À par­tir du 1er mars 2014, Le Forum des Images con­sacre un cycle de plusieurs semaines à la seule ville de Berlin. Lour­de­ment bous­culée par l’histoire du vingtième siè­cle, la cap­i­tale alle­mande con­voque à elle seule un instan­ta­né riche et con­trasté de l’histoire du ciné­ma. Théâtre d’affrontements idéologiques et diplo­ma­tiques répétés, décor sans cesse renou­velé, con­stam­ment réin­ven­té, Berlin n’a jamais cessé d’inspirer les cinéastes alle­mands et étrangers. Décryptage chronologique.

Atmosphères

Des années 1920 au début des années 1930, en marge des Années folles et de la cul­ture bour­geoise, Berlin devient la scène incon­tourn­able des provo­ca­tions et inno­va­tions artis­tiques. Béné­fi­ciant de cette ébul­li­tion, le ciné­ma alle­mand impose avec l’ex­pres­sion­nisme un véri­ta­ble courant esthé­tique par l’intermédiaire de quelques réal­isa­teurs rapi­de­ment recon­nus dans le monde entier (Lang, Mur­nau, Pab­st, Stern­berg ou encore Wiene).

Dans Le Dernier des hommes (1924), la manière dont F.W. Mur­nau met en scène la ville alle­mande dit beau­coup de la désil­lu­sion que lui inspire l’e­spèce humaine. Au pre­mier plan, un vieux porti­er se fait con­gédi­er sans ménage­ment par son employeur et devient la risée du quarti­er où il vit. En arrière-plan, Berlin est ramené à un décor fan­tas­mé, réduit le plus sou­vent à des angles durs et des lignes obliques où toutes les per­spec­tives sem­blent obstruées. La déchéance sociale du per­son­nage prin­ci­pal fait bien évidem­ment écho à l’ef­fon­drement moral de cette société qui ne le juge sévère­ment que par rap­port au rôle qu’il a per­du. L’ex­il et la soli­tude aux­quels le porti­er est con­damné est d’au­tant plus insup­port­able que la ville n’est jamais accueil­lante : faite de recoins, plu­vieuse ou brumeuse la plu­part du temps, Berlin sem­ble figée, sta­tique (la plu­part des plans sont fix­es) tan­dis que les per­son­nages malveil­lants sont réduits à des ombres mor­bides se déplaçant tels des Nos­fer­atu citadins.

C’est dans cette même con­ti­nu­ité esthé­tique que Fritz Lang a réal­isé son pre­mier film par­lant, M le Mau­dit, en 1931 (deux ans avant son exil pour la France puis pour les États-Unis). Si la caméra est net­te­ment plus mobile que dans le film de Mur­nau en mul­ti­pli­ant les trav­el­lings et les con­tre­p­longées écras­antes, la ville de Berlin est égale­ment filmée comme un espace totale­ment replié sur lui-même, reflet de la para­noïa crois­sante de ses habi­tants. Face à la men­ace d’un tueur d’en­fants qui emporte avec lui une cer­taine image de la pureté (superbe ouver­ture sym­bol­isant la men­ace sourde et dépourvue de vis­age sur des enfants dis­parais­sant pro­gres­sive­ment les scènes), la pop­u­la­tion investit davan­tage les intérieurs des maisons et des apparte­ments, aban­don­nant les rues désertées à des mil­ices aux moti­va­tions très ambiguës. La cir­cu­la­tion du mal épouse les angles droits des rues et bâti­ments tan­dis que l’e­spoir se traduit par des mou­ve­ments de caméra plus aériens. Jouant sur cette dichotomie, le réal­isa­teur n’hésit­era d’ailleurs pas à con­clure son œuvre dans un con­texte asphyxi­ant : celui d’un sous-sol où s’est impro­visé un tri­bunal pop­u­laire cen­sé juger en toute impar­tial­ité celui qu’on accuse des pires crimes.

Si la date de réal­i­sa­tion du film précède un peu trop l’arrivée aux pou­voirs des nazis pour lui imput­er une réso­nance poli­tique, il n’en est pas de même de R.W. Fass­binder qui, avec le feuil­letonesque Berlin Alexan­der­platz réal­isé en 1980, réadap­tait l’ouvrage homonyme d’Alfred Döblin après une pre­mière ver­sion signée Phil Jutzi en 1931. Le réal­isa­teur de Lili Mar­leen y lou­voie dans les décors d’un Berlin des bas-fonds, où il suit le des­tin mis­érable de Frantz Biberkopf, petite âme lâche et indo­lente, portée par des événe­ments et des pas­sions qui le dépassent. Fass­binder nav­igue dans un Berlin écras­ant, ren­fer­mé, avec un grain d’im­age pous­siéreux et étouf­fant. Par oppo­si­tion, les rares scènes sylvestres, hors de la ville, resplendis­sent, célébra­tion pas­torale d’une pos­si­bil­ité d’idéal, quand la ville sem­ble con­damn­er ses habi­tants à une lâcheté veule, une iner­tie et une paresse intel­lectuelles et morales. Fass­binder con­damne-t-il par là les con­tem­po­rains de l’ac­tion ? Si cela sem­ble évi­dent, il choisit surtout de s’af­franchir des murs physiques et moraux, avec un épi­logue dan­tesque, baroque, qui se place loin de toute réal­ité, comme une explo­sion créa­trice loin de la ten­sion accu­mulée lors des onze heures qui ont précédé ce qu’il appelle son rêve.

