C’est sur un petit tour de force formel que débute À la dérive : un (faux) plan-séquence[1] par­tant de l’intérieur de la cale d’un yacht semi-sub­mergé d’eau, dans laque­lle Tami (Shai­lene Wood­ley) vient de repren­dre con­nais­sance, et ter­mi­nant sur le pont. Une telle ouver­ture laisse pour­tant per­plexe quant à la per­ti­nence de son exhi­bi­tion esthé­tique (on a encore le sou­venir des plans cache-mis­ère d’Iñárritu dans The Revenant). Au regard de son sujet (la soif d’exploration infinie, et les obsta­cles envi­ron­nemen­taux aux­quels peu­vent se heurter les aven­turi­ers, sujet sim­i­laire à Ever­est, autre film de Bal­tasar Kor­mákur) on com­prend qu’elle sert à instau­r­er un principe per­for­matif — l’image comme prouesse plas­tique et tech­nique — au risque de court-cir­cuiter le reste du film.

L’odyssée de Tami

C’est bien l’idée de flu­id­ité visuelle qui tra­verse À la dérive, enchevê­trant les tem­po­ral­ités au gré de rac­cords (que l’on sup­pose soigneuse­ment pré­parés dans le découpage même). Après le réveil de Tami, la nar­ra­tion n’a de cesse d’effectuer des aller-retour entre passé — sa ren­con­tre avec Richard, un explo­rateur marin qui lui pro­pose de le suiv­re dans ses aven­tures — et présent, tel un fil remon­té. Pour­tant, ces con­fronta­tions tem­porelles ne sont pas tant perçues comme des con­tre­coups à l’utopie explo­ratrice que comme des ten­ta­tives d’absorption du choc.

Le film invite ain­si à la décou­verte des beautés du monde, comme s’il s’agissait d’un livre d’images. Kor­mákur déploie d’ailleurs beau­coup de plans carte postale (Tami, sous l’eau d’un bleu écla­tant, le cou­ple sur une île déserte, etc…), tan­dis que les per­son­nages ne sem­blent gou­vernés que par l’idée de fuite en avant. À la dérive s’avère finale­ment ana­logue à ces petits réc­its à sen­sa­tion tournés en GoPro — récem­ment imités au ciné­ma par Hard­core Hen­ry -, et qui témoignent d’un même mal-être esthé­tique : celui d’un hori­zon inat­teignable, d’une ver­ti­cal­ité con­stante, d’une soif de per­for­mance (tech­nique, iconique et sportive) insa­tiable.

Sous vide

L’ouverture clin­quante du film con­cen­tre finale­ment tout son pro­gramme esthé­tique : d’une part, l’illusion de con­ti­nu­ité nar­ra­tive et ciné­tique, et d’autre part, une timide réflex­ion sur les régimes de vérité de l’image — le ter­rain favori de Bri­an De Pal­ma, déployé de manière sim­i­laire dans Snake Eyes grâce à un ébou­rif­fant plan-séquence dont la con­ti­nu­ité arti­fi­cielle (des rac­cords cam­ou­flés, comme chez Hitch­cock dans La Corde) ser­vait à con­trari­er le principe du “tout vis­i­ble” comme vecteur de vérité.[2] Cet entrelace­ment entre flash­backs et réc­it pre­mier sert ain­si un numéro d’il­lu­sion­niste sur la teneur réelle des événe­ments (que nous tairons tout de même pour laiss­er la sur­prise). Kor­mákur avait donc bien plusieurs mod­èles à suiv­re, mais en voulant peut-être trop bien faire, il finit par dou­ble­ment sabor­der son film. Sa mise en scène, exces­sive puisque sur­chargée d’intentions trop vis­i­bles, n’est en mesure que de livr­er des panora­mas, comme si le dis­posi­tif tour­nait à vide, ne lais­sant plus que la pos­si­bil­ité, pour ses spec­ta­teurs, de se con­tenter d’im­ages à con­som­mer.

Notes

Notes
↑1 Dif­fi­cile d’en être cer­tain, mais ce plan-séquence sem­ble bricolé grâce à des rac­cords cam­ou­flés.
↑2 On peut aus­si penser, plus récem­ment, à l’œuvre d’Ang Lee, par son redou­ble­ment d’inventivité (au moins depuis Hulk, jusqu’au dernier Un jour dans la vie de Bil­ly Lynn) dans la styl­i­sa­tion des tran­si­tions numériques, comme pour ten­ter de désol­i­daris­er (ou au con­traire super­pos­er) image, spec­ta­cle, et événe­ment.