Lors de cette 71e édi­tion du fes­ti­val de Locarno, le jury de la Com­péti­tion inter­na­tionale a choisi de remet­tre le Léopard d’or à Un ter­ri­toire imag­i­naire (A Land Imag­ined) de Yeo Siew Hua. Un film emblé­ma­tique d’une par­tie impor­tante des œuvres présen­tées cette année : leur aspect très ouvert, sug­ges­tif ou ellip­tique, s’il témoigne d’une évo­lu­tion générale de la norme du ciné­ma d’auteur vers davan­tage d’économie nar­ra­tive et une plus grande con­fi­ance accordée au spec­ta­teur, aura égale­ment pu appa­raître, dans cer­tains films, comme une forme de facil­ité, frus­trante plutôt que stim­u­lante. À trop vouloir refuser que leur film se réduise à un dis­cours, de nom­breux cinéastes tombent dans l’excès inverse : chronique sans enjeu réel ou réc­it cryp­tique dont la clé est trop bien cachée.

Un ter­ri­toire imag­i­naire est cepen­dant de ceux où le flot­te­ment est pro­duc­tif, et même néces­saire au pro­pos du film. L’action se déroule à Sin­gapour autour d’un chantier de rem­blaiement où se ren­con­trent deux ouvri­ers immi­grés : Wang, venu de Chine, et Ajit, du Bangladesh. La dis­pari­tion du sec­ond entraîne celle du pre­mier, et finale­ment l’enquête d’un inspecteur. Dif­fi­cile cepen­dant de résumer le film de façon linéaire tant le passé et le présent, le rêve et la réal­ité s’y entre­croisent, dans des images mag­nifique­ment pho­tographiées qui nour­ris­sent l’incertitude. Yeo Siew Hua livre ain­si un por­trait très orig­i­nal de Sin­gapour, île dont les lim­ites ne cessent d’être repoussées, à l’aide d’une pop­u­la­tion elle-même en muta­tion con­stante au gré des flux migra­toires. Par sa con­struc­tion qui tire vers le fan­tas­tique, le cinéaste rend compte de la dif­fi­culté pour l’inspecteur d’entrer en rela­tion avec la réal­ité de ces tra­vailleurs exploités, écart qui ne peut se résoudre que par des liens d’ordre mag­ique.

L’esprit des lieux

S’il joue aus­si de la sug­ges­tion et du flou entre dif­férents niveaux de réal­ité, Hong Sang­soo livre avec Hotel by the Riv­er (Gang­byun Hotel) une œuvre limpi­de, au périmètre claire­ment délim­ité et pleine­ment exploité, comme il sait si bien le faire. Il y délaisse l’atmosphère assez glauque de ses derniers films pour retrou­ver une forme de légèreté. Le lieu de l’action est cette fois-ci, comme le titre l’indique, un hôtel au bord d’une riv­ière où Youngh­wan, poète recon­nu, est hébergé. Il invite ses deux fils adultes à le rejoin­dre pour une journée, alors qu’il a le pressen­ti­ment que sa mort est proche. Dans une cham­bre voi­sine, une jeune femme se remet d’une décep­tion amoureuse en com­pag­nie d’une amie. Comme à son habi­tude, Hong Sang­soo con­stru­it son réc­it mélan­col­ique à par­tir d’une série de coïn­ci­dences, de ren­con­tres for­tu­ites et d’échos arbi­traires, com­bi­nant de façon unique arti­fice et nat­u­ral­isme.

