Matt Porter­field aime met­tre des ado­les­centes dans des piscines. Dans Put­ty Hill, c’était une vieille bas­sine hors-sol, parsemée de feuilles mortes, où quelques jeunes filles se lovaient mal­gré le temps gris. Les filles ont gran­di et sont presque adultes. La piscine aus­si ; Taryn et Abby vien­nent s’y gliss­er la nuit, en sous-vête­ments. Défi­er en douce les règles : c’est en quelque sorte la matrice agis­sante de ces deux cousines assez insai­siss­ables, qui migrent d’une mai­son à l’autre, réin­vestis­sent leurs lieux d’enfance, pro­longeant le désœu­vre­ment subi de Put­ty Hill dans une ver­sion légère­ment embour­geoisée, un retour au nid trop tardif. Taryn (irré­sistible Der­agh Camp­bell, avec sa voix minus­cule et son accent irlandais) a débar­qué à l’improviste chez Abby, dont les par­ents, Kim et Bill, sont en cours de sépa­ra­tion. Elle cache un secret, bien sûr.

Il n’y a pas, dans I Used to Be Dark­er, de mort pré­maturée, de drogue destruc­trice, ni même de dis­posi­tifs hybrides entre fic­tion et doc­u­men­taire. Il pour­rait pass­er pour plus passe-partout que Put­ty Hill, ce qu’il est cer­taine­ment : il manque peut-être un ingré­di­ent épicé à cette chronique, un per­son­nage fort, une grande scène. Mais ce serait se tromper que de pren­dre pour un émousse­ment ce qui est un gain de nuance. Porter­field pro­pose un film sen­si­ble, où la choral­ité foi­son­nante de sa précé­dente œuvre a évolué en une ver­sion plus dis­crète : d’abord, son fil­mage n’écarte jamais un sec­ond rôle, s’attarde sur tous les vis­ages ; surtout il fait con­stam­ment bas­culer l’intrigue d’un per­son­nage à l’autre, déplace le point de vue pour ne pas laiss­er la nar­ra­tion pren­dre une tour­nure uni­voque. En sou­tien, l’interprétation de la troupe de comé­di­ens est posée, sans faille, dans une justesse pudique qui ne décline à aucun moment.

Tous les per­son­nages de I Used to Be Dark­er jouent de la musique. C’est aus­si un film sur la coun­try, et sur l’expulsion des souf­frances intérieures dans une matière à la fois créa­tive et très folk­lorique, presque rou­tinière. Ce rap­port intime et quo­ti­di­en à la chan­son est un pan éton­nam­ment peu exporté de la cul­ture améri­caine, joli­ment célébré ici : tout le monde a une gui­tare, s’y con­fie non­cha­la­m­ment. Ce sont tou­jours des morceaux plutôt beaux, bien qu’un peu plats ; se rap­prochant, finale­ment, de ce qui car­ac­térise cette façon de faire du ciné­ma : quelque chose de réglé, rien qui explose vrai­ment, mais une authen­tique justesse, beau­coup de sen­si­bil­ité, d’humilité, et l’évidence d’un auteur qui croit à ce qu’il fait.