Pour sa ren­trée, la Ciné­math­èque Française nous pro­pose de redé­cou­vrir l’in­té­gral­ité des œuvres de Robert Aldrich. Cinéaste par­fois iné­gal et sou­vent polémique, il n’en reste pas moins unique dans son traite­ment de la vio­lence et dans son posi­tion­nement à Hol­ly­wood. Aus­si bien à l’aise dans le west­ern, dans le film de guerre que dans les por­traits au vit­ri­ol de l’in­dus­trie ciné­matographique, il peut même se tar­guer d’avoir réus­si quelques incur­sions dans le mélo­drame. Morceaux choi­sis.

De Robert Aldrich, réal­isa­teur améri­cain né en 1918 et décédé en 1983, on ne retient surtout que deux énormes suc­cès publics : Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (1962) et Les Douze Salopards (1967), ce qui lui val­ut l’étiquette de met­teur en scène ambigu, dévelop­pant un goût (trop ?) pronon­cé pour le grandil­o­quent et la vio­lence. Mais de cette fil­mo­gra­phie extrême­ment var­iée, faite de suc­cès cri­tiques (dans les années 1950), de suc­cès publics (dans les années 1950 et 1960), d’échecs cri­tiques et publics (répar­tis irrégulière­ment sur l’ensemble de sa car­rière), il serait fort dom­mage de réduire le ciné­ma d’Aldrich à son agres­siv­ité (des thèmes abor­dés, de la mise en scène) et de ne pas s’intéresser au car­ac­tère pro­fondé­ment trans­gres­sif et pro­gres­siste de cette palette d’œuvres que la Ciné­math­èque nous pro­pose aujourd’hui de redé­cou­vrir dans le cadre d’une rétro­spec­tive spé­ciale.

Né le 9 août 1918 aux États-Unis, Robert Aldrich, issu d’une famille aisée, se prédes­ti­nait à une car­rière de financier qui ne le pas­sion­nait guère. Optant pour un change­ment rad­i­cal de milieu pro­fes­sion­nel, il intè­gre les célèbres stu­dios de la RKO en 1941 en qual­ité d’assistant met­teur en scène. Rapi­de­ment, il tra­vaille avec les plus grands et asso­cie son nom à quelques films qui font date dans l’histoire du film noir, tou­jours imprégné d’un réal­isme social (L’Emprise du crime de Lewis Mile­stone en 1946, Sang et or de Robert Rossen en 1949). Mais surtout, il col­la­bore avec des cinéastes qui con­nais­sent ou vont con­naître l’exil, tou­jours liés à une réal­ité his­torique et poli­tique qui n’aura de cesse d’intéresser Robert Aldrich. En 1944, il assiste Jean Renoir sur L’Homme du sud et en 1949, Max Ophuls sur l’excellent mais assez peu con­nu Pris au piège, réal­isa­teurs tous deux exilés d’Europe suite à l’embrasement de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. En 1952, il est présent aux côtés de Char­lie Chap­lin dans Les Feux de la rampe, dernier film du maître du bur­lesque sur le sol améri­cain avant son exil for­cé en Europe pour cause de mac­carthysme.

Ces expéri­ences, dont il dira plus tard qu’elles lui ont per­mis d’apprendre énor­mé­ment sur le méti­er de la mise en scène, l’amènent en 1952 et 1953 à men­er seul ses pre­miers pro­jets en réal­isant notam­ment quelques épisodes pour la télévi­sion. Après un pre­mier long métrage où il dirige Edward G. Robin­son, Robert Aldrich est repéré par le pro­lifique Burt Lan­cast­er qui décide de lui con­fi­er la réal­i­sa­tion d’un west­ern pro-Indi­en (comme Hol­ly­wood en pro­duit quelques-uns depuis le suc­cès de La Flèche brisée de Delmer Dav­es en 1949). Ce sera Bron­co Apache.