Gang­byun Hotel de Hong Sang­soo

Le grand suc­cès de Home­land n’était sans doute pas étranger à la sélec­tion dans cette com­péti­tion du nou­veau film d’Abbas Fahdel : Yara y fai­sait en effet fig­ure de curiosité un peu ché­tive. S’appuyant lui aus­si sur un lieu pré­cis et un nom­bre restreint de per­son­nages, et partageant avec son homo­logue coréen un intérêt pour le quo­ti­di­en le plus triv­ial, Abbas Fahdel peine ici à trou­ver la grâce que néces­sit­erait un film aus­si min­i­mal­iste. Yara est le prénom d’une jeune femme orphe­line, vivant seule avec sa grand-mère dans une val­lée sauvage du Liban en com­pag­nie de quelques ani­maux. Elle s’éprend un jour d’un jeune homme qui passe par là, avant que celui-ci ne parte s’installer dans un autre pays. Aucun autre événe­ment à sig­naler, si ce n’est que la présence de Yara dans ce lieu isolé sus­cite de plus en plus d’interrogations chez les autres habi­tants de la val­lée. Comme l’a dit le réal­isa­teur lors de la présen­ta­tion de son film, la sim­plic­ité est ce qu’il y a de plus dif­fi­cile à réus­sir, et force est de con­stater que, dans Yara, la magie n’opère pas tout à fait. La faute sans doute à une pho­togra­phie numérique assez pau­vre, qui peine à sub­limer l’ordinaire.

Lai­da Lertx­un­di y parvient davan­tage dans Words, Plan­ets, court métrage qui s’inscrit dans la con­ti­nu­ité de ses œuvres précé­dentes. Si le film prend pour pro­jet l’application de principes de com­po­si­tion étab­lis par un pein­tre chi­nois du XVIIIe siè­cle, on y retrou­ve surtout la pat­te de l’artiste : puisant son inspi­ra­tion et sa matière dans l’intime et dans le paysage qui l’entoure, elle crée des ciné-poèmes frag­men­tés, dépourvus de ligne nar­ra­tive tra­di­tion­nelle, mais témoignant d’une grande sen­si­bil­ité visuelle et d’une légère excen­tric­ité. Ce nou­veau film est implicite­ment mar­qué par la nais­sance d’une enfant, présente à l’image, et à laque­lle font écho les tech­niques ciné­matographiques « prim­i­tives » employées, comme le grattage sur pel­licule, effec­tué à l’écran et dont le résul­tat est ensuite inté­gré au film.

Words, Plan­ets de Lai­da Lertx­un­di

Vérités et mensonges

D’autres œuvres se mon­traient plus fer­mes dans leur nar­ra­tion, comme Glauben­berg. Son syn­op­sis évo­quant l’amour démesuré d’une sœur pour son frère pou­vait faire crain­dre le pire, mais le film de Thomas Imbach déjoue bon nom­bre d’attentes et se mon­tre éton­nant dans la façon dont il épouse les désirs de son per­son­nage. Ne lâchant pas d’un pouce la belle Lena (incar­née par une jeune actrice habitée, Zsofia Körös), le film la suit dans des erre­ments de plus en plus extrav­a­gants, en quête d’un amour idéal, préhis­torique, jusqu’à dépass­er franche­ment le réal­isme pour attein­dre des dimen­sions mythologiques (le réal­isa­teur revendique la par­en­té avec une his­toire tirée des Méta­mor­phoses d’Ovide). En épu­rant son réc­it pour s’attacher unique­ment à suiv­re son héroïne dans sa tra­jec­toire tête bais­sée vers l’impossible, le film prend de l’ampleur, et se détache de l’histoire anec­do­tique d’un amour inces­tueux pour évo­quer la puis­sance d’une foi aveu­gle dont l’objet importe peu.

