La Ciné­math­èque française con­sacre une rétro­spec­tive inté­grale à Lui­gi Comenci­ni. L’occasion de redé­cou­vrir une œuvre aux con­tours éclec­tiques (fic­tions, doc­u­men­taires, sketch­es, télé­films) et un réal­isa­teur iné­gal, mais tou­jours d’une grande human­ité.

Étrange par­cours que celui de Lui­gi Comenci­ni, qui refuse toute ligne droite, zigzague entre hauts et bas, prend des chemins de tra­verse et rebon­dit tou­jours quand on ne l’attend pas. L’homme a beau­coup tourné, sûre­ment trop, et sa fil­mo­gra­phie pléthorique a de quoi désarçon­ner au pre­mier abord. Capa­ble du meilleur comme du pire, il peut diriger coup sur coup une com­mande et une œuvre sen­si­ble, pass­er en un clin d’œil de la triv­i­al­ité à la sub­til­ité. Il réalise ain­si L’Incompris, l’un de ses joy­aux, entre une énième farce avec Fer­nan­del (Don Camil­lo en Russie) et une par­o­die d’espionnage (Les Russ­es ne boiront pas de Coca-Cola). Et quand on le croit enfin au som­met de son art, instal­lé dans une posi­tion d’auteur de pres­tige après les suc­cès cri­tiques de Casano­va, un ado­les­cent à Venise, L’Argent de la vieille ou Les Aven­tures de Pinoc­chio, le voilà qui rep­longe en sig­nant des sketch­es ali­men­taires pour des pochades franche­ment con­ster­nantes (Bas­ta Che Non Si Sap­pia in Giro !, Quelle Strane Occa­sioni)…

Bril­lant con­teur, solide met­teur en scène, Lui­gi Comenci­ni aura longtemps été recon­nu comme un sim­ple « arti­san ». Il revendi­quait d’ailleurs cette éti­quette et con­sid­érait le diver­tisse­ment comme une tâche noble, exigeant tal­ent et méti­er. De ses études d’architecture, il a retenu cette leçon pri­mor­diale : « une mai­son est tout d’abord un objet à habiter, fait à la mesure de l’homme ; un film est avant tout un spec­ta­cle des­tiné à un pub­lic pop­u­laire. »[1] N’oubliant jamais ce principe, il cherchera tout au long de sa car­rière à pro­pos­er aux spec­ta­teurs des films bien char­p­en­tés, acces­si­bles et néan­moins soignés. Comenci­ni n’a rien du grand maître retiré dans sa tour d’ivoire, dis­til­lant les chefs‑d’œuvre avec parci­monie. S’il a pro­duit autant, c’est d’abord pour obtenir son indépen­dance finan­cière, garante de sa lib­erté créa­trice. Il a dû sou­vent col­la­bor­er avec le sys­tème pour met­tre sur pied des pro­jets vrai­ment per­son­nels – quitte à s’acquitter ensuite de pro­duits incol­ores pour éponger les dettes et les fac­tures. Il recon­naît lui-même ce néces­saire com­bat avec l’industrie : « Les dix films que je suis prêt à défendre comme des œuvres val­ables ne seraient jamais nés si je n’avais pas tourné d’autres films ratés, par­tielle­ment ou com­plète­ment. »[2]

