Rat­trapé par les marées : traduire lit­térale­ment le titre du nou­veau film de Jia Zhang-ke per­met peut-être de mieux l’appréhender. À 53 ans, le réal­isa­teur chi­nois revis­ite son ciné­ma avec un réc­it en trois par­ties, situées respec­tive­ment en 2001, 2006 et 2022, non pour sign­er une grande fresque romanesque comme Au-delà des mon­tagnes ou Les Éter­nels, mais pour repar­courir l’itinéraire emprun­té par son ciné­ma dans la Chine du XXIe siè­cle. « Les marées » sont alors à enten­dre comme des vagues de sou­venirs irré­press­ibles, les siens et ceux de son actrice fétiche, Zhao Tao. Ils resur­gis­sent par le biais d’images de précé­dents films, mais aus­si de rush­es inédits, comme extir­pés des archives du cinéaste. Pour rassem­bler ces dif­férentes péri­odes, le film s’en tient à un embry­on de mélo­drame : un cou­ple se déchire, se perd de vue et se retrou­ve.

Les deux per­son­nages, Qiao­qiao (Zhao Tao) et Bin (Li Zhu­bin), sont apparus pour la pre­mière fois il y a vingt-deux ans dans Plaisirs incon­nus, dont on retrou­ve beau­coup d’images dans la pre­mière par­tie, bien qu’elles soient ici agencées dif­férem­ment. De cette péri­ode de son ciné­ma, proche du doc­u­men­taire, Jia retran­scrit la sen­sa­tion d’un bouil­lon­nement : les scènes de rue, de chant et de choré­gra­phie s’en­chaî­nent de façon pure­ment musi­cale, en pas­sant d’un morceau élec­tron­ique pop­u­laire à un autre, sans que jamais ne s’amorce véri­ta­ble­ment un réc­it. La pop chi­noise et inter­na­tionale (les Pet Shop Boys dans Au-delà des mon­tagnes) a tou­jours occupé une place essen­tielle dans l’œuvre du cinéaste, entre le récep­ta­cle mémoriel et l’expérience cathar­tique. Elle rem­pit ici presque entière­ment l’espace du pre­mier seg­ment : Jia se con­tente d’y inté­gr­er Qiao­qiao dans une scène sur deux, brouil­lant la fron­tière entre fic­tion et réal­ité – qu’elle danse ou déam­bule à tra­vers Datong, où se déroule le début de l’intrigue, elle paraît surtout s’inscrire dans le mou­ve­ment fréné­tique de la ville. Cette par­tie et la suiv­ante – plus mélan­col­ique et com­posée notam­ment de plans de Still Life – ravivent le sou­venir de cette péri­ode du ciné­ma de Jia Zhang-ke, mar­quée par un cer­tain génie pic­tur­al (par sa manière d’inscrire les per­son­nages dans des décors citadins sur­chargés ou la grandeur des paysages du Yang-tsé). En vidéo ou en 35 mm, en 4/3 ou en 16/9, il était alors l’un des cinéastes les plus promet­teurs du siè­cle nais­sant.

Les ellipses racon­tent ain­si autant les muta­tions de la Chine (de l’effervescence libérale à la désil­lu­sion cap­i­tal­iste, jusqu’à l’ère de la sur­veil­lance tech­nologique) que celles du ciné­ma, et plus pré­cisé­ment de l’œuvre de Jia. Si le scé­nario que bricole ce remix ne tient pas vrai­ment (ce que trahit, exem­plaire­ment, le choix de faire de Qiao­qiao un per­son­nage muet), il fait surtout ici office de lien dis­tant entre les morceaux assem­blés. La troisième par­tie, mal­heureuse­ment la plus faible (ce n’est pas la pre­mière fois que Jia nous fait le coup !), achève dans cette per­spec­tive de don­ner à l’ensemble une colonne vertébrale – elle est la seule à avoir été tournée sur mesure pour ce film-ci. Si l’image y est numérique et terne (Jia ne triche pas à l’étalonnage), elle cap­ture tout de même de façon trou­blante le pas­sage des années sur le vis­age des acteurs. Le con­texte du Covid-19 per­met à plusieurs repris­es d’aménager des scènes où Qiao­qiao et Bin se démasquent, manière émou­vante de dévoil­er le vieil­lisse­ment de leurs corps. Pris dans son ensem­ble, Caught by the Tides se présente dès lors comme un objet un peu ban­cal ou du moins flot­tant, terme qui lui sied peut-être mieux : sur un bateau ou dans un train, les per­son­nages, comme le cinéaste, se lais­sent porter par la dynamique d’un voy­age à tra­vers les sou­venirs.