Le pre­mier long métrage de Richard Billing­ham, Ray & Liz, pro­po­sait quant à lui un intéres­sant mélange de doc­u­men­ta­tion et de styl­i­sa­tion en illus­trant les sou­venirs d’un vieil homme ne sor­tant plus de sa cham­bre à couch­er. Ces sou­venirs témoignent des mau­vais traite­ments infligés à ses deux fils, dans un foy­er mar­qué par la pau­vreté et l’alcoolisme, aux envi­rons de Birm­ing­ham. Si les épisodes relatés peu­vent paraître exagéré­ment trash, il s’avère qu’ils ren­dent compte de faits réels : les sou­venirs sont en réal­ité ceux du réal­isa­teur lui-même, l’un des fils de Ray et Liz. Il en donne une vision à la fois crue et adoucie par son regard de pho­tographe : la caméra filme sou­vent en macro, s’attardant sur des détails – insectes, élé­ments de déco­ra­tion, recoins des vis­ages – pour restituer un vécu fait d’une myr­i­ade de sen­sa­tions, pos­i­tives ou néga­tives.

Ray & Liz de Richard Billing­ham

Mais le long métrage le plus mar­quant de cette sélec­tion restera sans doute M de Yolande Zauber­man (Prix spé­cial du jury), un film qui adopte une pos­ture décidé­ment frontale : dès les pre­mières min­utes du film, Mena­hem nous apprend qu’il a été vic­time de vio­ls répétés dans son enfance. Issu d’une famille juive ultra-ortho­doxe de Bnei Brak (Israël), il revient avec la réal­isatrice sur les lieux de ces crimes. Doté de tal­ents pré­co­ces pour le chant, Mena­hem fut la cible de rab­bins mal inten­tion­nés, et d’une red­outable loi du silence. Avec lui, nous errons dans la nuit tan­dis qu’il exprime sa rage et ses ques­tions, tra­jec­toire qui s’apparente à un voy­age au bout de l’enfer tant elle nous mène de plus en plus loin dans l’horreur, au gré de ren­con­tres provo­quées ou for­tu­ites. Mal­gré cela, M ne tombe jamais dans le sen­sa­tion­nal­isme car l’objet du film n’est pas cette hor­reur elle-même, dont il s’agirait de se repaître. Il s’agit avant tout de témoign­er d’une libéra­tion de la parole et d’une amorce d’ouverture de l’écoute, si bien que, mal­gré les ter­ri­toires tra­ver­sés, on sort de M avec un curieux sen­ti­ment d’espoir, notam­ment face au courage de vic­times déter­minées à bris­er les cer­cles vicieux engen­drés par le trau­ma­tisme.

Courts éthiques et politiques

Vain­queur du prix du meilleur court métrage de la com­péti­tion inter­na­tionale, Emmanuel Marre con­tin­ue dans la veine de son précé­dent opus mul­ti-primé : comme Le Film de l’été, D’un château l’autre mêle des tech­niques et faits doc­u­men­taires avec une trame et des scènes de fic­tion, à la teneur cette fois-ci plus net­te­ment poli­tique. Le réc­it se déroule durant la cam­pagne des dernières élec­tions prési­den­tielles français­es, et se con­cen­tre sur les rela­tions entre Pierre, étu­di­ant, et Francine, sa logeuse, qui pour­rait être sa grand-mère. Aus­si improb­a­bles que représen­tat­ifs d’une époque, leurs échanges sou­vent très drôles révè­lent des écarts et des ponts inat­ten­dus entre des indi­vidus situés aux deux extrémités de la pop­u­la­tion en âge de vot­er.

D’un château l’autre d’Emmanuel Marre

Dif­férem­ment poli­tique mais égale­ment fondé sur un gouf­fre, El Laber­in­to de Lau­ra Huer­tas Mil­lán (Prix de la réal­i­sa­tion de la Com­péti­tion inter­na­tionale des courts métrages) met en rela­tion une vil­la colom­bi­enne en ruine ayant appartenu à un baron de la drogue et celle qui lui a servi de mod­èle, issue du feuil­leton Dynas­tie. En jux­ta­posant un univers asep­tisé de série télévisée et la nature sauvage qui reprend ses droits, la réal­isatrice évoque la bru­tal­ité de l’extrême richesse dont la vil­la fic­tion­nelle et sa réplique sont le fruit, néces­saire­ment fondée sur des formes de vio­lence. Le nar­ra­teur de cette his­toire, un ancien employé du nar­co­trafi­quant, parachève cet essai par le réc­it d’une expéri­ence de mort immi­nente, imprégné de la même ambiguïté.