Le système et l’individu

Dès cette pre­mière réal­i­sa­tion, Robert Aldrich des­sine une thé­ma­tique qui va par­courir sous dif­férentes formes l’ensemble de son œuvre : le rap­port d’un indi­vidu face à un sys­tème qui n’hésite pas à le broy­er en dépit de toute la légitim­ité qui lui est recon­nue. Avec la ques­tion de la con­di­tion des Apach­es dans Bron­co Apache, il com­mence donc très fort. Dans ce west­ern qui reprend a pri­ori tous les codes du genre, il des­sine le por­trait d’un ultime résis­tant à l’invasion européenne, un Apache incar­né par le pro­gres­siste Burt Lan­cast­er. Dans ce film, nulle ques­tion de glo­ri­fi­er les com­bats qui opposent les deux camps en s’intéressant à la lente con­quête d’un ter­ri­toire. Ce que capte avant tout Robert Aldrich, c’est la con­fronta­tion de deux cul­tures ances­trales qui peinent à se ren­con­tr­er, et surtout l’obstination d’un Indi­en qui refuse l’inévitable (son peu­ple suc­combe aux promess­es d’intégration de l’homme blanc) en ten­tant de s’opposer seul, au péril de sa vie, unique­ment guidé par ses con­vic­tions et sa volon­té de défendre sa cul­ture et son his­toire. Ce film béné­fi­cie d’une suite offi­cieuse, Fureur apache, tournée en 1973 avec le même Burt Lan­cast­er cette fois-ci passé dans le camp de l’homme blanc. Œuvre large­ment décriée pour son dis­cours com­plexe et poli­tique­ment incor­rect sur la vio­lence des rap­ports entre les Européens et les Indi­ens (au point d’avoir fait pass­er Aldrich pour un met­teur en scène raciste), Fureur apache n’est rien d’autre qu’une très effi­cace hagiogra­phie d’un con­texte his­tori­co-poli­tique où les notions de gloire et de con­quête se sont fait totale­ment sup­planter par celle d’une sim­ple survie dans un milieu hos­tile. Dans la majeure par­tie des scènes où la grandeur des paysages rap­pelle le mythe posi­tif de la con­quête de l’ouest, dif­fi­cile de ne pas être choqué par la vio­lence sèche d’un homme se sui­ci­dant sans réfléchir pour échap­per à la bar­barie de ses enne­mis. Ici, c’est toute la mytholo­gie d’un nou­veau pays qui se retrou­ve mise à mal face à l’absurde dis­pari­tion de ses pio­nniers au sein d’un sys­tème qui n’est plus en mesure de pos­er la moin­dre valeur morale (des deux côtés des com­bat­tants) sinon celle de sa pro­pre survie.

L’autre genre dans lequel Robert Aldrich s’est illus­tré avec brio reste très cer­taine­ment ce qu’on appelle le film de guerre. Mais encore une fois, sous cou­vert de mon­tr­er la vio­lence qui régit les rela­tions entre l’individu et le sys­tème, le réal­isa­teur fait preuve d’une audace qui lui vau­dra les foudres du sys­tème hol­ly­woo­d­i­en. En 1957, lorsque sort Attaque !, l’antimilitarisme cri­ant de l’œuvre fait suite à la parabole sai­sis­sante qu’Aldrich avait orchestrée sur le thème du mac­carthysme avec ce qui est encore aujourd’hui con­sid­éré comme son plus grand film, En qua­trième vitesse (1955). Le posi­tion­nement du réal­isa­teur en faveur d’un paci­fisme et le rejet qu’il affiche sans aucune ambiguïté à l’encontre des dérives autori­taristes observées dans son pro­pre pays lui valent une répu­ta­tion de traître et d’ennemi des valeurs améri­caines. Dans Attaque !, l’image de l’armée est à ce point dégradée que l’US Army refuse d’apporter son sou­tien au réal­isa­teur, une pre­mière dans l’histoire du ciné­ma. On y voit un batail­lon de sol­dats sac­ri­fié en rai­son de l’incompétence et de la lâcheté d’un haut-gradé ou encore la hiérar­chie pli­er sans aucune déon­tolo­gie parce que cer­tains intérêts per­son­nels vien­nent empêch­er le mas­sacre de nou­veaux hommes. Pas bien plus glo­rieuse, l’armée n’hésite pas à recruter des vio­leurs et des tueurs de sang-froid dans Les Douze Salopards afin d’organiser une mis­sion sui­cide qui s’avère déter­mi­nante dans son plan d’action. Ce groupe d’hommes (pour lesquels le spec­ta­teur ne peut avoir qu’une empathie lim­itée compte tenu du pas­sif de cha­cun) n’en reste pas moins de la chair à broy­er pour un sys­tème indif­férent au sort de l’individu et qui fait fi de ses pro­pres valeurs pour men­er à bien une opéra­tion mil­i­taire. La déco­ra­tion des sur­vivants – pour­tant con­damnés à mort en ouver­ture du film pour leurs méfaits – ne peut avoir qu’une valeur ironique dans la mesure où leur statut de tueur leur vaut deux recon­nais­sances diamé­trale­ment opposées, avant et après l’opération.