C’est dans cette même logique d’irréversible con­fronta­tion des mon­des au début des années 1930 qu’a été réal­isé Cabaret de Bob Fos­se, en 1972. Adap­té du livre au titre élo­quent de Christo­pher Ish­er­wood, Good­bye to Berlin, le film s’ou­vre sur des trav­es­tis dis­pen­sant des numéros de chant et de danse dans une ville qu’on peut préjuger lib­er­taire. Pour­tant, on devine assez rapi­de­ment que le cabaret est un monde clos, coupé des réal­ités extérieures et poli­tiques. La men­ace d’une mon­tée en puis­sance du nazisme n’est qu’une lourde rumeur, une ten­ta­tion poli­tique que cer­tains per­son­nages bal­aient d’un revers de main en invo­quant le bon sens. Il fau­dra atten­dre la dernière scène du film pour qu’en con­tre­point, les bras­sards arborés par cer­tains sol­dats spec­ta­teurs annon­cent la men­acé à venir sur les activ­ités de ce cabaret. Le quo­ti­di­en grouil­lant de la ville de Berlin est un hors-champ inquié­tant, symp­tôme du déni auquel Sal­ly, la danseuse incar­née par Liza Min­nel­li, Bri­an et Max, ses deux amants bisex­uels, se sont livrés tout ce temps avant que ne dis­paraisse leur lib­erté.

Ce champ de ruines

Totale­ment sin­istré de 1933 à 1945 (ciné­ma de pro­pa­gande, tal­ents exilés en France ou aux États-Unis), le sep­tième art alle­mand est un champ de ruines à la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. S’il fau­dra du temps à la pro­duc­tion nationale pour se réap­pro­prier son espace et son his­toire (la nou­velle vague alle­mande des années 1970 avec comme fig­ures de proue Fass­binder, Her­zog ou encore Wen­ders), les cinéastes étrangers sont loin d’être insen­si­bles au spec­ta­cle sai­sis­sant qu’offre la ville de Berlin. La réal­ité des bom­barde­ments s’invite ici pleine­ment dans la fic­tion, comme dans Alle­magne, année zéro que Rober­to Rosselli­ni réal­isa en 1947, en écho à Rome, ville ouverte tourné lors de la chute de Mus­soli­ni. Quelques années avant Europa 51 qui allait égale­ment con­fron­ter une société aux valeurs vac­il­lantes au sui­cide d’un enfant, le réal­isa­teur fait égale­ment état d’une déchéance morale. Il s’at­tache pour cela à décrire de manière très réal­iste le quo­ti­di­en d’un enfant som­mé d’ar­pen­ter les ruines de la ville en vue de n’im­porte quel petit traf­ic pour pou­voir entretenir sa famille par­quée dans un des rares apparte­ments épargnés par les bom­barde­ments. Une phrase dite par le grand frère trahit toute l’ab­sur­dité de la sit­u­a­tion : au jeune héros se plaig­nant des mis­sions qu’on lui con­fie lui est répon­du qu’il “recou­vr­era bien­tôt la rai­son”. Pour­tant, l’en­fant sem­ble être le seul lucide, à exercer son regard sur l’échec col­lec­tif d’un pays et des con­séquences matérielles et morales que les habi­tants devront sup­port­er. Rosselli­ni mul­ti­plie les champs-con­trechamps entre ce jeune garçon (prob­a­ble­ment né avec l’ac­ces­sion au pou­voir des nazis) et les ruines de Berlin dont l’é­ten­due ne laisse pra­tique­ment aucun espoir.

L’e­spoir, l’artiste de cabaret au passé très trou­ble qu’in­car­ne Mar­lene Diet­rich dans La Scan­daleuse de Berlin de Bil­ly Wilder (1948), sem­ble pour­tant en avoir à reven­dre. Elle le chante même au pub­lic dans une mythique scène finale alors que sa con­nivence passée avec le pou­voir nazi ne fait aucun doute. Peu intéressé par les leçons de morale, Wilder (qui revien­dra à Berlin une dizaine d’an­nées plus tard pour tourn­er le désopi­lant Un, deux, trois), ren­voie dos à dos la défaite idéologique d’un pays à l’im­péri­al­isme ridicule des Améri­cains. La scène d’ou­ver­ture est élo­quente : dans un avion sur­volant Berlin lour­de­ment touché par les bom­barde­ments, les députés améri­cains sem­blent sor­tir de leur tor­peur tan­dis que la Répub­li­caine big­ote incar­née avec tal­ent par Jean Arthur ramène ce champ de ruines au coût sup­porté par le con­tribuable. Mais cette “malar­ia du moral” dont par­lent ces mêmes représen­tants poli­tiques à pro­pos des sol­dats améri­cains mobil­isés, trou­ve son incar­na­tion dans le paysage désolant qu’of­fre la cap­i­tale alle­mande. Pré­cieux doc­u­ment d’époque, La Scan­daleuse de Berlin alterne images doc­u­men­taires des ruines et scènes de stu­dio (en jouant par­fois sur les incrus­ta­tions), don­nant au film des airs de fausse comédie, le mari­vaudage étant per­pétuelle­ment con­nec­té à la dure réal­ité des lieux. Mais au pes­simisme idéologique de Rosselli­ni, Wilder oppose une mal­ice culot­tée où, en dépit du spec­ta­cle sai­sis­sant qu’of­fre la ville, les gens se ren­con­trent, se draguent et se séduisent. C’est d’ailleurs sur ce ter­rain que le per­son­nage joué par Jean Arthur se décou­vre, se révélant à un désir qu’elle avait jusqu’i­ci con­scien­cieuse­ment ignoré.