Tourneur de Yal­da Afsah résulte égale­ment d’un minu­tieux tra­vail de com­po­si­tion don­nant nais­sance à un sen­ti­ment d’inquiétante étrangeté. Ce court métrage con­fère à un jeu de vachettes baigné dans une mousse arti­fi­cielle des airs de bal­let absurde. Par ses cadres fix­es, indépen­dam­ment de l’action en cours, et un tra­vail de recon­struc­tion de la bande son, le film présente ce diver­tisse­ment cru­el comme le moyen alam­biqué et vain par lequel de jeunes hommes ten­tent de se con­va­in­cre de leur supéri­or­ité sur le règne ani­mal.

Tourneur de Yal­da Afsah

Présen­té quant à lui dans la com­péti­tion nationale des courts métrages, Los Que Desean en a rem­porté le prix prin­ci­pal. Le film se con­cen­tre lui aus­si sur une étrange pra­tique impli­quant des ani­maux : des cours­es de pigeons dans le Sud de l’Espagne, dont le vain­queur n’est pas le plus rapi­de, mais celui qui saura s’attirer les faveurs d’une unique femelle. Ele­na López Riera tire par­faite­ment prof­it du car­ac­tère pit­toresque de ce jeu (les couleurs dont les ailes des pigeons sont ornées pour que l’on puisse les dis­tinguer, la con­tem­pla­tiv­ité des hommes-entraîneurs), mais ne s’en tient pas à cela. Par quelques énuméra­tions factuelles en voix-off –  noms des pigeons en lice, extraits du règle­ment du jeu –, elle dresse un par­al­lèle cocasse entre rit­uels de séduc­tion humains et ani­maux, la vio­lence de l’assaut de la pigeonne par les dizaines de pigeons venant évo­quer le désir par­fois incon­trôlé de leurs homo­logues humains. D’ailleurs, la moti­va­tion finale de ces messieurs n’est-elle pas de s’attirer les faveurs des dames, par pigeon inter­posé ?

Dans la nuit

La com­péti­tion « Cineasti del Pre­sente », con­sacrée aux pre­miers ou deux­ièmes longs, com­por­tait égale­ment son lot de gestes forts. Pas­sons sur le Sophia Antipo­lis de Vir­gil Vernier, dont la con­struc­tion nar­ra­tive décon­cer­tante s’avérait surtout arti­fi­cielle et pas réelle­ment stim­u­lante. C’est un autre film, tout aus­si foi­son­nant, qui a rem­porté le Léopard d’or dans cette sec­tion. Deux­ième volet d’une trilo­gie entamée avec Coma, Chaos met en rela­tion trois vécus trau­ma­tiques : celui de trois femmes ayant survécu à la guerre en Syrie. Raja est restée à Damas, Heba s’est exilée en Suède, Sarah Fat­tahi, la réal­isatrice, vit depuis peu à Vienne. Imprégné de deuil et d’exil, Chaos est un film austère, sou­vent plongé dans le silence, et dans lequel la parole, quand elle sur­git, appa­raît comme un soulage­ment. Par touch­es, les réc­its pren­nent forme, s’incarnant dans des images dont la sen­su­al­ité par­fois oppres­sante sug­gère la dif­fi­culté pour les sur­vivantes de faire l’effort physique de vivre. Ne livrant pas sa pro­pre his­toire, Sarah Fat­tahi évoque son expéri­ence à tra­vers la fig­ure d’Ingeborg Bach­mann, dont des poèmes et pro­pos sont repris en voix-off, et à tra­vers le corps d’une autre femme qui fait fig­ure de sup­port à des trau­ma­tismes récur­rents.