En 1971, lorsque Robert Aldrich réalise l’excellent Pas d’orchidées pour Miss Blan­d­ish et sa banale prise d’otage d’une jeune femme riche par une bande de mal­frats, son atten­tion se con­cen­tre pro­gres­sive­ment sur la manière dont les milieux soci­aux (totale­ment cod­i­fiés) influ­ent sur l’individu et le ren­dent totale­ment pris­on­nier d’un sys­tème de valeurs qui le dépasse. D’un côté, la jeune Bar­bara Blan­d­ish apprend à ses dépends que l’honneur et la dig­nité pro­pres à son milieu social pré­va­lent sur son exis­tence tan­dis que l’un de ses ravis­seurs, l’un des frères Gris­som tombé éper­du­ment amoureux de sa proie, mène toute sa famille à la mort par sim­ple rejet d’un plan qui ne lais­sait plus la moin­dre place à ses sen­ti­ments.

Règlements de comptes à Hollywood

Même si Robert Aldrich fai­sait ses armes depuis déjà une dizaine d’années en tant qu’assistant réal­isa­teur, il ne lui a pas fal­lu atten­dre très longtemps avant de charg­er le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en au point d’en faire une de ses prin­ci­pales thé­ma­tiques. C’est en 1955, qu’Aldrich (alors âgé de 37 ans seule­ment) ouvre les fes­tiv­ités avec un film resté assez mécon­nu, Le Grand Couteau. Dif­fi­cile de ne pas penser au des­tin trag­ique de l’acteur John Garfield dans cette adap­ta­tion d’une célèbre pièce de théâtre qui retrace le par­cours d’un acteur-star écrasé par le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en qui lui refuse toute lib­erté et qui le mar­gin­alise, notam­ment en rai­son de ses con­vic­tions poli­tiques. Dans la cadre très fer­mé d’une vil­la lux­ueuse, un acteur (admirable­ment inter­prété par Jack Palance qu’Aldrich retrou­vera deux ans plus tard dans Attaque !) tente de rompre son con­trat qui le lie à un célèbre et véreux pro­duc­teur de ciné­ma, syn­thèse à peine car­i­caturée d’hommes de main sévis­sant à Hol­ly­wood et que le réal­isa­teur a déjà côtoyés lors de ses précé­dents sujets. Vision extrême­ment pes­simiste de cette indus­trie qui n’a jamais hésité à mod­el­er ses stars telles des poupées et à les rejeter vio­lem­ment lorsque celles-ci ne représen­taient pas suff­isam­ment les valeurs améri­caines, Le Grand Couteau est une nou­velle démon­stra­tion du savoir-faire d’Aldrich dans l’économie de moyens et la sècher­esse de ses plans qui enfer­ment sans aucune ambigüité la vio­lence des rap­ports qui régis­sent les prin­ci­paux per­son­nages.

