Aux États-Unis, il ne fait pas bon de s’appeler Woody Allen ces jours-ci. Sur­fant sur la vague de dénon­ci­a­tions qui a retourné le show-busi­ness comme une lame de fond, le clan Far­row relance son offen­sive médi­a­tique pour dis­créditer une bonne fois pour toutes le cinéaste, accusé d’attouchements sur sa fille adop­tive Dylan, âgée de sept ans à l’époque des faits sup­posés. Le frère de celle-ci, Ronan, fut pré­cisé­ment l’un des arti­sans de la chute de Har­vey Wein­stein en octo­bre dernier. Pas besoin d’être sor­ci­er pour devin­er qu’à défaut de la jus­tice dont leur famille s’estime lésée depuis 25 ans, les Far­row se con­tenteraient bien de faire fer­mer bou­tique à Allen, soit le pire des châ­ti­ments, après la prison, qui puisse être infligé à pareil hyper­ac­t­if : depuis 1982, Allen tourne au rythme effréné d’au moins un film par an et a récem­ment retrou­vé, avec Ama­zon Stu­dios, un nou­veau foy­er d’accueil pour ses excen­tric­ités de papy sémil­lant cour­tisé par des acteurs en mal de stat­uettes. Cul­pa­bil­isés par les larmes et les tweets de Dylan Far­row, les voilà qui s’empressent de revers­er leurs émol­u­ments à des asso­ci­a­tions car­i­ta­tives, se dis­tan­cient du réal­isa­teur, font publique­ment leur mea cul­pa, som­més de pren­dre par­ti sous la pres­sion du mou­ve­ment #metoo, en dépit de l’absence de nou­v­el élé­ment à charge.

Tournez manège !

Peut-on juger sere­ine­ment ce quar­ante-huitième long-métrage sans céder au révi­sion­nisme qui sévit out­re-Atlan­tique, où il est de bon ton de perqui­si­tion­ner les œuvres d’Allen ou de Louis C.K. en y braquant le fais­ceau aveuglant de leurs scan­dales sex­uels respec­tifs ? Trem­pées dans l’encre du repen­tir, les plumes n’ont pas man­qué pour dén­i­gr­er les fil­mo­gra­phies de ceux qu’elles por­taient encore aux nues quelques mois aupar­a­vant, dans un effort de con­tri­tion par­fois ris­i­ble. Et début jan­vi­er, Manohla Dar­gis, du New York Times, admon­es­tait les “cri­tiques” qui se bar­ri­caderaient der­rière leur “fon­da­men­tal­isme auteuriste” et un “for­mal­isme esthé­tique”, “lorsqu’on leur rap­pelle qu’un met­teur en scène adoré […] dén­i­gre les femmes”, sans citer Allen. Or, si per­son­ne ne songerait à nier la part éminem­ment aut­ofic­tion­nelle de son œuvre, on ne voit guère a con­trario au nom de quelle péti­tion de principe celle-ci devrait soudaine­ment être dis­qual­i­fiée parce que des allé­ga­tions pèsent con­tre son créa­teur. Au moins la démarche rad­i­cale du boy­cott, pour ridicule qu’elle soit, a‑t-elle le mérite de la cohérence, laque­lle fait défaut à la piteuse ver­tu con­sis­tant à réé­val­uer l’art à l’aune de la vie, comme si l’une devait mon­tr­er l’exemple à l’autre.