Ville fan­tas­mée par les réal­isa­teurs étrangers, Berlin reste le sym­bole d’une his­toire col­lec­tive mal­menée pour les cinéastes alle­mands. En réal­isant en 1979 le boulever­sant Alle­magne, mère bla­farde, Hel­ma Sanders-Brahms cir­con­scrit d’abord son pro­pos au morne quo­ti­di­en de sa pro­pre mère, jeune femme pleine de rêves et d’il­lu­sions au moment où l’Alle­magne bas­cule dans la folie. Alors qu’elle ne milite pour­tant pour aucun par­ti, cette femme voit l’ar­rière-plan poli­tique inter­a­gir avec force dans son devenir et finit par pren­dre physique­ment sur elle la lourde honte à laque­lle le régime nazi con­damne tout un pays dans sa marche col­lec­tive. Aux images d’archives mêlant ruines inter­minables et ren­con­tres for­tu­ites (celle d’un jeune orphe­lin s’or­gan­isant pour sa survie) répond la déchéance physique d’une femme privée de mots pour extéri­oris­er le poids de la cul­pa­bil­ité. La paralysie faciale et les pen­sées sui­cidaires qui l’ac­com­pa­g­nent sont les symp­tômes d’une amnésie col­lec­tive for­cée que Fass­binder représen­tera par­faite­ment dans Le Mariage de Maria Braun en 1981.

Berlin séparé, Berlin explosé

Par son his­toire, sa posi­tion géo­graphique et poli­tique cen­trale après la Sec­onde Guerre mon­di­ale, Berlin devint logique­ment et assez rapi­de­ment la ville sym­bole des enjeux de guerre froide au ciné­ma, atti­rant à la fois les vel­léités nat­u­ral­istes, les drames poli­tiques et les satires. D’au­tant que, rap­pelons-le, le mur de Berlin est érigé par la RDA de façon uni­latérale dans la nuit du 12 au 13 août 1961. À par­tir de cette date, le ciné­ma va met­tre en scène un espace de luttes et de con­tra­dic­tions en vari­ant les gen­res, les représen­ta­tions urbaines, sociales et cul­turelles. Berlin devient non seule­ment un hori­zon d’at­tente et de fuite, mais encore un espace de syn­thèse social qui ne se résume donc pas à la sym­bol­i­sa­tion des rap­ports Est-Ouest.

Rions un peu en atten­dant la bombe

Après le Berlin de la destruc­tion, de la ruine physique et morale, les années 1960 ouvrent la voie de la ville trouée, éparpil­lée. La cap­i­tale de la RDA, qui com­porte une par­tie occi­den­tale, appa­raît d’abord comme ce qu’elle est poli­tique­ment : une vit­rine de la lutte entre bloc occi­den­tal et bloc sovié­tique, un ter­ri­toire qui mêle le cloi­son­nement extrême d’un béton qui empêche le mou­ve­ment des hommes et des idées et le mul­ti­cul­tur­al­isme d’une ville où cir­cu­lent les quidam, les hommes d’af­faires, les espi­ons et les fan­tasmes des deux bor­ds. D’une éton­nante façon, le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en ouvre le bal de la remise en cause de ces fan­tasmes par une satire poli­tique déli­cieuse­ment inso­lente en 1961 : Bil­ly Wilder signe Un, deux, trois et refu­sant le rôle de pur descrip­teur, adopte les codes d’une screw­ball com­e­dy réac­tu­al­isée pour dépein­dre la van­ité du com­bat est-ouest et l’ab­sur­dité idéologique des deux camps. Peu de réal­isa­teurs utilis­eront le genre bur­lesque par la suite pour dépein­dre les con­flits intérieurs et soci­aux des Berli­nois de nais­sance ou de pas­sage. Sur les quelques films “mar­quants” que l’on peut inté­gr­er à un minus­cule panora­ma du Berlin coupé, il faut bien avouer que le film de Bil­ly Wilder frappe par son irrévérence et sa capac­ité à détourn­er les prob­lé­ma­tiques clas­siques jusqu’à en devenir finale­ment une œuvre de paci­fi­ca­tion, de remise des comp­teurs à zéro.

Un, deux, trois s’ou­vre sur une fausse présen­ta­tion de pro­pa­gande pro-améri­caine décrivant les défilés der­rière la porte de Bran­de­bourg comme des cohort­es de félons cyclothymiques hurlant le doux nom de Khrouchtchev tan­dis que l’ouest de la ville “prof­ite des bon­heurs de la démoc­ra­tie”. Le ton est don­né et tout le monde en pren­dra pour son grade, surtout le pro­tag­o­niste, McNa­ma­ra (qui a donc le même que l’homme d’af­faires et poli­tique secré­taire d’État à la Défense), qui dirige la branche ouest-alle­mande de Coca-Cola. Ambitieux, surex­cité en per­ma­nence (ren­dons hom­mage au bur­lesque fan­tai­siste et ryth­mé de James Cagney), McNa­ma­ra tente d’ou­vrir son marché à l’est pour pren­dre du galon et la tête du marché européen. Au milieu des négo­ci­a­tions avec les appa­ratchiks sovié­tiques, le patron de McNa­ma­ra lui envoie sa fille et le charge de sur­veiller l’écervelée. Scar­lett, fausse rebelle et vraie fêtarde, s’en­tiche d’un est-Berli­nois, Otto, au catéchisme ant­i­cap­i­tal­iste bien rodé. Avant l’ar­rivée du grand patron, il fau­dra donc sauver les accords Est-Ouest, canalis­er l’én­ergie idiote de Scar­lett, faire d’Ot­to un bon Occi­den­tal…