Con­traire­ment à ce que pou­vait laiss­er penser son titre ambitieux – L’Époque, rien que ça –, le film de Matthieu Bareyre s’avère mod­este dans son approche de la nuit parisi­enne des années 2015–2017 – celle de Nuit Debout et des con­fronta­tions avec les forces de l’ordre, mais aus­si celle des plaisirs de la fête. Arpen­tant les rues som­bres, le réal­isa­teur donne la parole à dif­férentes per­son­nes qui ont en com­mun leur jeune âge pour ten­ter de capter ce qu’il se passe dans les esprits et dans les corps durant ces heures tra­di­tion­nelle­ment dédiées au repos plutôt qu’au tra­vail. Les raisons pour lesquelles les pro­tag­o­nistes se livrent à cette veille pro­longée sont divers­es et le tableau qui résulte de leur ren­con­tre ne se veut pas représen­tatif de l’ensemble de la pop­u­la­tion. Il est cepen­dant con­trasté, con­sti­tué tan­tôt de con­sid­éra­tions poli­tiques, tan­tôt de con­fes­sions intimes. Le mon­tage du film, d’une grande musi­cal­ité même lorsqu’il n’a pas lieu en musique, sem­ble vouloir se faire l’écho des éner­gies plus ou moins puis­santes, brutes ou alam­biquées, de la généra­tion qui domin­era ces prochaines décen­nies. Com­ment la jeunesse post-Char­lie trou­ve-t-elle ou imag­ine-t-elle sa lib­erté ? Le film pointe dans tous les cas un iné­gal accès à ce bien pré­cieux.

L’Époque de Matthieu Bareyre

Autre film noc­turne, Clos­ing Time de Nicole Vögele est le por­trait des oiseaux de nuit qui tra­vail­lent et gravi­tent autour d’un restau­rant de Taipei. Obser­vant d’abord le cou­ple qui le tient, le film s’élargit peu à peu aux clients qui le fréquentent, eux aus­si pour la plu­part tra­vailleurs noc­turnes dans des com­merces voisins. À tra­vers ses images tournées en 16 mm et soigneuse­ment com­posées, adop­tant une struc­ture qui évoque le ressac de la mer dont la réal­isatrice capte les reflets, le film se met au dia­pa­son de ces vies par­al­lèles, dans lesquelles la nuit retombe trop vite une fois le jour levé. Il restitue le car­ac­tère épuisant et alié­nant de leur rythme, mais aus­si les sen­sa­tions qui lui sont pro­pres.

Juxtapositions

La com­péti­tion « Signs of Life » restait cette année encore une plate-forme de choix pour décou­vrir des films sou­vent inclass­ables, affran­chis des codes nar­rat­ifs tra­di­tion­nels ou les détour­nant. Pour exem­ple, dans le huis clos sur­réal­iste Dul­cinea, une jeune femme se démaquille, se remaquille, lit un livre, mange des pâtis­series, tan­dis qu’un homme s’attache à asti­quer tout aus­si méthodique­ment chaque recoin de son apparte­ment. Dans des plans-séquences soigneuse­ment com­posés, les deux per­son­nages se côtoient sans que la jeune femme ne tienne compte de la présence de l’homme, qui en est réduit à vol­er des objets devenus fétich­es selon un rit­uel obses­sion­nel. La rad­i­cal­ité du film, qui con­tin­ue tout du long sur cette ligne sans jamais intro­duire ni psy­cholo­gie, ni enjeu dra­ma­tique, en fait un ovni absurde assez hila­rant, opérant comme un poème, au-delà du champ du sens.