Con­traint à un exil européen qui ne lui sera pas béné­fique sur le plan artis­tique suite au rejet dont il souf­fre aux États-Unis, Robert Aldrich revient sur le devant de la scène avec un des films les plus vio­lents qui soient sur Hol­ly­wood, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (1962). Ici, il fait appel à deux des plus grandes actri­ces de l’industrie, Bette Davis et Joan Craw­ford. Sœurs enne­mies, se dis­putant les rôles et une autorité incon­testée sur le sys­tème des Stu­dios, les deux femmes devi­en­nent des mon­stres de ciné­ma, au sens pro­pre comme au sens fig­uré. Robert Aldrich guette leur affron­te­ment, la ten­sion tou­jours ascen­dante entre ces deux stars sur le retour qui n’ont jamais digéré un suc­cès aujourd’hui révolu. Avec son maquil­lage out­ranci­er qui lui donne des airs de clown triste dans le plus sor­dide des cirques, Bette Davis s’expose sous un jour qui est alors en totale rup­ture avec l’imagerie du glam­our hol­ly­woo­d­i­en. Les scènes s’étirent, le rythme épuise le spec­ta­teur, la per­ver­sité ne mar­que jamais de trêve car ces deux sœurs-là, trau­ma­tisées à jamais par une image publique qui les a façon­nées et à qui elles doivent tout, n’ont plus d’autres raisons de vivre que de se pour­rir la vie mutuelle­ment, dans l’espoir dés­espéré de ravir à l’autre ce qui lui reste de bons sou­venirs de sa gloire passée. En 1962, si le sys­tème des stu­dios voit pro­gres­sive­ment son mono­pole s’effriter (pop­u­lar­i­sa­tion de la télévi­sion, cen­sure moins forte, arrivée de films européens), l’image des stars reste encore sacrée. Autant dire que le film béné­fi­cie d’un accueil houleux lors de sa pre­mière pro­jec­tion au fes­ti­val de Cannes, Robert Aldrich étant accusé de salir l’aura de deux stars vieil­lis­santes qu’on aurait cer­taine­ment aimé voir jouer les grands-mères mod­èles. Si la cri­tique accueille Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? très froide­ment, le pub­lic fait un tri­om­phe au film, ce qui incite le réal­isa­teur à pro­pos­er une décli­nai­son du «mamie mur­der movie» avec Chut… chut… chère Char­lotte. S’entourant des mêmes acteurs, il ne recule devant aucune out­rance styl­is­tique et met encore à mal le glam­our hol­ly­woo­d­i­en. Aux côtés de Bette Davis, Joan Craw­ford a lais­sé la place à la bril­lante Olivia De Hav­il­land, l’une des pre­mières à avoir osé cass­er l’image sub­limée des actri­ces dans deux plus anciens films, La Fos­se aux ser­pents en 1948 et L’Héritière en 1949.

En 1968, après le suc­cès des Douze Salopards qui lui a per­mis de mon­ter sa boîte de pro­duc­tion, Robert Aldrich se lance coup sur coup dans deux pro­jets pour le moins ambitieux : Le Démon des femmes et Faut-il tuer Sis­ter George ? Le pre­mier s’attaque à un sujet par­ti­c­ulière­ment en vogue, hier comme aujourd’hui : le biopic. Une jeune femme inter­prétée par Kim Novak rêve de devenir actrice et se voit con­fi­er, grâce à sa ressem­blance physique avec une célèbre actrice défunte, le rôle prin­ci­pal du film qui lui est con­sacré (ironie du sort par­faite­ment inté­grée par Aldrich lorsqu’on sait que Novak a été lancée par les stu­dios pour con­cur­rencer la plan­tureuse Mar­i­lyn Mon­roe, décédée pré­maturé­ment). Si on pou­vait s’attendre à une mise en abyme d’Hollywood avec ses dérives féro­ces mais tou­jours dans le plus strict respect du sep­tième art (à l’image de Vin­cente Min­nel­li dans Les Ensor­celés par exem­ple), il n’y a chez Robert Aldrich aucune volon­té de ménag­er qui que ce soit : égo­cen­trisme, tyran­nie, désirs sex­uels mal assou­vis, Hol­ly­wood devient alors le lieu de toutes les dérives et de toutes les névros­es, une faune dan­gereuse qui ne con­stru­it sa légende que sur la mort de ses stars. Sans plus atten­dre et quitte à met­tre à mal sa place à nou­veau con­fort­able dans l’industrie ciné­matographique, Robert Aldrich enchaîne sur un sujet encore moins fédéra­teur, Faut-il tuer Sis­ter George ? Beau­coup moins con­nu que son prédécesseur et échec cuisant au box-office, le film s’intéresse cette fois-ci à une actrice vieil­lis­sante de soap-opéra anglais. Star d’une série lénifi­ante qui glo­ri­fie des valeurs respecta­bles, l’actrice incar­nant la fameuse Sis­ter George est dans en privé une femme vul­gaire, tyran­nique, alcoolique et tox­i­co­mane. Détail qui n’est pas des moin­dres, elle tient une place impor­tante dans le milieu les­bi­en lon­donien et vit une rela­tion tumultueuse (faite d’humiliation et de per­sé­cu­tions) avec sa jeune petite amie, bril­lam­ment inter­prétée par Susan­nah York. Con­nue pour ses excès, l’actrice voit son per­son­nage dans la série men­ac­er d’être sup­primé afin de répon­dre aux pres­sions de l’église qui ne voit pas d’un si bon œil qu’une sœur soit jouée par une femme aus­si peu con­ven­tion­nelle. Encore une fois, dans ce por­trait aus­si pathé­tique que ceux observés dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, Robert Aldrich se soucie peu de l’empathie du spec­ta­teur pour ses per­son­nages. Dur, sec, priv­ilé­giant les décors oppres­sants, le réal­isa­teur capte avant tout la per­ver­sité d’un sys­tème qui pro­duit ses pro­pres mon­stres et n’hésitent pas à s’en débar­rass­er dès que l’image pub­lic n’est plus rac­cord avec les per­son­nages incar­nés. Vio­lent sur le plan psy­chologique, Faut-il tuer Sis­ter George ? joue – jusque dans le titre – sur l’ambivalence actrice/personnage et s’interroge une nou­velle fois sur l’impuissance d’un indi­vidu – quel qu’il soit – face à un sys­tème qui n’a aucun scrupule à organ­is­er minu­tieuse­ment son assas­si­nat (réel ou sym­bol­ique).