Pain, amour et compromis

Les débuts de Lui­gi Comenci­ni sont ain­si mar­qués par une cer­taine insta­bil­ité, une tra­jec­toire dif­fi­cile à cern­er. Il se fait remar­quer en 1946 avec un beau court métrage doc­u­men­taire, Bam­bi­ni in Cit­tà, où les enfants milanais jouent au milieu des ruines et réin­ven­tent un espace utopique : le ter­ri­toire sin­istré de l’après-guerre devient une vaste cour de recréa­tion. Influ­encé par le Kid de Chap­lin, le film mêle déjà l’humour et le drame, l’enfance et la poli­tique, et pose les jalons de l’œuvre future de Comenci­ni. Suite à cette réus­site, le réal­isa­teur se voit con­fi­er un remake de Boys Town, une édi­fi­ante pro­duc­tion hol­ly­woo­d­i­enne avec Spencer Tra­cy et Mick­ey Rooney, qui – dira-t-il plus tard – « réu­nis­sait tout ce qui me déplai­sait le plus dans le ciné­ma : l’esprit Metro-Gold­wyn-May­er, de “bons petits acteursˮ et un opti­misme à tout crin… »[3] Il en tire Proibito Rubare (De nou­veaux hommes sont nés) où le côté moral­iste du réc­it (un prêtre décou­vre la vie mis­éreuse des scug­nizzi napoli­tains et se met en tête de leur con­stru­ire une cité) s’efface der­rière l’inspiration néoréal­iste. Comenci­ni tente d’introduire le max­i­mum de vérité dans cette his­toire, tout en ménageant de purs moments de comédie et d’émotion. Mais son film, qui vient après Païsa de Rober­to Rosselli­ni et Scius­cià de Vit­to­rio De Sica, n’impose pas un ton assez clair et passe rel­a­tive­ment inaperçu.

Démarre alors une péri­ode déli­cate pour le cinéaste, obligé d’accepter des films sans grande ambi­tion pour se relancer dans le milieu. Il se démène sans con­vic­tion sur les plateaux, dirige la star Totò dans L’Empereur de Capri, dont le suc­cès garde pour lui un goût amer : « C’était une erreur. Tout au long du tra­vail, je me sen­tis étranger à ce que je fai­sais. Aujourd’hui encore, chaque fois qu’il m’arrive de le revoir à la télévi­sion, je ressens un malaise, comme si le film ne m’appartenait pas. »[4]

Lucide, Comenci­ni ronge son frein et prof­ite de ces réal­i­sa­tions mineures pour se faire la main. Entre 1950 et 1952, il tourne deux films assez con­ven­tion­nels sur la pros­ti­tu­tion, Volets clos et La Traite des Blanch­es, au croise­ment du mélo et du film noir. Sans être inou­bli­ables, ils restent de bonne fac­ture, et com­pensent la pau­vreté de leur scé­nario par une cer­taine justesse dans la descrip­tion sociale.

Pain, amour et fantaisie (1953)

Mais la car­rière de Comenci­ni va ensuite bas­culer sur un malen­ten­du. Pain, amour et fan­taisie devient le jack­pot de 1953 alors que le réal­isa­teur a fail­li en aban­don­ner le gou­ver­nail, frus­tré de voir un beau sujet réduit à un vaude­ville région­al­iste, où la pau­vreté du Sud sert de paysage folk­lorique. Comenci­ni souf­frait de sac­ri­fi­er une nou­velle fois ses exi­gences et ne croy­ait guère dans le pro­jet, vam­pirisé par la présence dans le rôle prin­ci­pal de Vit­to­rio De Sica, qui n’hésitait pas à met­tre son grain de sel dans la réal­i­sa­tion. Après une dis­cus­sion entre les deux hommes, Comenci­ni se résoudra à ter­min­er le film, qui con­naî­tra un immense tri­om­phe pub­lic… ain­si qu’une volée de bois vert de la part des cri­tiques. Le cinéaste aura du mal à l’affronter : « J’avais beau me défendre, je n’arrivais pas à désarmer mes accusa­teurs : j’avais fait un film de la pire espèce ! Et plus il avait de suc­cès, plus je me sen­tais con­damné à un juste châ­ti­ment, exacte­ment comme le héros de Kaf­ka. »[5] Il se charg­era tout de même du sec­ond épisode, Pain, amour et jalousie, avant de pass­er les rênes à Dino Risi, con­statant que la série vire à la fran­chise com­mer­ciale.