On retrou­ve dans le film de Wilder l’essence même de la satire : le gon­fle­ment des clichés et des fan­tasmes (l’Améri­cain obsédé par le prof­it et la hiérar­chie, le com­mu­niste sec­taire et ren­frogné, la jou­ven­celle pré-soix­ante-huitarde irre­spon­s­able) agit comme un révéla­teur des failles intel­lectuelles et sociales de chaque camp. Le but étant finale­ment, de les réu­nir ? Le secré­taire de McNa­ma­ra, tou­jours prêt à faire cla­quer ses bot­tines, n’ “a rien vu pen­dant la guerre” parce que “per­son­ne ne lui a rien dit”. L’épu­ra­tion rel­a­tive de l’Alle­magne au début des années 1960 est mise en par­al­lèle ‑et tou­jours sur le mode bur­lesque- aux répres­sions per­ma­nentes à l’est, notam­ment lorsqu’Ot­to, soupçon­né de dévi­a­tion­nisme, est tor­turé à coups de Itsy Bit­sy Tee­ny Wee­ny Yel­low Pol­ka Dot Bikin.

La ville du cer­cle tem­porel

L’in­so­lence tous azimuts que se per­met Wilder reste assez unique : le Berlin des années 1960 n’est rapi­de­ment plus la vit­rine touris­tique dévoyée et explo­sive d’Un, deux, trois. Ville du drame moral, de la perdi­tion poli­tique et affec­tive, Berlin est choisie par des réal­isa­teurs bien dif­férents pour sig­ni­fi­er les enjeux d’un ciné­ma qui analyse de plus en plus le rap­port de l’in­di­vidu au groupe, et du groupe aux instances éta­tiques. Pre­mier exem­ple de la plongée dans un Berlin tou­jours proche de la dystopie : Alphav­ille de Jean-Luc Godard, sor­ti sur les écrans français en 1965. Entre la sci­ence-fic­tion (tournée en décors réels près de la Défense) et le polar par­o­dique, Godard imag­ine une société autori­taire qui serait le syn­thèse de la société de sur­veil­lance et de la société de con­som­ma­tion. Alphav­ille, cen­tre urbain imag­i­naire qui a poussé en dehors des “pays extérieurs” (la Terre), est le dépasse­ment d’un Berlin qui aurait englouti à la fois le nazisme (référencé de nom­breuses fois à l’im­age), la fusion de l’in­di­vidu et du col­lec­tif d’un stal­in­isme mécan­isé et le mod­ernisme déshu­man­isé.

Les pre­mières images d’Alphav­ille insin­u­ent une com­plex­ité et une richesse plas­tique qui colle à la peau du film : évidem­ment, la pho­togra­phie en noir et blanc de Raoul Coutard, qui piège la représen­ta­tion dans les ombres par­cel­laires glaçantes ou la sur­ex­po­si­tion ter­ri­fi­ante n’est pas pour rien dans la représen­ta­tion fan­toma­tique de la ville. Mais il faut y ajouter le tour­bil­lon obses­sion­nel des cadres, des mou­ve­ments et des car­ac­tères : faux polar poli­tique, Alphav­ille détaille la mis­sion de Lem­my Cau­tion, chargé de détru­ire Alpha 60, la machine qui régit Alphav­ille et ses habi­tants. Alpha 60, créée par le pro­fesseur Von Braun ‑qui a tout d’un Men­gele- pense, struc­ture, sur­veille, punit. Ceux qui se sont inté­grés à l’u­nivers con­cen­tra­tionnaire d’Al­phav­ille (“surtout les Sué­dois, les Alle­mands et les Améri­cains” nous dit-on…) ont délégué leur con­science, leur émo­tion et leur ratio­nal­ité à la machine, accep­tant sa réus­site dans la créa­tion d’une “race supérieure”. Si le nazisme pèse lour­de­ment sur le film de Godard ‑les femmes ont un numéro tatoué sur le cou ou sur le front, le signe des grandes instances est SS…), le mod­ernisme de la mécan­i­sa­tion est pour le réal­isa­teur la mise en pra­tique des années 1960 de la société de sur­veil­lance. L’homme robo­t­isé évolue dans un univers robo­t­isé, et dans un espace de cli­vages.

C’est pour tous ses sym­bol­es mélangés que l’on a rapi­de­ment rap­proché Alphav­ille d’un Berlin de sci­ence-fic­tion : la sépa­ra­tion nord et sud a rem­placé la fron­tière est-ouest, mais le gourou de cet état dés­in­car­né, Von Braun, est alle­mand. Comme chez Wilder, Godard ren­voie dos à dos les deux idéolo­gies qui se font face : la sur­veil­lance et l’op­pres­sion du nord, qui mène à la mort physique notam­ment lors d’une scène impres­sion­nante d’exé­cu­tions tournées en spec­ta­cle du dimanche, est la même au sud sous la lumière hyp­no­tique des néons et le bruit inces­sant des machines, menant à la mort pro­gres­sive des con­sciences.

