Si Grand Tour, le six­ième long-métrage de Miguel Gomes et le pre­mier sélec­tion­né en com­péti­tion à Cannes, fai­sait par­tie des titres les plus atten­dus de cette édi­tion, il se révèle hélas peut-être comme le film le moins inspiré de son auteur. Cette déam­bu­la­tion asi­a­tique avait pour­tant tout pour séduire les admi­ra­teurs de Miguel Gomes, en ter­rain fam­i­li­er. On y retrou­ve ce qui fait le sel de son esthé­tique : le croise­ment entre fic­tion et doc­u­men­taire dont le cinéaste est cou­tu­mi­er depuis Ce cher mois d’août, le noir et blanc gran­uleux qui évoque celui de Tabou; ou encore un romanesque anachronique et une façon d’assumer les arti­fices ciné­matographiques. Le motif récur­rent qui ouvre Grand Tour, à savoir une grande roue lancée à toute allure, syn­thé­tise le mou­ve­ment du film, pen­sé comme un tour­bil­lon d’images hétérogènes. Tan­dis que le réc­it est racon­té par plusieurs voix off en langues asi­a­tiques, deux régimes d’images sont alternés tout du long : une fic­tion tournée en stu­dio, dans laque­lle un fonc­tion­naire bri­tan­nique s’enfuit le jour de son mariage pour entre­pren­dre un « grand tour » de l’Asie, et un jour­nal filmé de ce même voy­age, enreg­istré à par­tir de 2020 par Gomes et son équipe (dont le chef opéra­teur Say­omb­hu Mukdeep­rom, avec qui il avait déjà tra­vail­lé sur Les Mille et Une Nuits), avant que la pandémie de Covid-19 n’oblige le cinéaste à diriger le tour­nage à dis­tance.

Si ce grand maël­strom offre plusieurs ful­gu­rances plas­tiques (mon­tages choré­graphiques et musi­caux, une poignée de surim­pres­sions), l’élan romanesque que vise Gomes peine toute­fois à se déploy­er. La sépa­ra­tion de la fic­tion en deux par­ties, l’une cen­trée sur Edward, l’autre sur Mol­ly lancée à sa recherche, a tout d’une fausse bonne idée, tant celle-ci induit de nom­breuses répéti­tions. Mais c’est surtout le rap­port entre les images doc­u­men­taires du présent et celles fic­tion­nelles d’un passé fan­tas­mé qui déçoit. Dans Tabou, cette bipar­ti­tion par­tic­i­pait d’une démarche cri­tique. Alors que la pre­mière par­tie con­tem­po­raine fig­u­rait les mémoires déchirées du peu­ple por­tu­gais et invi­tait à se dis­tanci­er de la sec­onde moitié située en Afrique, des per­cées doc­u­men­taires (des regards caméras des habi­tants du Mozam­bique, des anachro­nismes, etc.) inter­féraient avec la fic­tion de cette deux­ième par­tie pour point­er l’artificialité de son imagerie hol­ly­woo­d­i­enne.

Renouant avec une forme d’innocence du ciné­ma (trucages arti­sanaux à l’appui), le film en délivrait simul­tané­ment la cri­tique : cette his­toire d’amour entre colons repo­sait sur l’invisibilisation d’un peu­ple, celui des colonisés. L’hétérogénéité formelle nour­ris­sait donc une véri­ta­ble hybri­da­tion entre fic­tion et doc­u­men­taire (tout comme Ce cher mois d’août et Les Mille et Une Nuits) pro­pre à créer une dialec­tique, là où, dans Grand Tour, les deux strates demeurent étanch­es l’une à l’autre. Vague­ment reliées par des voix off assez arti­fi­cielles, elles opèrent un dia­logue qui reste à l’état théorique. Seul reste le geste, qui ne parvient plus à don­ner sa cohérence à l’ensemble ; ici, la poly­phonie devient cacoph­o­nie. Dès lors, dif­fi­cile de voir dans les mul­ti­ples effets de dis­tan­ci­a­tion – un bip qui cen­sure des injures, un trav­el­ling qui révèle l’éclairage du film, etc. – autre chose qu’une coquet­terie maniériste. Gomes tombe alors dans l’écueil qu’il avait jusqu’ici tou­jours réus­si à éviter : celui du dandysme.