Avec City of Dark­ness (d’abord titré Twi­light of the War­riors), Soi Cheang troque les poubelles en noir et blanc de Lim­bo con­tre les boy­aux hauts en couleur de la citadelle de Kowloon Walled City, enclave de non-droit située en périphérie de Hong Kong dans les années 1980 et détru­ite en 1993 au moment de la Rétro­ces­sion. De quoi nour­rir une même esthé­tique du déchet et de la décom­po­si­tion, adossée à un pro­pos vague­ment engagé sur la mar­gin­al­ité et l’entraide comme moyen de résis­tance. Ce dis­cours com­mode ressem­ble plutôt à un tour de passe-passe : jamais avare en effets clin­quants et débauche d’énergie, la mise en scène de Cheang a bon dos de val­oris­er les apti­tudes des opprimés (le film con­jugue polar et kung-fu sur fond de guerre des gangs), alors qu’elle les neu­tralise finale­ment sous le feu d’un spec­ta­cle de bas­tons ad nau­se­am et d’une trame scé­nar­is­tique pous­siéreuse (un migrant clan­des­tin se réfugie dans la citadelle et, d’abord rejeté, grav­it peu à peu tous les éch­e­lons de la respectabil­ité pour finir en sauveur) aux enjeux poli­tiques lim­ités. En dépit de ses bonnes inten­tions, le cinéaste ne tarde pas, à l’instar de l’un de ses per­son­nages prénom­mé VHS, à tomber le masque. Si l’union fait la force dans City of Dark­ness, nul doute que c’est surtout la force qui intéresse le réal­isa­teur.

Sur ce ter­rain de la vitesse et du mou­ve­ment, ou, pour le dire autrement, de l’action pure, le ciné­ma de Cheang intéresse davan­tage. Exploitant ingénieuse­ment les poten­tial­ités de sa citadelle labyrinthique, la mise en scène trans­forme les corps en fig­urines chahutées d’un bout à l’autre du décor (scène récur­rente : un corps rebon­dit plusieurs fois de haut en bas avant de se fra­cass­er sur le sol). Recon­nais­sons à Cheang un tal­ent cer­tain pour redy­namiser, le temps d’une ou deux scènes grisantes, les fétich­es choré­graphiques de l’action hongkon­gaise. À ce titre, on retien­dra notam­ment ces per­son­nages en ape­san­teur s’extrayant de la furie chao­tique qui se joue sur la terre ferme (comble de l’esquive : saisir une cig­a­rette au vol tout en échap­pant aux coups portés). À la fois old school (les trois rôles de chefs sont tenus par des acteurs emblé­ma­tiques du ciné­ma HK) et numérique­ment retra­vail­lé, City of Dark­ness n’ex­cède toute­fois en rien les attentes placées en lui (le film est dépourvu de l’in­ven­tiv­ité débridée de Time and Tide, Cheang n’ayant pas le sens de l’abstraction de Tsui Hark). Aus­si vite vu, aus­si vite oublié.