Devenu con­tre son gré un faiseur de recettes, Comenci­ni enchaîn­era jusqu’à la fin des années 1950 les comédies sans pré­ten­tion. La Belle de Rome est un plaisant mari­vaudage qui vaut avant tout pour le sex-appeal de Sil­vana Pam­pani­ni. Mar­i­ti in Cit­tà, Mogli Peri­colose et Le Sor­p­rese dell’Amore for­ment une trilo­gie vaude­vil­lesque aus­cul­tant les mœurs con­ju­gales et bour­geois­es, avec une troupe fidèle de comé­di­ens au jeu grandil­o­quent (Rena­to Sal­va­tori, Mem­mo Carotenu­to, Fran­co Fab­rizi, Geor­gia Moll, Syl­va Kosci­na…). Mis à part leur charme suran­né, il faudrait beau­coup d’indulgence pour trou­ver un quel­conque intérêt à ces pan­talon­nades bour­rées de quipro­qu­os et de gags pous­sifs. Selon Comenci­ni lui-même, ce sont « trois comédies plutôt bien faites, qui ont eu un assez grand suc­cès ». Et il ajoute, sar­cas­tique : « j’ai tou­jours fini par avoir du suc­cès avec ce que je désir­ais le moins faire. »[6]

L’âge d’or de la comédie à l’italienne

Les années 1960 vont son­ner la relève et porter la comédie à l’italienne vers les som­mets. Mario Mon­i­cel­li dégaine le pre­mier avec Le Pigeon, qui ouvre la voie en tra­vail­lant le mélange des gen­res. Comenci­ni s’engouffre dans la brèche et s’associe avec les célèbres scé­nar­istes Age & Scarpel­li. Cette équipe don­nera nais­sance à trois réus­sites suc­ces­sives.

La Grande Pagaille (1960)

La Grande Pagaille brosse le tableau hal­lu­ciné de l’Italie en sep­tem­bre 1943, après la sig­na­ture de l’armistice par le maréchal Badoglio. Démo­bil­isés, les sol­dats n’ont plus qu’une seule envie, ren­tr­er chez eux – d’où le titre orig­i­nal, Tut­ti a casa. Mais la route du retour s’avère un chemin de croix, semé de pièges et d’embûches. Désor­mais en civ­il, les anciens com­bat­tants doivent tra­vers­er un pays rav­agé, tirail­lé entre les Alle­mands qui l’occupent et les Améri­cains qui débar­quent, entre les fas­cistes qui veu­lent garder la main et les par­ti­sans qui pren­nent le maquis. Intel­ligem­ment, Comenci­ni et ses acolytes choi­sis­sent d’épouser le point de vue d’un anti­héros (Alber­to Sor­di dans un numéro d’ahuri), un homme sans qual­ités et sans idéolo­gie, qui cherche sim­ple­ment à sauver sa peau. Con­duite à toute allure, cette aven­ture ménage d’audacieuses rup­tures de ton, et la déri­sion per­ma­nente rend d’autant plus glaçante la bru­tal­ité de cer­taines scènes (une idylle bal­bu­tiante sera brisée net par une exé­cu­tion som­maire, les fusils n’épargnent pas les per­son­nages de pre­mier plan).

À cheval sur le tigre pro­longe cette veine en mari­ant film de prison et cri­tique sociale. Nino Man­fre­di incar­ne un détenu sim­plet, embar­qué mal­gré lui dans une éva­sion fomen­tée par ses com­pagnons de cel­lule. Mais il ne fuit que pour retrou­ver une lib­erté pré­caire, sachant que des faibles comme lui finiront tou­jours par pay­er… La maîtrise bur­lesque de Comenci­ni fonc­tionne ici à plein, et s’enrichit d’une cru­auté encore jamais atteinte dans son œuvre. Le dis­cours poli­tique est aus­si plus affir­mé, avec un ancrage évi­dent à gauche. Le cinéaste se posi­tion­nera ain­si tou­jours au côté des déclassés : « seuls m’intéressent les hum­bles, les incon­scients et les ratés. »