Tout d’abord absente ou floutée, la ville s’in­sère pro­gres­sive­ment dans la mise en scène de la délivrance : dans la nuit per­pétuelle d’Al­phav­ille, espace sub­or­don­né au présent et à la sat­is­fac­tion des besoins d’or­dre, la ren­con­tre de Lem­my Cau­tion et de Nat­acha von Braun, fille du malin, per­met à la révolte, for­cé­ment indi­vidu­elle chez Godard, de ger­mer. Comme tous les assim­ilés, elle a per­du le fil tem­porel. Sans passé, sans regret, sans émo­tion ni désir, Nat­acha décou­vre dans la poésie d’Éluard un autre lan­gage que celui d’Al­pha 60 et finit par ren­vers­er la sacro-sainte logique de l’État destruc­teur qui se donne les atours de la per­fec­tion. Film de signes et de cer­cles, Alphav­ille con­fronte les dif­férentes valeurs poli­tiques de son temps : l’ef­fi­cac­ité et le présent y sont devenus des tra­vers d’une société sur-nor­ma­tive ; la maîtrise des autres et de soi-même a entraîné l’an­ni­hi­la­tion de la douleur et de l’amour. Sans le didac­tisme que l’on peut par­fois reprocher à Godard, Alphav­ille dépasse tous les films de guerre froide : il relève de la pure foi exis­ten­tielle, repliée, certes, sur l’in­di­vidu, mais ouvrant la pos­si­bil­ité d’une décon­struc­tion poli­tique et sociale.

Berlin comme sym­bole d’un monde en déchéance

Et il est vrai que Berlin est un cen­tre de décon­struc­tion. Les deux films “occi­den­taux” qui se suc­cè­dent dans des images épars­es du Berlin séparé en témoignent : qu’il s’agisse du film d’es­pi­onnage pour Le Rideau déchiré d’Hitch­cock (1966) ou du film d’hor­reur pour Pos­ses­sion de Zulaws­ki (1981), Berlin est la ville des ruines voilées, de la con­struc­tion et de la destruc­tion, du mou­ve­ment vain des sociétés per­dues et des longues éten­dues déshu­man­isés. En ter­mes pure­ment formels, les représen­ta­tions de l’Est et de l’Ouest ne dif­fèrent que fort peu. Une manière, peut-être, de réu­nir arti­fi­cielle­ment la cap­i­tale alle­mande dans un mag­ma de moder­nité grise mêlé aux cadavres immo­biliers d’une guerre qui n’en finit plus.

Dans Le Rideau déchiré comme dans Pos­ses­sion, c’est le dédou­ble­ment auquel les êtres sont con­fron­tés dans Berlin : chez Hitch­cock, un physi­cien de renom fait fausse­ment défec­tion à l’est dans l’u­nique but de vol­er les recherch­es d’un pro­fesseur alle­mand. Arm­strong est accueil­li en héros par le min­istre de l’In­térieur est-alle­mand, sec­ondé par son chef de police qui a tout du gestapiste recon­ver­ti au com­mu­nisme. Il y a évidem­ment chez Hitch­cock une forme de naïveté et de manichéisme dans la pein­ture du poli­tique : à l’ouest la lib­erté et l’amour écla­tant, à l’est la sur­veil­lance, la pau­vreté, l’ob­ses­sion de l’émi­gra­tion. Mais Berlin n’est pas seule­ment un décor ou un lieu de pas­sage, c’est un lieu d’é­clo­sion de la souf­france. Si la scène la plus pal­pi­tante est sans con­teste celle de la course-pour­suite entre les gen­tils Améri­cains en fuite et les méchants Alle­mands ivres de vio­lence, la scène la plus intéres­sante, pause dans ladite course-pour­suite, voit la ren­con­tre du cou­ple New­man-Andrews et d’une vieille Polon­aise fan­tai­siste. Se présen­tant comme une comtesse, elle offre son aide au cou­ple en échange de l’ob­ten­tion d’un visa améri­cain. Berlin est un apparte­ment cloi­son­né dont l’u­nique fenêtre s’ou­vre sur l’Oc­ci­dent ‑et ici, les États-Unis‑, sur l’e­spoir d’un autre espace. La souf­france de l’être enfer­mé dans un pays, de la pris­on­nière en lib­erté sur­veil­lée qui fini­ra par se sac­ri­fi­er, offre quelques sec­on­des d’é­mo­tion dans un film cen­tré sur son intrigue (assez invraisem­blable d’ailleurs) et sur des représen­ta­tions poli­tiques et sociales top­iques. La fenêtre ici, c’est finale­ment l’hu­man­ité qui débor­de de la mécanique poli­cière, c’est l’u­ni­versel bafoué et par l’Est oppres­sant et par l’Ouest auto­cen­tré.

La coex­is­tence paci­fique ne change pas la donne berli­noise au ciné­ma : Pos­ses­sion, sor­ti en 1981, met en scène une autre facette de ce dédou­ble­ment de per­son­nal­ité, celle de la mul­ti­pli­ca­tion des espaces comme perdi­tion morale. Le film de Zulaws­ki, curiosité un peu vin­tage aujour­d’hui porté à bouts de bras par Isabelle Adjani, racon­te l’emprise démo­ni­aque que subit Anna. Alors que son mari ren­tre de mis­sion (il sem­ble appartenir à un réseau d’a­gents secrets, on reste dans la cap­i­tale des échanges et des guer­res), Anna décide de le quit­ter pour son amant. Mais elle revient, puis repart, puis revient, de plus en plus luna­tique, de moins en moins sai­siss­able. Mark la fait suiv­re et décou­vre son amant, un gourou New Age sans con­sis­tance, et le poteau rose : Anna est tombé dans les ten­tac­ules d’un mon­stre qui, non con­tent de l’en­gross­er, détru­it peu à peu son cerveau d’hu­maine et la phago­cyte morale­ment. Il faut bien avouer que le film étonne surtout pour sa scène d’hys­térie cen­trale dans le métro de Berlin au cours de laque­lle Anna/Isabelle Adjani, après avoir lais­sé le démon s’ex­primer (et il s’ex­prime avec force), fait une fausse couche, lais­sant un liq­uide blanchâtre et vert s’échap­per de son ven­tre souil­lé.