La violence par fulgurance

On a sou­vent reproché à Robert Aldrich de faire preuve d’une cer­taine com­plai­sance à mon­tr­er des scènes de vio­lence comme si celles-ci étaient dépourvues de tout dis­cours ou de toute cor­re­spon­dance par rap­port aux scènes qui les précè­dent. Chez le cinéaste, pour­tant, mis à part cette frontal­ité très sèche qui ne ménage jamais le spec­ta­teur, il est bien dif­fi­cile de décel­er une fas­ci­na­tion ambiguë pour ce qui serait dénon­cé. La vio­lence ne s’étire jamais et n’est jamais banal­isée. Au con­traire, elle inter­vient par soubre­sauts, au moment où on ne l’attend pas for­cé­ment, preuve d’un pes­simisme réel chez un cinéaste pour qui la sérénité ne pou­vait jamais totale­ment se traduire à l’écran.

Dans ce qui reste l’un de ses films les plus fameux, En qua­trième vitesse (1955), la vio­lence est prég­nante dans chaque plan mais jamais démon­stra­tive. Il suf­fit par exem­ple de se laiss­er porter par l’étonnante vivac­ité de ce plan d’ouverture où l’on voit une jeune femme paniquée se pré­cip­iter au bord de la route, ten­ter d’arrêter de nuit toutes les voitures pas­sant par là (quitte à se faire ren­vers­er), espérant échap­per à une men­ace que le réal­isa­teur ne nous per­me­t­tra d’identifier que très tar­di­ve­ment. Les scènes qui s’en suiv­ront n’auront pas d’autres objec­tifs que de nous faire som­br­er dans une para­noïa à la lim­ite du sup­port­able (vic­time tor­turée à mort, phras­es énig­ma­tiques, quête abstraite d’une men­ace immi­nente), con­fortée par le choix du réal­isa­teur de faire de son détec­tive une fig­ure de anti-héros assez minable. Si la scène finale aux relents totale­ment apoc­a­lyp­tiques pour­rait être la par­faite syn­thèse de ce choix esthé­tique de faire appa­raître la vio­lence par ful­gu­rance, la maîtrise de Robert Aldrich du noir et blanc est aus­si déter­mi­nante, en créant notam­ment des clairs-obscurs et des zones d’ombre qui lais­sent tou­jours enten­dre que l’écran est un trompe‑l’œil qui nous cache une grande par­tie de ce que nous sommes cen­sés savoir. Si ce savoir-faire se décline à nou­veau dans Le Grand Couteau, on le retrou­ve égale­ment avec plus de sur­prise dans ce qui reste sa seule incur­sion dans le mélo­drame, Feuilles d’automne (1956). Pro­jet cal­i­bré pour con­cur­rencer Dou­glas Sirk qui s’octroie alors les faveurs du grand pub­lic (mais pas encore de la cri­tique), le film d’Aldrich s’intéresse au par­cours d’une veille fille (déjà inter­prétée par Joan Craw­ford) qui a con­sacré toute sa vie à s’occuper de son père malade et qui se décou­vre la pos­si­bil­ité de vivre pour la pre­mière fois une his­toire d’amour avec un homme beau­coup plus jeune qu’elle. Toute com­para­i­son avec Tout ce que le ciel per­met s’arrête là puisque le réal­isa­teur va sabor­der toutes les con­ven­tions espérées et pro­pos­er un film malade, à la lim­ite de la schiz­o­phrénie. Le vis­age de Joan Craw­ford (qui a décidé­ment été créé pour les clairs-obscurs) est un mélange d’espoir naïf et de vio­lente résig­na­tion face à ce dont la vie l’a privé pen­dant de trop longues années. Au menu de ce mélo, Aldrich ne lésine pas sur les rebondisse­ments sus­cep­ti­bles de malmen­er ses per­son­nages de con­ven­tion : désirs refoulés, angoisse de cas­tra­tion, com­plexe d’Œdipe non résolu, psy­ch­analyse mal digérée, meurtres, sui­cides. S’il ne fal­lait retenir qu’une seule scène de cet étrange « mélo », ce serait prob­a­ble­ment celle qui oppose Craw­ford à son jeune amant qui, après l’avoir molestée d’une vio­lente gifle qui la cloue au sol, tente de la tuer en lui jetant une lourde machine à écrire sur le vis­age et qui échouera finale­ment sur la main de la pau­vre femme. À tra­vers cette scène, le réal­isa­teur teste notre tolérance à l’insupportable. Une femme altru­iste, qui plus est incar­née par une actrice on ne peut plus respectable, est mal­traitée par un jeune pre­mier à qui on aurait volon­tiers prêté les traits du prince char­mant au point d’en devenir un per­son­nage totale­ment vul­nérable et soumis.

Dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, la vio­lence appa­raît égale­ment par brides dans des scènes qui ne s’y prê­taient pas néces­saire­ment. Robert Aldrich fait preuve d’une cru­auté très frontale lorsqu’il mon­tre la jeune Baby Jane chanter sa ridicule chan­son pour son père défunt face à une assem­blée aus­si stu­pide que com­plaisante face aux tal­ents vraisem­blable­ment lim­ités d’une jeune tête blonde. Mais le plaisir nar­cis­sique ressen­ti par la jeune artiste en herbe face à sa sœur frus­trée de ne pas vivre la même con­sécra­tion restera l’enjeu de toutes les con­fronta­tions des deux sœurs vieil­lis­santes. Entre l’une clouée sur sa chaise suite à un acci­dent de voiture aux orig­ines obscures et l’autre ayant renon­cé à toute sa superbe pour som­br­er dans l’alcoolisme le plus notoire, rien ne lais­sait pour­tant pressen­tir que le film irait jusqu’à représen­ter la vio­lence physique de l’une envers l’autre (Craw­ford frap­pée au sol par une Bette Davis déchaînée) ou encore la cru­auté de s’offrir un immonde rat en guise de dîn­er. Cette vio­lence totale­ment out­rée – qu’on a reprochée à Aldrich à l’époque – flirte encore plus avec un grand-guig­nol totale­ment volon­taire dans Chut… chut… chère Char­lotte. Tout comme dans Feuilles d’automne où l’existence d’un cou­ple laisse imag­in­er quelques con­ven­tions roman­tiques, Robert Aldrich est exacte­ment là où on ne l’attend pas. Un amour frus­tré se trans­forme en meurtre à la hache au cours d’une soirée mondaine, une robe blanche perd toute sa dimen­sion vir­ginale lorsque le sang de la vic­time se localise exacte­ment au niveau du pubis de la jeune femme et le spec­tre d’un amoureux passé devient en un éclair de sec­onde un macabre tronc décapité. La folie para­noïaque qui régit tous les rap­ports humains dans Chut… chut… chère Char­lotte se traduit par d’inattendus retourne­ments de sit­u­a­tion qui sont autant d’éclairs de lucid­ité on ne peut plus vio­lents – et même insup­port­a­bles visuelle­ment – sur l’impossible réc­on­cil­i­a­tion des per­son­nages avec leur pro­pre his­toire. Et c’est exacte­ment cette même con­science – d’une soli­tude syn­onyme de mort – qui con­duit l’actrice à saccager le plateau de tour­nage qui a organ­isé son pro­pre assas­si­nat dans Faut-il tuer Sis­ter George ?