Il Com­mis­sario pousse un cran plus loin la charge satirique, en dénonçant le silence autour des affaires impli­quant des fig­ures du pou­voir. La trame poli­cière sert une comédie dés­abusée où le zèle d’un com­mis­saire finit par se retourn­er con­tre lui. Dans une société où la vérité n’arrange per­son­ne, seul le men­songe lui per­me­t­tra de con­serv­er son éthique. Avec cette fic­tion acerbe et inquiète, Comenci­ni amorce une vague que dévelop­per­ont plus tard Elio Petri ou Francesco Rosi.

Le Grand Embouteillage (1979)

S’il délaisse régulière­ment la comédie pour abor­der des sujets plus sérieux (La Ragaz­za, L’Incompris, Sen­za Sapere Niente di Lei…), Comenci­ni ne per­dra jamais son aisance dans ce domaine. Les années 1970 ver­ront la noirceur pren­dre le dessus, avec des réc­its de plus en plus grinçants. L’Argent de la vieille, l’un de ses clas­siques, illus­tre une lutte des class­es où les pau­vres seront tou­jours per­dants. Dans cette his­toire de jeu, la mil­liar­daire Bette Davis tient les cartes et agite l’illusion de la richesse devant un cou­ple de pro­lé­taires, tout comme le mata­dor bran­dit la mule­ta devant le tau­reau avant de le met­tre à mort. Net­te­ment moins con­nu, Le Grand Embouteil­lage con­stitue pour­tant aus­si l’un de ses pics. Vari­a­tion autour d’une nou­velle de Julio Cortázar, cette allé­gorie dépeint un monde occi­den­tal gag­né par la folie et la médi­ocrité. Pris­on­niers du traf­ic, échoués sur une autoroute dev­enue cimetière, les auto­mo­bilistes cuisent au soleil et per­dent leurs nerfs. La société de loisirs révèle alors son vis­age ter­ri­fi­ant – un enfer cli­ma­tisé flat­tant les pires instincts : machisme pri­maire, indi­vid­u­al­isme forcené, jalousie et indif­férence, culte du star-sys­tem et « Forza Italia » pour tout hori­zon. Minori­taire, un cou­ple de jeunes gens tente de se con­stru­ire une île dans cet océan de car­cass­es, mais leur utopie sera rompue avec une vio­lence sidérante. Épaulé par un cast­ing de luxe (Mas­troian­ni, Tog­nazzi, Depar­dieu, Miou-Miou, Dewaere, Girar­dot…), Comenci­ni signe ici son film le plus dés­espéré, dans une veine som­bre et caus­tique que n’aurait pas reniée un Mar­co Fer­reri.

Le parti-pris de l’enfance

L’autre spé­cial­ité de Comenci­ni, c’est bien sûr son regard aigu­isé sur l’enfance, véri­ta­ble fil rouge de sa fil­mo­gra­phie. Aucun cinéaste n’a sans doute porté une telle atten­tion à cet âge, ni pro­posé une étude aus­si pré­cise. Dès Hei­di, adap­ta­tion soigneuse du best-sell­er de Johan­na Spyri, le réal­isa­teur défend ses con­vic­tions : l’éducation ne peut repos­er sur la vio­lence ou la con­trainte, elle doit respecter les désirs et le car­ac­tère de l’enfant. Pour autant il ne s’agit pas non plus de le choy­er ou de lui pass­er tous ses caprices, mais bien plutôt de le traiter comme un égal – en prenant en compte sa sin­gu­lar­ité, en éveil­lant sa curiosité, en lui don­nant enfin l’instruction néces­saire pour l’amener à plus d’autonomie et de respon­s­abil­ité. Comenci­ni se place naturelle­ment dans un esprit proche des nou­velles péd­a­go­gies émer­gentes – la « méth­ode » Freinet com­mence à se répan­dre au même moment.

