« Tu n’as pas besoin de com­pren­dre les paroles pour aimer la musique » : c’est ce que rétorque une vétéri­naire à Amador, fer­mi­er qui vient de sor­tir de prison pour incendie volon­taire, alors que reten­tit Suzanne de Leonard Cohen dans l’autoradio d’un pick-up. La réplique, qui pré­cise de manière un peu appuyée l’objet du film, clôt toute­fois moins la con­ver­sa­tion qu’elle n’ouvre sur un plan lumineux et mag­nifique où la voix de Cohen se mêle aux images de la vache que trans­porte le véhicule, vache dont l’œil absorbe les reflets mou­vants du cré­pus­cule. Une pure vision qui boule­verse un peu, sans que l’on sache exacte­ment pourquoi, sans donc que « l’on com­prenne les paroles », mais qui n’en relève pas moins d’une accu­mu­la­tion (l’œil mouil­lé de l’animal, la beauté mélan­col­ique de la chan­son, le déplace­ment de la voiture, la splen­deur de la lumière du soleil décli­nant) comme vecteur d’une sus­pen­sion et par là d’une émo­tion. Cette émo­tion repose aus­si sur un secret, logé dans la struc­ture même du film, qui creuse un espace sin­guli­er entre la chronique paysanne, le doc­u­men­taire et l’errance con­tem­pla­tive (pas très éloignée du ciné­ma de Lisan­dro Alon­so). Sous la brume et la fumée qui envahissent la forêt, un feu cou­ve à l’abri du regard d’autrui, der­rière le vis­age fer­mé d’Amador, homme taiseux et un peu ren­tré en lui-même, dont on apprend rapi­de­ment qu’il a, pour une rai­son que l’on ignore, com­mis il y a quelques années un acte pyro­mane.

Dans les plis des tâch­es quo­ti­di­ennes, Laxe pointe la résilience d’une folie en som­meil – des petites brais­es qu’Amador attise, une cig­a­rette qu’il allume, une source qu’il débouche –, sans toute­fois que l’intérêt du film ne se porte exacte­ment là. Bien plutôt, l’écriture procède d’un flot­te­ment d’où sur­git une série d’images embrasées, qui sem­ble comme objec­tiv­er le mys­tère intérieur du per­son­nage. Toute la nature gali­ci­enne, somptueuse­ment pho­tographiée, devient dès lors l’écrin d’un feu intérieur, dans une recherche plas­tique qui à la fois impres­sionne et fait regret­ter que le film entre­ti­enne un brin trop arti­fi­cielle­ment le brasi­er de son mys­tère. Car le flot­te­ment est autant la con­di­tion des flam­boy­ances lumineuses qu’une entrave à la pro­fondeur de ce qui ani­me les images, pro­fondeur encore un peu trop théorique et don­née comme telle. Reste que Laxe vient avec ce troisième film de promet­tre beau­coup pour l’avenir. Prenons donc ren­dez-vous.