À la sor­tie de l’église, le lieu­tenant Car­pen­tier vient chercher le com­man­dant Van der Wey­den, en voiture… sur deux roues. Cette scène du P’tit Quin­quin est totale­ment incon­grue, l’effet du gag désopi­lant. Avec sa dernière réal­i­sa­tion, Bruno Dumont pro­gresse sur le ter­ri­toire du ciné­ma français comme ce flic : en équili­bre. Ça sort de nulle part, ça sem­ble tou­jours prêt à se cass­er la gueule, ça avance pour­tant. Le cinéaste spir­i­tu­al­iste qui fai­sait léviter le lieu­tenant Pharaon de Win­ter dans L’Humanité accom­plit un nou­veau petit mir­a­cle : revig­or­er la comédie française, genre hexag­o­nal sin­istré et paresseux, trop sou­vent aban­don­né aux stars du one-man-show et du petit écran pour en assur­er le label « comique ».

C’est pour­tant la télé qui offre à Dumont les moyens de réalis­er ce petit phénomène, lequel risque bien de ren­voy­er, encore, l’adage godar­d­i­en – « la télévi­sion créée de l’oubli » – … aux oubli­ettes. P’tit Quin­quin est en effet une com­mande d’Arte, mini-série de qua­tre épisodes de 52 min­utes que la chaîne fran­co-alle­mande dif­fusera les 18 et 25 sep­tem­bre – « L’Bête humaine », « Au cœur du mal », « L’Diable in per­chonne », « … Allah Akbar ! ». Dumont s’est per­mis de l’envoyer au Fes­ti­val de Cannes 2014 où la Quin­zaine des réal­isa­teurs, qui avait repéré sa Vie de Jésus dix-sept ans plus tôt, a su déroger à la règle du Sep­tième Art en pro­je­tant ce Twin Peaks sur la Côte d’Opale. Ce n’est pas la pre­mière fois que Cannes sélec­tionne une série télé, trou­vant dans ce for­mat où vien­nent ces derniers temps se requin­quer quelques cinéastes un nou­v­el espace de représen­ta­tion. L’an passé, Jane Cam­pi­on y présen­tait Top of the Lake. Assayas y avait mon­tré son feuil­leton Car­los, dif­fusé sur Canal + au print­emps 2010 avant que MK2 ne dis­tribue le film en salles en juil­let de la même année. Souhaitons à ce P’tit Quin­quin de trou­ver à son tour le chemin des salles. Le beau Scope de Dumont trou­verait là un écrin mérité qui rendrait leur puis­sance à ses paysages.

C’est quoi c’bordel ?

On retrou­ve dans P’tit Quin­quin son impec­ca­ble sens du cadre sur les paysages ver­doy­ants de la Côte d’Opale, aperçus dans L’Humanité, mag­nifiés dans Hors Satan, en phase avec des gueules incroy­ables, trou­vées sur la terre même où il filme. Dumont est un éton­nant directeur de cast­ing, capa­ble d’apporter un prix d’interprétation can­nois – avec L’Humanité – à de par­faits incon­nus, des non-pro­fes­sion­nels comme on dit dans le méti­er. Son bal de freaks nordistes ren­con­tre ici les vach­es folles, improb­a­bles tombeaux où sont retrou­vés le corps d’une femme coupée en morceaux puis celui de son amant. Le cadavre du mari est récupéré dans sa fos­se à purin, quand la maîtresse, reine des majorettes, gît nue sur la plage, sirène déjà verdâtre pris­on­nière d’un filet de pêche, pen­dant que des goss­es bal­an­cent des pétards sur des touristes hol­landais… mais c’est quoi c’bordel ?