Le cinéaste ne cessera plus d’approfondir cette voie et créera une impres­sion­nante galerie de por­traits enfan­tins, presque exclu­sive­ment mas­culins (Hei­di restant la pre­mière et dernière excep­tion) : Mario dans La Fines­tra sul Luna Park, Andrea et Milo dans L’Incompris, Euge­nio, Mimi dans Un enfant de Cal­abre, révéleront à chaque fois des vis­ages neufs, jusqu’au petit Mar­celli­no, dans un dernier film qui referme la boucle et appa­raît comme une relec­ture catholique de Hei­di (dans les deux cas, garçon et fille sont expul­sés d’un par­adis orig­inel, monastère ital­ien ou chalet helvé­tique). Comenci­ni a sou­vent con­cen­tré son analyse sur les rap­ports père/fils, basés sur un mélange de respect et de crainte, et par ailleurs source de nom­breux malen­ten­dus. Autour de cette rela­tion s’invitent des fig­ures de sub­sti­tu­tion, qui pren­nent en charge la for­ma­tion de l’enfant avec plus de recul : le timide Righet­to dans La Fines­tra sul Luna Park, l’oncle Will dans L’Incompris, le vieux chauf­feur de bus dans Un enfant de Cal­abre…

Comenci­ni dépous­sière égale­ment les mythes pour en offrir une lec­ture per­son­nelle. Dans Casano­va, un ado­les­cent à Venise, il s’intéresse surtout à la jeunesse du lib­ertin, cher­chant à extraire les raisons qui l’ont con­duit à men­er ce type de vie. Les décep­tions de l’enfance, la décou­verte de la tromperie et de la duplic­ité, ser­vent ain­si de moteur à l’expression d’une volon­té trans­gres­sant le con­di­tion­nement. Ses Aven­tures de Pinoc­chio ren­versent le moral­isme dégouli­nant du con­te de Col­lo­di : le pan­tin n’est plus le sym­bole d’une enfance qu’il faut punir et mod­el­er selon le souhait des adultes, mais un gamin rebelle et déluré qui fait les qua­tre cents coups et veut con­quérir son indépen­dance.

I bambini e noi (1970)

La série doc­u­men­taire I Bam­bi­ni e Noi, réal­isée pour la RAI en 1970, con­stitue sûre­ment le noy­au dur de cette explo­ration. Le terme géo­graphique est ici adap­té, puisqu’il s’agit bien d’un voy­age, selon les mots de Comenci­ni : « J’eus l’impression de par­tir à la décou­verte d’un con­ti­nent incon­nu, comme ceux qui par­taient au siè­cle dernier explor­er l’Afrique cen­trale. Il faut pénétr­er avec pré­cau­tion dans les con­ti­nents incon­nus ; les gens y sont sen­si­bles et déli­cats, et un rien suf­fit pour qu’ils se replient dans leur coquille et ne don­nent plus, au lieu de la vérité, que des atti­tudes apprêtées. »[7] Divisée en six épisodes cen­trés sur autant de thèmes (le tra­vail, l’éducation, la cam­pagne et la ville, les class­es dif­féren­ciées, l’immigration des pères, l’école mod­erne), cette vaste enquête (six heures au total !) per­met à Comenci­ni, micro en main, d’entamer directe­ment le dia­logue avec les enfants et de saisir toutes les nuances de leurs pen­sées. Chaque seg­ment dresse au pas­sage le por­trait d’un lieu (de Naples à Turin, de Rome à Milan, de la ban­lieue au monde rur­al) et des­sine la carte d’une Ital­ie coupée en deux et pro­fondé­ment iné­gal­i­taire. Cer­taines ren­con­tres sont boulever­santes, telle la con­fronta­tion inopinée entre le fils bien élevé du patron d’une fab­rique de chaus­sures et le tout jeune com­mis qui vient leur servir le café – à peu près le même âge, et pour­tant deux exis­tences et atti­tudes déjà rad­i­cale­ment opposées. Comenci­ni déniche plusieurs enfants dont l’intensité crève l’écran : impos­si­ble d’oublier Luca, qui gri­bouille des prêtres bossus, quand il ne rédi­ge pas de superbes poèmes mélan­col­iques, où il ressent bien avant l’heure « l’hor­ri­ble ver­tu de la vieil­lesse » ; Gior­gio, qui s’est teint les cheveux pour « faire beat » et qui chante désor­mais les Bea­t­les avec une voix cassée et la boule à zéro ; ou encore Mau­r­izio, qui « se débat avec son steak comme avec la langue ital­i­enne »…