Mais, en dehors des délires excen­triques, Berlin, à l’ouest, garde sa déshu­man­i­sa­tion, son âpreté : la ville est un espace changeant mais morne. Les immeubles et usines désaf­fec­tés passés, il reste des rangées d’im­meubles, anonymes, des cages d’escalier désertées qui ne sont jamais bous­culées par la moin­dre vie urbaine. Les lieux de con­vivi­al­ité, de loisir ou d’échanges n’ex­is­tent ni à l’est ni à l’ouest ; les signes de la ville ne sont que pub­lic­i­taires. L’ex­térieur est en fait la con­tin­u­a­tion de l’in­térieur : des espaces empêtrés dans une mou­ve­ment descen­dant, dans une déchéance physique, morale. Berlin, depuis quelques années déjà, est le sym­bole de la décom­po­si­tion. Plus trou­blante chez Zulaws­ki (qui tra­vail­lait à l’ouest depuis le début des années 1970), Berlin est aus­si la ville de la repro­duc­tion du mal (dans le ven­tre d’Is­abelle Adjani donc), de la cas­sure psy­chologique d’une pop­u­la­tion séparée en deux ‑comme l’im­age obsé­dante du mur et des mil­i­taires qui le gar­dent en atteste. Dans tous les gen­res effleurés, la comédie bur­lesque, le polar de sci­ence-fic­tion, le film d’es­pi­onnage, le film d’hor­reur, Berlin est trib­u­taire de son passé, inca­pable d’ef­fac­er ses stig­mates vis­i­bles et de dépass­er ses mémoires enfouies.

Et demain ?

Berlin, Berlin, Berlin, morne plaine donc. On com­prend aisé­ment pourquoi des réal­isa­teurs aus­si dif­férents Hitch­cock, Wilder, Godard et Zulaws­ki sont attirés par l’his­toire, la force sym­bol­ique et la par­ti­tion de la ville. Mais il est clair que le ciné­ma pro­duit à l’ouest oublie, con­sciem­ment ou non, les évo­lu­tions, les ouver­tures pro­gres­sives d’un monde qui peine à sor­tir du statut d’ob­jet de fan­tasme déshu­man­isé. Peu de films pro­duits en RDA sont sor­tis sur les écrans occi­den­taux à l’époque, et des cycles comme celui du Forum des Images per­me­t­tent une incur­sion dans le bloc est tel qu’il est représen­té par les réal­isa­teurs du cru.

L’une de ces œuvres, grand suc­cès pub­lic est-alle­mand en 1973, La Légende de Paul et Paula, réal­isé par Hein­er Carow est, au sein du kaléi­do­scope des imag­i­naires soci­aux et poli­tiques, tout à fait intéres­sant. Ses influ­ences sont claire­ment occi­den­tales, de la vague hip­pie à la cul­ture rock et avait réus­si à pass­er la cen­sure sur ordre per­son­nel d’Ho­neck­er. Et pour­tant, Paul et Paula sont bien éloignés des ouvri­ers mod­èles et leur tra­jec­toire des réus­sites morales que l’im­mense majorité des films est-alle­mand met­taient en scène. Il y a quelque chose d’Harold et Maude (sor­ti en 1971) dans cet univers bar­i­olé qui allie le lugubre au fan­tai­siste, l’e­spoir instan­ta­né au choc dépres­sif. Paul est fonc­tion­naire, ambitieux, mar­ié à une cruche arriv­iste qui n’hésite pas à inviter ses amants dans le lit con­ju­gal à l’heure du retour de Paul. Paula est une jeune femme joyeuse, vive, mère de deux enfants dont les dif­férents pères, indif­férents et infidèles, sont sor­tis du tableau. Paul et Paula se ren­con­trent, se plaisent, se sépar­ent, se retrou­vent. Ils sont à l’im­age d’une société blo­quée entre l’am­bi­tion et la spon­tanéité, la réus­site indi­vidu­elle et la pas­sion sen­ti­men­tale.

