Avec ce En qua­trième vitesse sadique et para­noïaque, Robert Aldrich prou­ve son grand intérêt pour les tré­fonds de l’âme humaine où se côtoient la déla­tion, la petitesse et la peur d’autrui. Reflet d’une cer­taine Amérique au début des années 1950, ce film est aus­si un vrai bijou de mise en scène, d’une rigueur incroy­able.

Le plan d’ou­ver­ture est en soi une démon­stra­tion assez magis­trale du savoir-faire de Robert Aldrich. Sur une route de cam­pagne isolée, en pleine nuit, une jeune femme au regard hor­ri­fié et seule­ment vêtue d’un imper, s’agite pour ten­ter d’ar­rêter une voiture. Aveuglée par les phares agres­sifs, elle se retire au dernier moment pour ne pas se faire écras­er mais, devant cette sit­u­a­tion dés­espérante, finit par rester plan­tée au beau milieu de la route pour oblig­er une des voitures à dévi­er sa tra­jec­toire. Heureuse­ment pour elle, un homme a le réflexe de don­ner un coup de volant au bon moment pour ne pas la per­cuter. Cet homme, c’est Mike Ham­mer (Ralph Meek­er), un détec­tive minable qui accepte de la pren­dre dans sa voiture et de la cou­vrir lorsqu’un con­trôle de police lui apprend qu’une femme s’est échap­pée d’un asile psy­chi­a­trique. La cav­ale s’ar­rêtera rapi­de­ment lorsque les deux jeunes gens seront rat­trapés et assom­més par un gang énig­ma­tique. À son réveil, Mike Ham­mer décou­vre que celle qu’il vient tout juste de ren­con­tr­er est morte et que le crime a été maquil­lé en acci­dent de la route. Avec acharne­ment, l’homme va alors ten­ter de décou­vrir le fin mot de l’his­toire.

Robert Aldrich, qui a fait ses armes en étant pen­dant de longues années le pre­mier assis­tant de très grands réal­isa­teurs (Renoir, Dassin, Ophuls, Chap­lin, Losey, etc), fait preuve d’une effi­cac­ité red­outable dès ce troisième long-métrage. Comme il le con­firmera les années suiv­antes grâce à des films qui lui ont per­mis d’établir sa répu­ta­tion (Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, Les Douze Salopards, La Cité des dan­gers), Robert Aldrich ne s’in­téresse absol­u­ment pas à l’héroïsme et la ver­tu de ses per­son­nages. Au con­traire, les ambiguïtés, les petites lâchetés, la vio­lence, le sadisme et la peur de l’autre le pas­sion­nent par dessus tout. Peu soucieux d’indis­pos­er le spec­ta­teur, il fit par­fois les frais d’une presse assas­sine, comme par exem­ple avec Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, hué à Cannes parce qu’il détru­i­sait l’au­ra mag­ique de deux des plus grandes stars de l’his­toire du ciné­ma améri­cain, Bette Davis et Joan Craw­ford. Dans En qua­trième vitesse, le per­son­nage prin­ci­pal n’a rien de ces héros posi­tifs comme les films noirs en ont pro­duit tant. À l’op­posé d’un Humphrey Bog­a­rt, par exem­ple, Ralph Meek­er incar­ne un détec­tive minable spé­cial­isé dans les affaires d’adultère (qu’il provoque au besoin). Cette affaire au cen­tre de laque­lle il se retrou­ve mar­que pour lui l’op­por­tu­nité de chang­er d’im­age, de s’élever aux yeux des autres, de devenir enfin ce héros de film noir si respectable.

La tâche n’est pour­tant pas aisée. Dif­fi­cile de trou­ver le moin­dre per­son­nage auquel se rac­crocher dans cette his­toire tor­due qui prend peu à peu pour point d’orgue une mys­térieuse boîte de Pan­dore enfer­mant tous les maux du monde et à laque­lle David Lynch fera référence quelques décen­nies plus tard dans Mul­hol­land Dri­ve. Con­traire­ment au film noir clas­sique où les per­son­nages savent faire preuve d’une cer­taine rai­son, tout n’est ici que pul­sions et sadisme. Loin de tout manichéisme qui con­sis­terait à dress­er un camp (le Bien) con­tre un autre (le Mal), Aldrich brouille les pistes quitte à décon­cert­er totale­ment un spec­ta­teur en quête d’un élé­ment sus­cep­ti­ble d’é­clair­er d’un seul coup cet effroy­able méli-mélo. Si l’at­mo­sphère devient vite très pesante parce qu’empreinte d’une para­noïa qui con­t­a­mine pro­gres­sive­ment tous les per­son­nages (voir tous ces mag­nifiques plans en plongée et en con­tre-plongée sur les ver­tig­ineuses cages d’escalier d’où peut sur­gir à chaque instant la plus ter­ri­ble des men­aces), le réal­isa­teur ne donne aucun éclair­cisse­ment sur cette para­noïa en expli­quant les raisons pour lesquelles cha­cun est amené à agir de la sorte. Reflet d’une Amérique ter­ror­isée par le com­mu­nisme au point de s’en­fon­cer dans la guerre froide et le mac­carthysme, En qua­trième vitesse, avec son final apoc­a­lyp­tique très sur­prenant, est une œuvre vision­naire qu’il faut revoir de toute urgence.