Depuis un cer­tain temps déjà, le ciné­ma améri­cain indépen­dant a assim­ilé la fig­ure de l’ex-détenu en réin­ser­tion sociale et pro­fes­sion­nelle, à tout moment sus­cep­ti­ble de retomber dans l’ornière l’ayant con­duit une pre­mière fois en prison. C’était déjà l’argument de départ d’Out­side In, de Lynn Shel­ton (sor­ti directe­ment en VOD en mars 2018), c’est aujourd’hui celui de Sollers Point, Bal­ti­more, le qua­trième long-métrage de Matt Porter­field, qui sem­ble con­clure, cinq ans après I Used to Be Dark­er, une trilo­gie sur sa ville natale. Au lieu d’infléchir une des­tinée poten­tielle­ment fatidique vers une forme de neurasthénie – on est ici loin, on s’en doute, de la spi­rale trag­ique de L’Impasse –, le film fait de Kei­th, son per­son­nage prin­ci­pal, le révéla­teur des ten­sions qui inner­vent un quarti­er défa­vorisé de Bal­ti­more autant qu’elles nous le révè­lent, au fil de retrou­vailles et d’interactions le plus sou­vent con­flictuelles. Son inter­prète, McCaul Lom­bar­di, est lui-même une révéla­tion, après des sec­onds rôles remar­qués dans Pat­ti Cake$ et Amer­i­can Hon­ey, dont il importe la white trash atti­tude à fleur de peau dans un univers infin­i­ment moins m’as-tu-vu que celui d’Andrea Arnold.

Sollers Point débute le jour même où Kei­th, assigné à rési­dence depuis un an, se fait retir­er le bracelet élec­tron­ique qui le rete­nait comme un ani­mal en cage. Cette cage est le domi­cile de son père, Car­ol, cam­pé par Jim Belushi (dont le jeu est aus­si sobre qu’il pou­vait être out­ré dans le dernier Woody Allen). L’un et l’autre ne s’entendent guère, mais se sont résignés à cette cohab­i­ta­tion dic­tée par des cir­con­stances extérieures à leurs volon­tés. Car­ol est retraité des aciéries Beth­le­hem, dont la fail­lite au début des années 2000 a lam­iné plusieurs villes améri­caines qui dépendaient étroite­ment de cette indus­trie. Lui vit de sa pen­sion, mais les plus jeunes trafi­co­tent pour le compte des gangs supré­macistes blancs ou afro-améri­cains, selon la couleur de leurs peaux. Sans doute est-ce d’ailleurs le crime, jamais vrai­ment explic­ité, pour lequel Kei­th a été incar­céré. Quant aux filles du coin, cer­taines se pros­tituent, tan­dis que d’autres s’effeuillent tris­te­ment dans des clubs de striptease désertés, sous la sur­veil­lance de videurs aux bras croisés.

Racon­té ain­si, ce con­den­sé d’Amérique désœu­vrée aurait de quoi déprimer le spec­ta­teur déjà rebuté par The Flori­da Project et son safari bub­ble gum à l’ombre de Dis­ney World. Mais la nuance est ici de mise, loin de tout mis­éra­bil­isme, avec un souci évi­dent d’accorder à chaque per­son­nage, même le plus sec­ondaire, la place qui lui revient de droit dans ce tableau d’une com­mu­nauté esseulée, à l’image de cette tap­ineuse à temps par­tiel que Kei­th ramène chez elle en voiture. La mise en scène redou­ble cette stratégie d’évitement des atten­dus de ce type de réc­it, en préférant des plans larges, à la com­po­si­tion soignée, plutôt que l’effervescence d’un fil­mage ren­tre-dedans, caméra à l’épaule : Kei­th y est rarement seul, con­fir­mant que Sollers Point brosse bien un por­trait de groupe sous cou­vert d’adhérer à une tra­jec­toire indi­vidu­elle. Les vis­ages cap­tés par la lumière dis­crète de Sha­bier Kirch­n­er finis­sent par for­mer une fresque urbaine un peu éparse et délavée, qui brouille volon­tiers les lignes raciales, mais ne se risque jamais – et c’est tant mieux – à radi­ogra­phi­er les insti­tu­tions de Bal­ti­more, comme avait pu y pré­ten­dre la série The Wire. Si le film n’affecte en rien les pos­es red­outées, son refus de faire image s’exerce en fin de compte à son détri­ment, son pointil­lisme l’empêchant de dégager une scène vrai­ment mémorable, de crainte, peut-être, que sa trace ne sup­plante celle des autres. Il y gagne en cohérence ce qu’il perd en incan­des­cence, mais il serait dom­mage de ne pas saluer l’acuité d’un regard qui ne cède jamais à la car­i­ca­ture, dans un milieu qui lui prête trop sou­vent le flanc.