D’est en ouest, la rup­ture n’est pas si évi­dente que cela : là encore, le Berlin en ruines, masqué ça et là par des tours ou des fêtes foraines, appa­raît comme un motif mémoriel et à chaque instant. La car­togra­phie sociale est plus pré­cise, logique­ment, que dans un film comme Pos­ses­sion : les trente­naires des années 1970 ne par­lent pas de poli­tique, mais vivent autrement que leurs aînés, avec d’autres références (le rock, la pop, les fleurs oranges et l’at­ti­tude fausse­ment décon­trac­tée d’éter­nels ado­les­cents per­dus) et d’autres désirs. Seule­ment voilà, la société est blo­qué, sym­bol­isée dans le film par la fragilité de Paula qui, à chaque accouche­ment, risque sa vie. La ten­dance à sur­con­tex­tu­alis­er ces pein­tures douce-amères ne doit pas cacher que, finale­ment, les prob­lé­ma­tiques sont sen­si­ble­ment les mêmes à l’ouest et à l’est : la per­ver­sité de la réno­va­tion urbaine, la soli­tude des déçus du col­lec­tif, la dif­fi­culté de l’en­gage­ment… Paul et Paula vivent dans un Berlin plus mar­qué par les oppo­si­tions et con­tra­dic­tions que par la déshu­man­i­sa­tion précédem­ment soulignée : il s’ag­it un ter­ri­toire mar­qué ‑le mur est là, au loin- où se côtoient bad­i­nages et tragédies quo­ti­di­ennes. La ville en muta­tion et en mou­ve­ment traîne der­rière elle la vétusté des bâti­ments et de cer­tains esprits, tout comme (on en revient à Godard) les dan­gers intel­lectuels de la société de con­som­ma­tion, représen­tée tout entière dans la belle-famille de Paul, obsédée par la réus­site, le con­fort et la con­nais­sance prémâchée du petit écran. Paula est la “Tris­tana” de RDA de ce beau film métaphorique, qui laisse, jusque dans son inachève­ment formel un goût de décalage.

This ain’t California

Depuis Good Bye Lenin ! (2002), suc­cès emblé­ma­tique de la rup­ture et de l’ouverture à l’ouest, le ciné­ma alle­mand con­tem­po­rain, et celui qui prend Berlin pour théâtre en par­ti­c­uli­er, sem­ble s’être fon­du dans deux formes thé­ma­tiques prin­ci­pales. C’est en tous cas celles qu’a choisi de met­tre en avant le Forum des Images dans les films les plus récents de sa pro­gram­ma­tion.

Passé l’euphorie de la comédie Good Bye Lenin ! donc, on trou­ve peu d’humour dans le Berlin con­tem­po­rain. Fic­tions et doc­u­men­taires sem­blent prin­ci­pale­ment s’attacher à représen­ter une ville en muta­tion dont les habi­tants, sou­vent jeunes, fêtards, issus de l’immigration, con­stru­isent l’identité. Sur le thème de l’intégration, bien sou­vent le fait de musul­mans, ce sont deux mélo­drames récents que ce “Berlin mag­né­tique” met en avant : le balourd Sha­ha­da d’un côté, le poignant L’Étrangère de l’autre.

Sor­tie en 2010, la fic­tion de Burhan Qur­bani se pose au car­refour du quo­ti­di­en tour­men­té de quelques per­son­nages cher­chant leur place à Berlin. Chaque pro­tag­o­niste incar­ne une fig­ure emblé­ma­tique de la pop­u­la­tion immi­grée (repli com­mu­nau­tariste ou rup­ture avec leurs orig­ines), à tel point que la pein­ture sociale devient presque car­i­cat­u­rale. La représen­ta­tion urbaine est morose et dynamisée par la musique élec­tro, les des­tinées des pro­tag­o­nistes s’entrecroisent à la façon d’une tragédie con­tem­po­raine qui noie ce pre­mier film d’un jeune réal­isa­teur alle­mand (d’origine afghane) sous la pesan­teur de ses sujets. Le film vaut toute­fois pour sa plongée dans une ville cos­mopo­lite bercée par un impor­tant fond musi­cal – ce qui est le sec­ond des prin­ci­paux motifs ciné­matographiques du Berlin con­tem­po­rain.

Peu de souf­fle, donc, dans ce pathos général­isé par Sha­ha­da. Si on ne peut pas lui recon­naître une plus grande légèreté tant le film de Feo Aladag L’Étrangère y ressem­ble dans ses thèmes (immi­gra­tion et inté­gra­tion musul­manes, éman­ci­pa­tion fémi­nine), reste que celui-ci démon­tre une sai­sis­sante vigueur dans le por­trait de sa pro­tag­o­niste. Plus que par sa gri­saille, Berlin est peut-être avant tout représen­té comme cela : par l’intermédiaire de ceux qui le peu­plent, Alle­mands, Turcs, Afghans, Libanais, jeunes, clan­des­tins – qui parta­gent tous une même soif de lib­erté, plus ou moins incar­née dans le motif musi­cal imposé par la ville. De la mémoire ou de l’obsession du passé, il ne sem­ble pas rester grand-chose. Berlin a tranché et, désor­mais unifié, cherche son iden­tité dans ce qu’il a de plus con­tem­po­rain.

La vie de bohème

Si ces deux fic­tions pèchent par leur excès d’artifices dra­ma­tiques (ceux du film choral pour Sha­ha­da, de l’excès de pathos pour l’autre), ils présen­tent en tous cas avec un intéres­sant réal­isme une ville en pleine muta­tion – un des motifs emblé­ma­tiques de la ville, sur lequel le doc­u­men­taire prend aisé­ment le relai. Sur le thème de l’émancipation fémi­nine, le doc­u­men­taire Prinzessin­nen­bad (2007) pour­rait être l’écho non-fic­tion­nel au récent Clip (Maja Milos, Ser­bie, 2012) : un por­trait, sou­vent cru, d’une ado­les­cence d’Europe de l’est livrée à elle-même et qui se donne ses pro­pres principes et objec­tifs. Entre­coupées de plans sur les vastes avenues de Berlin comme Clip fai­sait la part belle aux zones aban­don­nées de la cap­i­tale serbe, Prinzessin­nen­bad essaie d’intégrer à son pro­pos les dynamiques urbaines, et surtout sociales, dans lesquelles évolu­ent les trois jeunes filles.