Autre ovni, The Grand Bizarre de Jodie Mack pour­rait être qual­i­fié d’essai visuel. Reposant sur des tech­niques de col­lage et d’animation, il prend à la fois pour sup­port et pour objet le tex­tile. Des tis­sus à motifs sont placés dans dif­férents espaces urbains ou ruraux, et se meu­vent sous l’effet d’une prise de vues image par image. Ailleurs, en plein écran, ils sont assem­blés et sem­blent danser au rythme de la musique, jux­ta­posés à des par­ti­tions, traités de lin­guis­tique, cartes géo­graphiques ou encore manuels de tis­sage. Ces objets quo­ti­di­ens se présen­tent alors à la fois comme une pro­duc­tion humaine désor­mais indus­tri­al­isée et comme les expres­sions d’un envi­ron­nement et d’une cul­ture, pou­vant pren­dre les formes les plus nobles comme les plus vul­gaires.

The Grand Bizarre de Jodie Mack

Usant égale­ment de l’animation image par image sous la forme plus tra­di­tion­nelle du time lapse, Adam R. Levine et Peter Bo Rapp­mund le dis­tan­cient de l’usage spec­tac­u­laire qui peut en être fait pour analyser une infra­struc­ture urbaine, la free­way 110 à Los Ange­les, observée en ses dif­férentes sec­tions, à dif­férentes heures et selon des points de vue var­iés. Une façon de renou­vel­er la per­cep­tion de cette com­posante incon­tourn­able d’une ville, générale­ment perçue du seul point de vue des auto­mo­bilistes qui l’empruntent. La bande son de Com­mu­nion Los Ange­les, com­posée d’ambiances sonores cap­tées sur les lieux, con­tribue à saisir un objet qui lie autant qu’il divise les pans de la ville qu’il tra­verse.

Histoires réécrites

La sélec­tion « Signs of Life » était cette année par­ti­c­ulière­ment riche en films comiques. Le court d’Eugène Green Como Fer­nan­do Pes­soa Salvou Por­tu­gal nous amène dans la Lis­bonne des années 1920, alors que le poète por­tu­gais reçoit une propo­si­tion de tra­vail poten­tielle­ment lucra­tive : la rédac­tion d’un slo­gan pour la bois­son récem­ment importée des États-Unis Coca-Lou­ca. Mais l’excès de poésie investi dans ce slo­gan appa­raî­tra finale­ment comme une men­ace pour le peu­ple por­tu­gais. Si la farce n’est pas tou­jours des plus fines, elle cède volon­tiers la place à l’absurde, tan­dis que l’interprétation de Car­loto Cot­ta et la pho­togra­phie de Raphaël O’Byrne finis­sent d’emporter l’adhésion.

Autre film d’époque détourné, Le Dis­cours d’acceptation glo­rieux de Nico­las Chau­vin de Ben­jamin Crot­ty était l’un des œuvres les plus ébou­rif­fantes de cette sélec­tion. Dans ce périple anachronique qui nous emmène d’une scène de théâtre à la cam­pagne française par la magie nue du ciné­ma, Nico­las Chau­vin racon­te son his­toire – ses com­bats auprès de Napoléon, son enfance paysanne, sans oubli­er de se ren­dre digne du chau­vin­isme auquel il a don­né son nom à grands coups de fan­faron­nades et de pro­pos injurieux. 26 min­utes très dens­es l’amèneront jusqu’à la néga­tion de lui-même : nous finirons en effet par appren­dre que ce per­son­nage est une inven­tion d’un dra­maturge du XIXe siè­cle.

Le Dis­cours d’acceptation glo­rieux de Nico­las Chau­vin de Ben­jamin Crot­ty

Allant encore plus loin dans le reg­istre métafilmique, A Room with a Coconut View de Tulapop Saen­jaroen est habité par des voix syn­thé­tiques. Elles jouent le rôle de deux intel­li­gences arti­fi­cielles échangeant des infor­ma­tions sur la ville bal­néaire de Bangsaen, en Thaï­lande, images d’archives à l’appui. Cela com­mence par une tran­quille présen­ta­tion d’un hôtel adressé à Alex, la voix améri­caine, par Kanya la voix thaïe, avant que cette dernière ne s’endorme et qu’Alex tente de décou­vrir la ville par lui-même. Satire féroce d’un tourisme exigeant non seule­ment l’exotisme, mais aus­si l’authenticité, cette vidéo déli­rante met con­stam­ment en abyme ses pro­pres com­posantes. Elle devient ain­si l’expression de l’à‑côté per­ma­nent dans lequel rési­dent l’information et l’image en com­para­i­son de l’expérience, à la fois plus épaisse dans sa tex­ture et moins chargée de sens.