Il est vrai qu’Allen n’aide pas sa cause en réchauf­fant à nou­veau aujourd’hui des plats au goût un peu rance, dont ses détracteurs risquent de faire leur miel. Dans Won­der Wheel, la nos­tal­gie d’un monde englouti sert d’écrin Tech­ni­col­or à un imbroglio famil­ial qui remet en mémoire les démêlés sen­ti­men­taux de l’auteur de Man­hat­tan avec Mia Far­row et sa fille Soon-Yi, autre sujet de fâcherie notoire avec l’opinion publique améri­caine. Le décor est plan­té à Coney Island, en 1950, lorsque la presqu’île était encore la plage de prédilec­tion de tous les New-Yorkais. Un peu désor­mais à l’image de son Luna Park mitoyen – qui n’est plus que l’ombre de lui-même –, le ciné­ma de Woody Allen, dès le pre­mier plan, se met en bran­le tel un vieux car­rousel, à bord duquel pren­nent place, pour un énième tour de manège, les fig­ures imposées d’un cat­a­logue désor­mais inven­torié de fond en comble. Kate Winslet enfile ici la défroque du per­son­nage de femme au bord de la crise de nerfs cam­pé par Cate Blanchett dans Blue Jas­mine, avec du reste un abattage tout à fait com­pa­ra­ble. Épouse fanée d’un forain imper­méable à ses aspi­ra­tions con­trar­iées (Jim Belushi), Gin­ny a dû renon­cer à ses rêves d’actrice pour net­toy­er les tables d’un restau­rant et élever son fils per­tur­bé de neuf ans, qu’elle a eu d’un pre­mier mariage. Elle retrou­ve momen­tané­ment des couleurs au con­tact de Mick­ey (Justin Tim­ber­lake), un sauveteur et aspi­rant dra­maturge qui devient son amant. Hélas pour elle, l’attention de ce dernier se détourne pro­gres­sive­ment vers Car­oli­na, la belle-fille de Gin­ny (Juno Tem­ple, au tem­po impec­ca­ble), fausse ingénue de vingt ans sa cadette, et qui cherche dés­espéré­ment à échap­per à des mafiosi. On recon­naî­tra sans mal dans ces femmes les deux pôles qui aiman­tent l’imaginaire amoureux de Woody Allen depuis que Mia Far­row et Diane Keaton leur ont prêté leurs traits dans les années 1970 et 1980.

Crépuscule des idoles

Ama­teurs de théâtre filmé, regag­nez vos loges. Sur le board­walk, dis­posi­tif scénique par excel­lence, les tirades se débitent avec des accents à couper au couteau, avant de s’achever en gueu­lantes autour d’une lam­pée de whiskey. Les hommes – le mari, l’amant et le fils – sont tétanisés par les attentes de Gin­ny, hys­térique et migraineuse, et que la jalousie fini­ra aus­si par ren­dre intri­g­ante. Le tal­ent de Winslet parvient à mod­uler un per­son­nage assez ingrat sur le papi­er, dans ce pro­jet qu’Allen, une fois écrit le scé­nario, a man­i­feste­ment délégué à Vit­to­rio Storaro, son chef opéra­teur depuis trois films (en comp­tant le prochain, A Rainy Day in New York, déjà bouclé mais qui pour­rait bien ne jamais sor­tir en salles). La poly­chromie ruti­lante de l’Italien, qui con­fine à l’expressionnisme, fait clig­not­er vis­ages et poitrines comme des lam­pi­ons la nuit venue, tan­dis que les extérieurs jours évo­quent des chro­mos col­orisés par un util­isa­teur d’Instagram. Au point de ressem­bler par endroits à un remake cri­ard du huis-clos bergmanien Sep­tem­ber, où le nuanci­er autom­nal de Car­lo Di Pal­ma, autrement plus sub­til, se gar­dait bien de surlign­er le drame en train de se jouer à l’insu de son héroïne. Ici, réitérant un tra­vers déjà repéré dans Café Soci­ety, la palette graphique se résorbe inex­orable­ment dans une lumière décli­nante, qui donne par moments l’impression d’assister à du sous-Ten­nessee Williams éclairé au soleil couchant d’Apoc­a­lypse Now. En lieu et place d’hélicoptères bat­tant rase cam­pagne au son de la chevauchée des Walkyries ? Une grande roue qui tourne à vide face à l’océan, avec en sour­dine un vieux titre de jazz que l’on dirait échap­pé d’un tran­sis­tor oublié sur le sable.