Dans Les Douze Salopards ou encore Pas d’orchidées pour Miss Blan­d­ish, les scènes de fusil­lade finales inter­vi­en­nent à un moment où le spec­ta­teur avait suff­isam­ment pris de repères auprès des dif­férents per­son­nages pour ressen­tir la vio­lence très con­crète de leur dis­pari­tion soudaine. Encore une fois, ne nous trompons pas en tax­ant le réal­isa­teur de com­plai­sance lorsqu’il filme longue­ment ces scènes meur­trières. Dans Les Douze Salopards, la fusil­lade n’est que le point d’orgue de ce que le film a minu­tieuse­ment orchestré pen­dant deux heures, rap­pelant de fait que la guerre n’a finale­ment pas d’autre objec­tif que de con­som­mer de la chair humaine. Là où le film s’étendait en longues scènes de dia­logues qui don­naient la pos­si­bil­ité à ses per­son­nages d’exister au-delà de ce qui les définis­sait (des repris de jus­tice), la scène de fusil­lade sabor­de d’un coup tout le car­ac­tère mod­éré­ment intimiste du film. C’est le même con­stat pour Pas d’orchidées pour Miss Blan­d­ish où la famille, pour laque­lle on ne peut avoir qu’un attache­ment relatif, est réduite en lam­beaux lors d’une scène mémorable où la police nie d’un bloc l’existence de ces mal­frats dont les liens allaient pour­tant au-delà des enlève­ments qu’ils orches­traient.

En 1975, en réal­isant La Cité des dan­gers avec Burt Reynolds et Cather­ine Deneuve, Robert Aldrich va encore plus loin dans la représen­ta­tion par con­trastes et ful­gu­rance de cette vio­lence. La pre­mière scène du film s’ouvre sur la décou­verte de jeunes enfants décou­vrant un cadavre de femme assas­s­inée (comme dans La Nuit du chas­seur de Charles Laughton). Tout au long du film, le réal­isa­teur ne cessera de faire cohab­iter dans le même plan la pureté et la souil­lure. La diaphane et blonde Cather­ine Deneuve joue les pros­ti­tuées décom­plexées et vit une his­toire d’amour con­trar­iée pour son amant de flic. La jeune femme retrou­vée morte, d’abord recon­nue sui­cidée, voit son cas recon­sid­éré grâce au père de celle-ci, inca­pable de faire le deuil de sa fille idéal­isée. L’enquête fini­ra par révéler que la jeune femme aux allures vir­ginales était en fait impliquée dans un réseau de pros­ti­tu­tion très louche, vidéos pornographiques à l’appui. Le réal­isa­teur déploie une nou­velle fois tout son tal­ent pour met­tre à mal les apparences et révéler une réal­ité bien plus com­plexe qu’il n’y paraît.

Le refus du manichéisme : une constante au service d’un humanisme sans concession

Quel que soit le genre dans lequel il s’illustrait, Robert Aldrich s’est tou­jours attaché à dessin­er une réal­ité haute­ment com­plexe qui réfute toutes les éti­quettes, toute iden­ti­fi­ca­tion claire et ras­sur­ante du bien et du mal. Son exi­gence envers l’individu et le poli­tique n’a jamais pu se sat­is­faire d’un dis­cours mono­lithique qui dis­tribuerait avec un soupçon de con­de­scen­dance les bons et les mau­vais rôles. Dès 1954, lorsqu’il tourne un west­ern pro-Indi­en avec Bron­co Apache, il lui est impos­si­ble de dessin­er le por­trait d’un Indi­en qui aurait tous les droits face aux colons blancs qui auraient tous les torts. La resti­tu­tion du sys­tème poli­tique et du con­texte his­torique n’ont pas pour but de dére­spon­s­abilis­er l’individu face à des enjeux qui le dépassent – bien au con­traire – mais de restituer l’absence d’évidence d’un monde qui n’a rien de don­né, pro­pos qui sera relayé de manière bien plus vio­lente encore dans Fureur apache vingt ans plus tard.

C’est cer­taine­ment pour cette rai­son que Robert Aldrich, à l’inverse d’un John Ford par exem­ple, n’a jamais ressen­ti la moin­dre fas­ci­na­tion pour la fig­ure du héros. Dans Vera Cruz (1954), si l’action prend pour cadre l’alliance de cow-boys améri­cains et de rebelles mex­i­cains, la moti­va­tion des pre­miers n’est jamais poli­tique ou éthique. La seule valeur qui gou­verne ces jus­ticiers du grand Ouest est l’argent, les promess­es de récom­pense que leur octroie leur engage­ment auprès de ceux qui, au con­traire, se bat­tent pour une idée bien plus noble : leur lib­erté. Cette même fig­ure du anti-héros, si elle est évidem­ment au cen­tre d’un film comme Les Douze Salopards, est égale­ment le moteur d’un film noir comme En qua­trième vitesse. Au cen­tre de l’action, un détec­tive minable spé­cial­isé dans de sor­dides affaires d’adultères décide de s’intéresser au cas de cette jeune femme pour­suiv­ie puis tor­turée à mort unique­ment par pur intérêt de représen­ta­tion sociale. Ce cas, loin de ce qu’il représente en sim­ples ter­mes d’une quête de vérité, est l’ultime occa­sion de se refaire une répu­ta­tion, de se défaire d’une éti­quette un peu trop pesante. Le seul héros qui trou­ve grâce aux yeux du réal­isa­teur, c’est la fig­ure de l’acteur qui refuse de se soumet­tre au dik­tat des stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens dans Le Grand Couteau… mais à quel prix ?