L’humain et le non-humain

De nom­breux doc­u­men­taires remar­quables se trou­vaient cachés hors com­péti­tion, pour des raisons par­fois obscures. On put ain­si décou­vrir le nou­veau film de Nico­las Philib­ert, De chaque instant, une plongée dans l’apprentissage du méti­er d’infirmière. Le réal­isa­teur fait le choix d’une qua­si-exhaus­tiv­ité puisqu’il abor­de à la fois les dif­férents aspects de cette for­ma­tion – enseigne­ments pra­tiques ou théoriques, stages, bilans – et de la pro­fes­sion visée – tech­niques, sci­en­tifiques, humains. Si l’on aurait aimé que le réal­isa­teur choi­sisse un angle plus pré­cis pour abor­der son vaste sujet, ou qu’il s’attache plus longue­ment à cer­tains per­son­nages, De chaque instant appar­tient à une famille d’œuvres dont les exem­ples se font trop rares : il s’agit d’un film mod­este mais rigoureux, issu d’un tra­vail d’observation pas­sion­né, et qui sait mon­tr­er à quel point le réel est cap­ti­vant en lui-même, dès lors que l’on sait lui porter l’attention qu’il mérite.

Dans un autre reg­istre, quoiqu’également fondé sur une obser­va­tion non-inter­ven­tion­niste, Acid For­est (Rūgš­tus miškas) de Rugilė Barzdžiukaitė est un film aigre-doux qui nous met face à un paysage étrange : celui d’une forêt litu­ani­enne colonisée par les cor­morans, dont les excré­ments acides s’avèrent mor­tels pour les arbres. Nous obser­vons les touristes qui décou­vrent ce site déca­dent et écou­tons leurs remar­ques, des plus émer­veil­lées (« Tous ces oiseaux, c’est mag­nifique ! ») aux plus vio­lentes (« Il faut les exter­min­er. »). Le phénomène naturel agit comme un révéla­teur qui met en évi­dence les a pri­ori des touristes – les fake news vont bon train sur le belvédère. En fil­mant les humains du point de vue des oiseaux, la réal­isatrice accentue la dis­tance pro­duite par la répéti­tion, et pointe l’inadéquation entre le temps de la vie humaine et les rythmes du reste de la nature.

Acid For­est de Rugilė Barzdžiukaitė

Tou­jours en marge de ses com­péti­tions, le fes­ti­val remet­tait cette année un Léopard d’honneur à Bruno Dumont, qui présen­ta pour l’occasion sur la Piaz­za Grande les deux pre­miers épisodes de sa nou­velle série, Coin­coin et les Z’inhumains. L’action se déroule quelques années après celle de P’tit Quin­quin, dont nous retrou­vons les per­son­nages prin­ci­paux gran­dis ou vieil­lis. De nou­veaux événe­ments étranges se pro­duisent dans cet envi­ron­nement rur­al : une glu noire tombe du ciel et elle n’a rien d’humain – c’est la police qui le dit. À en juger par ces pre­miers épisodes, Coin­coin est à la hau­teur de Quin­quin : aus­si inven­tif dans le bur­lesque, auda­cieux dans le choix de ses acteurs et leur direc­tion, acide dans sa satire poli­tique. Des qual­ités récur­rentes dans la pro­gram­ma­tion de cette édi­tion du fes­ti­val, mais rarement réu­nies en un même objet.