C’bordel, c’est le dérè­gle­ment tra­gi-comique d’un ciné­ma hâtive­ment rangé, à juste titre, dans la case mys­ti­co-nat­u­ral­iste héri­tière de Drey­er, Bres­son ou Pialat. Dumont pour­tant, très tôt, a mon­tré sa capac­ité à sor­tir de ses pro­pres codes sans pour autant per­dre de vue ses lubies : l’écart expéri­men­tal de Twen­ty­nine Palms en terre cal­i­forni­enne, le recours à l’actrice des actri­ces, Juli­ette Binoche, dans Camille Claudel 1915, la ten­ta­tion de pass­er lui-même devant la caméra dans Sibérie, le film – oubli­able – de sa com­pagne Joana Preiss. Et main­tenant, voilà que le chantre d’un ciné­ma hiéra­tique s’attaque sans com­plexe au genre éculé de la série poli­cière, la dégon­flant de ses bour­sou­flures académiques par un sens du comique insoupçon­né. Con­juguant savam­ment dif­férents reg­istres et procédés comiques, Dumont éloigne d’emblée sa fic­tion de cette tra­di­tion com­mu­nau­taire pol­lu­ante dans le ciné­ma hexag­o­nal, qui filme, tis­sée de clichés, la con­fronta­tion entre deux groupes soci­aux, religieux, eth­niques, portée par une tête d’affiche et/ou de gen­tils beaufs. P’tit Quin­quin n’est pas un Bien­v­enue chez les Ch’tis à la sauce Arte. Il fout le bor­del dans cette oppres­sante con­ven­tion pour mieux retrou­ver l’essence du rire au cœur de son micro­cosme boulon­nais fétiche.

Deux flics à Boulogne

Qui a tué Madame Lebleu ? Son amant ? Son mari ? La maîtresse du mari ? L’accumulation de cadavres et ses mis­es en scènes déroutantes sor­tent rapi­de­ment le réc­it de ses gonds réal­istes pour détourn­er le crime en vaude­ville grotesque. P’tit Quin­quin est bien une farce, inter­mède au comique grossier dans l’œuvre « sérieuse » du cinéaste , dont l’intrigue sim­pliste, basée sur la tromperie, con­fronte le who­dunit à une démesure trans­for­mant l’enquête en pure absur­dité. La tragédie infan­ti­cide de L’humanité – déjà une enquête poli­cière menée par un flic improb­a­ble – prend une tour­nure rocam­bo­lesque par ce principe accu­mu­latif grotesque qui entasse tête décapitée, purin, entrailles, vache tronçon­née, cochons affamés et rat mort au fil des épisodes. Ce foutoir tra­gi-comique déroute totale­ment les gen­darmes chargés de men­er l’enquête, paire de pieds nick­elés nullis­simes, dému­nis face à l’outrance. Leur embar­ras ridi­culise le super duo de flics, con­ven­tion du bud­dy-cop movie qui a fait ses armes à la télé (Starsky et Hutch, Mia­mi Vice) avant le ciné­ma (Rush Hour, L’Arme fatale, Bad Boys et tant d’autres). Van der Wey­den et Car­pen­tier con­juguent moins leur effi­cace décalage que leur par­faite incom­pé­tence, pas­siv­ité portée par le leit­mo­tiv « C’est quoi c’bordel ? », répété à l’envi par le com­man­dant. Dans cette apathie, la moin­dre con­clu­sion, le moin­dre geste – la cas­cade roulade du com­man­dant – fait tache… et mouche sur nos zygo­ma­tiques.