Comenci­ni livre ici une réflex­ion poli­tique et psy­chologique de grande enver­gure. Il ne lâche sur rien, évoque avec une colère froide les cadences infer­nales du tra­vail enfan­tin, la repro­duc­tion mécanique des antag­o­nismes de classe, les dif­férences d’accès à la con­nais­sance, les con­séquences néfastes de l’urbanisme, le sen­ti­ment d’exclusion favorisé par le sys­tème sco­laire… Sa caméra sert de révéla­teur et rend la parole aux enfants, comme lorsqu’un garçon de bonne famille lâche devant sa mère qu’elle le croit timide sim­ple­ment parce qu’elle veut le pro­téger comme un agneau ! Comenci­ni ne se con­tente jamais d’une vision super­fi­cielle et se garde bien d’établir un con­stat uni­voque. Un exem­ple frap­pant résume sa démarche : il offre une bicy­clette à un enfant, sans obtenir en échange de promesse vis-à-vis de son com­porte­ment ou de son tra­vail à l’école – il lui fait ce cadeau juste­ment parce qu’il refuse le chan­tage affec­tif, rejette la stratégie de la carotte et du bâton. Plus tard, Comenci­ni retrou­ve le garçon chez lui, et lui demande où est le vélo. Il décou­vre alors que le père l’a cassé, en por­tant sci­em­ment un coup de hache sur le cadre. Pourquoi ? L’enfant invoque longtemps une bêtise que l’on ne com­prend pas bien, puis finit par con­fi­er : « Il était saoul. » Comenci­ni aurait pu tir­er de cette anec­dote une morale à deux sous, met­tant en accu­sa­tion la lâcheté du père tout en se don­nant le beau rôle du cinéaste phil­an­thrope. Il n’en fait rien et préfère soulign­er l’amour et la foi aveu­gle du garçon, qui ne tient pas à enfon­cer son père, dont il admire la force et qui reste tou­jours son mod­èle référent.

Cette per­cep­tion aigüe de l’enfance, qui ne l’aura jamais quit­té, Lui­gi Comenci­ni la doit peut-être à ses sou­venirs, lui qui racon­te sa voca­tion avec ten­dresse et ironie : « Aujourd’hui, j’ai l’impression que mon envie de faire des films m’a entraîné dans une longue lutte con­tre ma mère qui voulait faire de moi un enfant gen­til et déli­cat. Je voy­ais dans le ciné­ma la plus énorme des trans­gres­sions, et obstiné­ment je me suis entêté à en faire. Et ce fut un ciné­ma “gen­til et déli­cat”, en dépit du pro­jet de trans­gres­sion que je m’étais secrète­ment pro­posé. »[8]

Notes

Notes
↑1 Posi­tif n°156, févri­er 1974.
↑2 Cité par Jean A. Gili, in Lui­gi Comenci­ni, Gremese, Rome, 2003.
↑3 Lui­gi Comenci­ni, Enfance, voca­tion, expéri­ences d’un cinéaste, éd. Jacque­line Cham­bon, Nîmes, 2000.
↑4, ↑5, ↑8 Idem.
↑6 Cité par Jean A. Gili, in Lui­gi Comenci­ni, op.cit.
↑7 Lui­gi Comenci­ni, Enfance, voca­tion, expéri­ences d’un cinéaste, op. cit.