À Cannes, l’animation japon­aise se can­tonne cette année à la Quin­zaine des cinéastes, avec deux films : le court-métrage Eri (annon­cé comme « une his­toire d’amour queer entre deux vach­es », dix­it Julien Rejl lors de l’annonce de la sélec­tion) et, dans un reg­istre plus atten­du, We Are Aliens. Ce réc­it de l’amitié acci­den­tée de deux garçons évoque de nom­breux films (et séries) d’animation japon­ais ayant pour cadre l’école, tan­dis que le principe d’un réc­it étalé sur plusieurs années rap­pelle par exem­ple Look Back, dont le man­ga d’origine de Tat­su­ki Fuji­mo­to sera prochaine­ment réadap­té, cette fois-ci en pris­es de vues réelles, par Hirokazu Kore-eda (ren­dez-vous sur la Croisette l’année prochaine ?). Le début du film, mon­trant le timide Tsub­asa se rap­procher du tur­bu­lent Gyotaro, sem­ble d’abord se lover dans un cocon nos­tal­gique (les jeux d’enfants, la Game­Cube en cachette, etc.) avant que le film ne prenne un détour plus som­bre. Car plutôt qu’à une rela­tion au long cours, Kohei Kadokawi s’intéresse à la manière dont une ami­tié brisée à huit ans peut devenir le drame d’une exis­tence.

Avec son style sin­guli­er, mélangeant décors en 3D et coups de cray­on appar­ents (notam­ment sur les vis­ages, bardés de petits traits comme pour représen­ter d’infimes vari­a­tions d’expression), We Are Aliens se branche sur la psy­ché de ses per­son­nages, qu’il suit l’un après l’autre. Kadokawi joue avec la pos­si­bil­ité qu’a l’animation de déformer le monde à l’aune d’une per­cep­tion, en représen­tant par exem­ple les ter­reurs enfan­tines de Tsub­asa lorsque ce dernier com­mence à pren­dre son cama­rade pour un alien. Les visions hor­ri­fiques qui s’immiscent dans le mon­tage et sur­gis­sent par­fois comme des jump­scares (tels ces yeux exor­bités à la Jun­ji Itō) dépeignent la vio­lence de l’univers men­tal du petit garçon. La peur à cet âge-là n’est pas une mince affaire, ce dont le film rend compte d’abord très bien. Les affects des per­son­nages sem­blent alors tous hyper­boliques, qu’ils soient posi­tifs ou négat­ifs. Mais cette façon d’exagérer ne con­cerne pas unique­ment la représen­ta­tion du regard des enfants et con­t­a­mine égale­ment le scé­nario, qui va s’alourdir petit à petit, un coup de force après l’autre. La bas­cule de point de vue avec rem­bobi­nage (de Tsub­asa adulte à Gyotaro enfant, pour décou­vrir l’autre ver­sant de l’histoire) fait certes preuve de vir­tu­osité, mais ce sys­tème nar­ratif rétab­lis­sant une part de vérité apporte avec lui une forme de sim­pli­fi­ca­tion. Le sort que réserve le réc­it à Gyotaro s’avère telle­ment cru­el qu’il repro­duit d’une cer­taine manière le bul­ly­ing dont il a été vic­time, en plus d’insister sur la cul­pa­bil­ité de ses bour­reaux sur le mode d’un tract con­tre le har­cèle­ment. En mul­ti­pli­ant les ellipses tout en tablant sur l’angoisse de pos­si­bles retrou­vailles, le film perd de vue sa dynamique impres­sion­niste, dans un jeu de caus­es et de con­séquences trop appuyé. Quand il parvient à son épi­logue doux-amer, la lessiveuse nar­ra­tive peine à laiss­er une place aux larmes, même si les vio­lons sont de sor­tie.