« Mais qu’est-il donc arrivée à la journée de huit heures ? » La ques­tion, sur laque­lle se referme une séquence, con­stitue le « prob­lème » du nou­veau film de Ken Loach, tou­jours coscé­nar­isé avec Paul Laver­ty. Prob­lème plus que sujet, car l’intérêt du film tient pré­cisé­ment dans la manière dont il rend compte d’une recon­fig­u­ra­tion du cap­i­tal­isme – l’adoption d’un auto-entre­pre­nar­i­at de façade pour mieux con­tourn­er les pro­tec­tions sociales garanties par le statut salar­i­al –, afin de mon­tr­er l’ensemble des réper­cus­sions sur une famille qui peine à join­dre les deux bouts. La stratégie n’est pas dénuée d’habileté et fait preuve d’un peu plus de finesse que dans les derniers Loach (notam­ment Moi, Daniel Blake) : avant de bas­culer défini­tive­ment dans la démon­stra­tion, on sait gré au film d’avoir pris la peine de doc­u­menter un milieu pro­fes­sion­nel et de représen­ter les dif­férents cas de fig­ure que ren­con­tre un livreur qui, tout en étant sur le papi­er « son pro­pre patron », se voit soumis à des impérat­ifs plus ou moins tacites dont les effets per­vers sont nom­breux.

Reste que la part « doc­u­men­taire » du film finit par ploy­er sous le poids de son pro­gramme, qui des­sine d’abord quelques micro-résis­tances col­lec­tives (un col­lec­tif de graf­feurs, la bien­veil­lance dés­in­téressée de la mère de famille, aide-soignante à domi­cile, etc.), puis bas­cule dans la chronique d’une famille en plein chaos. La vision marx­iste de Loach et Laver­ty, qui met donc le cap­i­tal au cen­tre des dif­férentes inter­ac­tions représen­tées, joue sur une causal­ité qui reste avant tout une affaire de scé­nario. La rébel­lion de l’aîné, les crises d’angoisse de la cadette, la ner­vosité du père et les déchire­ments du cou­ple : tout part du tra­vail et de l’aliénation dont sont vic­times les par­ents. Loach rem­plit son con­trat avec une sécher­esse qu’il ne faudrait toute­fois pas con­fon­dre avec de l’épure : il s’agit plutôt d’une rou­tine, comme en témoignent ces fon­dus au noir car­ac­téris­tiques de la con­struc­tion dra­maturgique de ses derniers films et dont on peut désor­mais anticiper le sur­gisse­ment.