On ne sait jamais, pour­tant, si Van der Wey­den est un génie à la Colom­bo dont la per­spi­cac­ité risque de percer ces nom­breux gros plans sur son air illu­miné, ou un par­fait inca­pable, sup­port d’une satire envers le sys­tème polici­er français. Il ne peut assur­er sa crédi­bil­ité que par un « Gen­darmerie nationale ! donc hein… bon… », for­mule bégayante jamais con­fir­mée par ses actes. Le for­mi­da­ble Bernard Pru­vost, jar­dinier du cru, inter­prète ce com­man­dant bour­ré de tics, mix de Grou­cho Marx et de Mon­sieur Hulot, clau­di­cant telle une mar­i­on­nette désar­tic­ulée au milieu de ce micro­cosme détraqué. Son corps même sup­porte le dérè­gle­ment à l’œuvre dans la stratégie comique de la série. Son sur-jeu mal­adroit, le délire de l’organiste et le fou rire des prêtres à l’enterrement – séquence d’anthologie où Dumont trou­ve une puis­sance comique à la fig­ure phare de son ciné­ma, le champ con­trechamp –, le grand-père qui met la table en jetant les ver­res, le lieu­tenant sur deux roues, l’irruption cocasse – et hila­rante ! – du petit « Ch’tiderman » sont autant de gags qui visent à mod­i­fi­er l’itinéraire nar­ratif de l’enquête par d’incongrus détours. L’incongru s’invite égale­ment dans la langue : l’accent ch’ti bien sûr, l’étrange poésie triv­iale du patois nordiste (que con­nais­sent ceux qui ont lu les scé­nar­ios édités de La Vie de Jésus ou L’Humanité), la vul­gar­ité inat­ten­due, les for­mules du com­man­dant (« c’est quoi c’bordel », le « i’m’faut la tête Car­pen­tier ») ou sa façon d’évoquer Rubens comme le mec qui peint « des gross­es femmes à poil ». Il désacralise là l’une des influ­ences majeures du cadre impec­ca­ble de Dumont, sans que jamais celui-ci ne som­bre dans l’auto-parodie.

Ça fait mal

Si la farce est satirique, Dumont com­pose moins une sim­pliste cri­tique du sys­tème polici­er français qu’il ne filme, encore, une forme de fatal­ité que ne résol­vent jamais les pou­voirs. La loi, la sci­ence, l’Église n’apportaient pas de solu­tion aux maux de Fred­dy, de Joseph, de Pharaon, de Barbe, d’Hadewi­jch, de Camille Claudel dans ses précé­dents films. À l’enterrement, les prêtres sem­blent ivres, oublient les prières, bro­car­dent l’institution religieuse d’un fou rire aus­si bon enfant que mal­venu. Ici, les flics demeurent impuis­sants, et dès que l’enquête prend une tour­nure plus sérieuse avec l’arrivée du pro­cureur, un jeune demeuré anglais détru­it le décor der­rière lui, déraisonne le champ con­trechamp, l’emporte encore vers le saugrenu. L’appel de la « gen­darmerie nationale » ne parvient jamais à ramen­er les gamins à la rai­son, qui con­tin­u­ent à faire les cons autour du théâtre mor­bide. Menés par le P’tit Quin­quin, attachante tête à claques tout blonde, toute ronde, défig­urée par une cica­trice, munie d’un appareil audi­tif, les enfants par­ticipent du dérè­gle­ment col­lec­tif. Avec son amoureuse, la jolie Ève, ce petit chef de bande élève la série au-dessus de sa triv­i­al­ité, du côté de la pure ten­dresse, avec des « mon amour » trop grands pour eux. Mais il la ramène aus­si vers la cru­auté, à coups d’humiliation et de racisme rance qui pousseront Mohamed au sui­cide, véri­ta­ble drame au milieu des morts grotesques.

Der­rière l’outrance de ses formes vul­gaires, sa suc­ces­sion savam­ment ryth­mée de gags absur­des, sa pan­tomime destruc­trice, perce le sérieux du sujet du P’tit Quin­quin, la noblesse de son ambi­tion : le Mal et sa banal­ité, grand sujet dumon­tien. Que Dumont parvi­enne avec une audace revig­o­rante à renou­vel­er son geste mys­tique dans le bur­lesque impres­sionne et ras­sure quant au poten­tiel humoris­tique de la fic­tion hexag­o­nale. Que l’un des « films » français les plus forts de cette année émerge du petit écran est pour­tant, aus­si, le symp­tôme d’une couardise du ciné­ma comique.