Sans doute il ressort de ces représen­ta­tions un point impor­tant : l’attachement ciné­matographique au Berlin con­tem­po­rain se base sou­vent sur un mou­ve­ment de bal­anci­er entre tra­di­tion et moder­nité, entre lib­erté et tra­di­tion­al­isme, entre immi­gra­tion et inté­gra­tion – soulig­nant la dif­fi­culté qui demeure d’unifier la ville. Une ambiva­lence érigée en véri­ta­ble car­ac­téri­sa­tion des Berli­nois – ceux issus de l’immigration en tous cas – par Neukölln Unlim­it­ed (2010), doc­u­men­taire sur et pour des ado­les­cents. Agosti­no Imon­di et Diet­mar Ratsch jouent exacte­ment de cette dis­so­nance entre l’élan dynamique et cool porté par la ville (les trois ados pris pour sujet sont adeptes du break dance ou du hip-hop) ; alors même qu’ils cherchent à régu­laris­er leur sit­u­a­tion en Alle­magne et vivent han­tés par le sou­venir de leur expul­sion vers le Liban quelques années plus tôt.

Pour revenir à la fic­tion et con­clure sur cette représen­ta­tion du Berlin-espace d’apprentissage et d’expérimentation pour une jeunesse en mal de repères, le film le plus récent de cette pro­gram­ma­tion, Oh Boy de Jan Ole Ger­ster, se fond par­faite­ment dans le moule. À ceci près qu’il rem­place le hip-hop et l’électro par le jazz, la couleur par le noir et blanc, le dynamisme par l’indolence. De cela, on retient l’indéniable ten­dance à une sorte de paresse exis­ten­tial­iste portée par quelques artistes, bien sou­vent étrangers, qui sont les fon­da­tions de l’image de la ville. Berlin Song (2007) pour­rait ain­si être le pen­dant doc­u­men­taire de la fic­tion de J.O. Ger­ster. Pas seule­ment pour le noir et blanc qui les porte tous les deux, mais parce qu’ils éri­gent en véri­ta­ble philoso­phie de vie la flâner­ie artis­tique dans les rues et vastes espaces de la cap­i­tale. Ce doc­u­men­taire suit quelques musi­ciens qui y sont instal­lés depuis quelques années et y vivent une vie de bohème digne des romans de la beat gen­er­a­tion. Avec plus de langueur peut-être…

Berlin Calling

Coincée – ou épanouie – entre une jeunesse libérée et cool et des enjeux soci­aux plutôt pesants, la ville est trans­for­mée par tout un pan du ciné­ma qui se tient fidèle à l’image qu’a la cap­i­tale alle­mande dans l’imaginaire col­lec­tif : la ville de la fête. Le film le plus emblé­ma­tique de cela, c’est Berlin Call­ing, pro­duc­tion alle­mande de 2008 passée chez nous directe­ment en DVD. Le film, très clas­sique dans sa nar­ra­tion et sa mise en scène, n’est orig­i­nal et réus­si que par ses thèmes (drogue, addic­tion et musique élec­tron­ique) et surtout par le tableau plutôt rare qu’il fait d’une généra­tion européenne de fêtards jouis­seurs et voyageurs. A pri­ori pur pro­duit d’autopromotion pour le célèbre DJ Paul Kalk­bren­ner, qui joue dans le film le rôle du DJ Ikarus (fort bien toute­fois pour quelqu’un dont ce n’est pas le méti­er), som­brant un jour à cause d’une mau­vaise pilule et d’excès accu­mulés. Une agréable fic­tion aux gross­es ficelles qui a au moins le mérite de mon­tr­er, sans faux-sem­blants, un univers assez peu décrit par le ciné­ma.

Berlin, ville cos­mopo­lite dont artistes, musi­ciens et noc­tam­bules s’approprient l’espace ? Oui, et heureuse­ment. Plus encore que Berlin Song et Berlin Call­ing, c’est le doc­u­men­taire Vil­lalo­bos de Romuald Kar­makar (2009) qui donne lit­térale­ment à vivre au sein de cette ville d’artistes et de fes­tiv­ités. Très linéaire dans sa forme, le doc­u­men­taire s’installe pour de longs plans séquences chez Ricar­do Vil­lalo­bos, autre DJ recon­nu. Chez lui, dans son stu­dio ou dans les clubs où il offi­cie, R. Kar­makar filme l’artiste au tra­vail, entre­coupant ces sim­ples et directes plongées de quelques entre­tiens sur la vie noc­turne et la cul­ture de la fête et les thèmes qui y sont directe­ment liés (drogues dures, homo­sex­u­al­ité, mais aus­si spé­ci­ficités de l’identité alle­mande…). Sur ce dernier thème d’ailleurs, un des moments les plus intéres­sants de Vil­lalo­bos voit le DJ réfléchir à l’utilisation de sirènes dans son set, et com­par­er la récep­tion du pub­lic alle­mand – vraisem­blable­ment plus décon­trac­té quant au poids de son passé his­torique – à celle d’autres publics, face aux­quels il n’ose par­fois pas ce geste. Un sujet pas­sion­nant et, surtout, une mise en avant bien­v­enue de toute une généra­tion de fêtards trente­naires (ou plus jeunes), de toute une cul­ture élec­tro trop rarement représen­tée au ciné­ma. Heureuse­ment, Berlin est là pour nous y emmen­er.