Où est donc le bien pour­rait-on alors s’interroger à la vue des films de Robert Aldrich ? Cer­taine­ment pas non plus dans son dip­tyque Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? / Chut… chut… chère Char­lotte où la par­faite maîtrise des clairs-obscurs ne donne mal­heureuse­ment aucune cer­ti­tude sur l’identification des « bons » et des « méchants ». Dans ces deux films, jamais l’adage de Jean-Paul Sartre, « l’enfer c’est les autres », n’a pris autant de sens dans la mesure où cha­cun sem­ble pren­dre un malin plaisir à réveiller chez l’autre ses pires cauchemars. Sous l’abnégation que cer­tains s’attachent à représen­ter, se cachent en fait les per­ver­sités les plus mal­faisantes. Dans ces deux films, Bette Davis est-elle son pire enne­mi en déver­sant d’incessants flots de haine ou est-elle la vic­time d’une manip­u­la­tion d’une insoupçonnable cru­auté ? Si elle n’est qu’une vic­time, com­ment analyser ce con­sen­te­ment qui fait d’elle une poten­tielle meur­trière, un nou­veau bour­reau pour lequel il est impos­si­ble d’avoir la moin­dre empathie ?

Là réside tout le génie du réal­isa­teur. Lorsqu’il dépeint la lente ago­nie d’une actrice de série dans Faut-il tuer Sis­ter George ?, il fait de cette femme – pour­tant vic­time – un mon­stre de per­ver­sité et de vul­gar­ité qu’on plaint finale­ment d’être à ce point broyée par un sys­tème qui l’a totale­ment fab­riquée, même en couliss­es. Robert Aldrich n’au­rait-il que du mépris pour ses per­son­nages au point de s’amuser de leur petitesse ? Au con­traire, c’est au nom d’un idéal­isme et d’un human­isme sans con­ces­sion, que ses films ne se sont jamais suf­fit à con­stru­ire d’évidentes sit­u­a­tions iden­ti­fi­ca­toires qui amèn­eraient le spec­ta­teur à pren­dre un par­ti sans ambiguïté. Ce qui pas­sionne Aldrich, ce n’est pas la lis­i­bil­ité d’un monde où il suf­fi­rait de choisir son camp ; aucun per­son­nage n’est en mesure de ras­sur­er et ne cesse de nous ren­voy­er une image finale­ment peu flat­teuse de nous-mêmes. Mais le réal­isa­teur n’est pas pour autant un insen­si­ble qui pose une exi­gence théorique de ce que devrait être le monde : le cow-boy véreux de Vera Cruz a les traits d’un Gary Coop­er fatigué, Baby Jane n’est qu’une enfant vieil­lie exposée trop tôt sur la scène médi­a­tique, Sis­ter George finit dans le désar­roi et la soli­tude la plus totale, Miss Blan­d­ish décou­vre in extrem­is qu’on peut mourir d’amour pour elle, etc. Robert Aldrich n’a tout sim­ple­ment pas peur de faire face aux névros­es de ses per­son­nages et ne cherche pas à les enrober dans une quel­conque jus­ti­fi­ca­tion. Cha­cun tente tout sim­ple­ment d’exister pour ce qu’il est, en dépit de toute con­ven­tion. Et dans le ciné­ma améri­cain très codé des années 1950 et – dans une moin­dre mesure – de la décen­nie suiv­ante, c’est suff­isam­ment rare pour redé­cou­vrir sans plus atten­dre ces quelques chefs d’œuvre qui font aujourd’hui d’Aldrich un cinéaste incon­testable­ment majeur dans l’histoire du ciné­ma.