Inté­grale­ment tourné à l’iPhone[1], Para­noïa tire prof­it de son par­ti-pris tech­nique le temps de deux scènes situées au début du film. La pre­mière plonge une forêt dans le bleu poé­tique d’une nuit améri­caine, à rebours de l’image ingrate, prise sur le vif, que l’on pou­vait atten­dre, tan­dis que la deux­ième vient, dans le creux d’une scène triv­iale, ménag­er une rel­a­tive étrangeté. Sawyer, l’héroïne, prof­ite de sa pause déje­uner pour télé­phon­er à sa mère. Comme le dira plus tard le stalk­er de Sawyer, spec­ta­teur invis­i­ble de la scène, « quelque chose manque » dans ce frag­ment d’un quo­ti­di­en ingrat : parce que les mou­ve­ments de la jeune femme sont très légère­ment sac­cadés et les couleurs dis­crète­ment affadies, la perte de l’image, infime mais bien per­cep­ti­ble (c’est d’ailleurs la seule scène du film où l’on sent vrai­ment qu’il est tourné avec un télé­phone), donne à voir le per­son­nage comme un être han­té – en l’occurrence par la peur de ne jamais être en sécu­rité. Prob­lème : en prenant ensuite ses quartiers dans un hôpi­tal psy­chi­a­trique, le film réduit sa poten­tielle sin­gu­lar­ité plas­tique au ser­vice d’une atmo­sphère anx­iogène plutôt for­cée (à l’image de cette séquence où deux plans du vis­age de Sawyer se super­posent pour fig­ur­er la folie causée par un médica­ment).

C’est que l’iPhone n’est pas ici le ter­reau d’une étrangeté de la tech­nique explorée par l’entremise d’un dis­posi­tif (à l’image de l’écran d’ordinateur d’Unfriend­ed ou des Google Glass du mécon­nu et curieux JeruZa­lem). S’il octroie une sou­p­lesse logis­tique et donne l’occasion à Soder­bergh d’essayer des angles et plongées icon­o­clastes, il ne par­ticipe pas vrai­ment, à l’exception des deux scènes précédem­ment évo­quées, à la mise en place d’un véri­ta­ble pro­jet d’écriture. Avec son retranche­ment habituel[2], le cinéaste embrasse moins un hori­zon expéri­men­tal qu’il ne cherche un cadre tech­nique rac­cord avec la mod­estie de ses derniers pro­jets. Seule­ment, à force de tout gom­mer, le film men­ace d’être ravalé par le vide qui se tient sous ses pieds : seule une scène finale, assez navrante, et un dis­cret trompe-œil tem­porel dans le mon­tage per­me­t­tent aux enjeux de dis­tiller un peu d’ambivalence. Pour le reste, le cinéaste s’en tient au déroulé d’un réc­it fausse­ment malin, qui jon­gle entre pics angois­sants et promesse d’une ambiguïté (et si Sawyer était véri­ta­ble­ment folle ?), tout en appuyant ici et là la triv­i­al­ité de l’environnement décrit, les petites magouilles admin­is­tra­tives de l’institut, les dis­cus­sions entre les infir­miers qui désamor­cent finale­ment l’impression que Sawyer est la vic­time d’un com­plot général­isé.

Notes

Notes
↑1 Plus exacte­ment, un iPhone 7 com­biné avec de petits objec­tifs adap­tés à l’appareil et une appli­ca­tion per­me­t­tant d’ajuster l’exposition.
↑2 Soder­bergh con­fie même qu’il a voulu tourn­er le film sous un prête-nom, pour se débar­rass­er de son aura d’auteur.