Lau­réat de la Mont­golfière d’or au Fes­ti­val des 3 Con­ti­nents 2013, Kôji Fuka­da nous a reçus pour nous par­ler de son film. L’occasion de revenir notam­ment sur sa pas­sion pour Rohmer, Niet­zsche, et sur la cat­a­stro­phe de Fukushi­ma. Entre amour et poli­tique, à l’image du film.

Rohmer et la solitude des hommes

Je vais com­mencer par une ques­tion qu’on a déjà dû vous pos­er plusieurs fois mais il sem­ble dif­fi­cile d’y échap­per tant on sent votre film inspiré par Rohmer. Com­ment avez-vous décou­vert ce cinéaste ?

Je crois que j’ai décou­vert Rohmer quand j’é­tais lycéen, à l’époque où j’ai regardé le plus de films de ma vie. À par­tir de ce moment-là, je dirais que je suis vrai­ment devenu fou de Rohmer. Sur les tour­nages de mes films précé­dents, je me demandais tou­jours com­ment Rohmer aurait tourné telle ou telle séquence. Comme Au revoir l’été est un film de vacances, je pense que le style ressem­ble encore plus à celui de Rohmer.

On pense aus­si à Hong Sang-soo. Est-ce que c’est un cinéaste que vous con­nais­sez bien, que vous appré­ciez ?

Oui, beau­coup. Je pense que les cinéastes qui appré­cient Rohmer l’apprécient, non pas pour les sujets, les événe­ments qu’il traite, mais plutôt pour sa vision du monde. Il y a beau­coup de con­ver­sa­tions chez Rohmer, beau­coup de textes par­lés ; tous les per­son­nages sont très bavards. Mais quand on les écoute, on se se rend compte qu’il y a tou­jours un décalage entre ce qu’ils dis­ent et ce qu’ils pensent. Ils ne cri­ent pas leurs sen­ti­ments, mais le spec­ta­teur peut les imag­in­er à tra­vers la mosaïque des per­son­nages. Je pense que c’est quelque chose que partage aus­si Hong Sang-soo, cette manière de struc­tur­er le réc­it et les per­son­nages. Je trou­ve que c’est très mod­erne.

Il y a aus­si chez Rohmer de con­stants aller-retours entre la parole et l’action, entre la théorie et la pra­tique. Je pense à Ma nuit chez Maud, par exem­ple, où il filme très bien cela autour du Pari de Pas­cal.

Dans Ma nuit chez Maud, tous les textes sont très bien choi­sis par Rohmer, y com­pris le texte de Pas­cal. Mais même si les per­son­nages échangent beau­coup, ils sont soli­taires. Cette impos­si­bil­ité des mots, de la con­ver­sa­tion, m’attire beau­coup.
Dans les films de Rohmer il y a aus­si sou­vent un hap­py-end ; mais ces fins heureuses n’arrivent pas grâce aux efforts des per­son­nages, elles arrivent par un pur hasard. Par exem­ple à la fin du Ray­on vert, l’héroïne est sauvée en regar­dant un peu par hasard ce ray­on vert du soleil. C’est un peu pareil lorsque l’héroïne retrou­ve son col­lier dans Un con­te de print­emps ou son petit copain dans Un con­te d’hiver. De ce point de vue, je trou­ve la vision de Rohmer à la fois très opti­miste et très pes­simiste. Je m’en sens très proche.

Dans un entre­tien au fes­ti­val Paris Ciné­ma, vous disiez : « À un moment, l’autre fran­chit la fron­tière à la manière d’un immi­gré et se trans­forme alors en étranger aux yeux de son con­joint. »

Le seul résul­tat d’une rela­tion ne m’intéresse pas vrai­ment. Je préfère tou­jours décrire des rela­tions qui se trans­for­ment. Et je pense que même si nous avons l’impression d’avoir une bonne rela­tion avec quelqu’un, ce n’est qu’une illu­sion de l’instant. Pour moi, la soli­tude des hommes ressem­ble beau­coup à leur mort. C’est-à-dire que nous sommes en vie, mais nous oublions tout le temps le fait que nous allons mourir un jour. Il y a ces phras­es de Niet­zsche (Ain­si par­lait Zarathous­tra) que j’ai cité dans mon film précé­dent Comédie humaine à Tokyo : « Quelle douceur n’y a‑t-il pas dans les mots et les sons ! Les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illu­soires jetés entre des êtres à jamais séparés ? À chaque âme appar­tient un autre monde, pour chaque âme toute autre âme est un arrière-monde. C’est entre les choses les plus sem­blables que mentent les plus beaux mirages ; car les abîmes les plus étroits sont les plus dif­fi­ciles à franchir. » J’ai lu ce texte quand j’étais jeune, et ça m’a beau­coup impres­sion­né. Cette façon de penser reste pour moi tou­jours impor­tante.

Fabrication

Vous avez écrit le scé­nario d’Au revoir l’été. À quel point est-il auto­bi­ographique ?

Je ne me prends jamais comme mod­èle, je ne me réfère jamais à moi pour écrire des scé­nar­ios.

Est-ce que vous lais­sez une part à l’improvisation pen­dant le tour­nage ?

J’écris d’habitude tout dans le scé­nario. Même les petites répons­es, « ah », « oui »… les choses comme ça. Mais il y a quand même dans le film une scène que j’ai lais­sé com­plète­ment impro­vis­er aux acteurs : celle de la fête d’anniversaire de Tat­suko. J’ai demandé aux acteurs de dis­cuter un peu comme ils voulaient, même s’ils devaient arrêter d’être leur per­son­nage, devenir eux-mêmes. J’ai juste don­né un sujet de dis­cus­sion : leur vision de l’amour. L’autre indi­ca­tion que j’ai don­née à ceux qui jouent Tat­suko et Ukichi, c’était d’attaquer le pro­fesseur. Si vous avez fait atten­tion, il a une réac­tion très embêtée, qui est en fait une réac­tion très naturelle de l’acteur : il n’a pas com­pris pourquoi on l’attaquait comme ça.

Dans cette scène, Sakuko est un peu à part, en retrait.

Ce qui est le plus impor­tant pour moi dans la fab­ri­ca­tion d’un film, c’est com­ment créer des marges d’imagination pour le spec­ta­teur. Un mau­vais artiste con­tem­po­rain pour­rait mon­tr­er un tableau com­plète­ment blanc pour laiss­er le spec­ta­teur imag­in­er libre­ment. Mais cette façon n’est pas bonne. Pour Au revoir l’été, la plus grande marge était le car­ac­tère de Sakuko. C’est pour ça que j’ai inti­t­ulé le film (le titre orig­i­nal est dif­férent du titre français) Hotori no Sakuko, qui veut dire : Sakuko au bord de la riv­ière. Sakuko est tou­jours à côté des événe­ments. Pour la scène de la fête, au début je n’avais pas l’intention de laiss­er Sakuko silen­cieuse tout du long. Mais voilà, j’ai lais­sé com­plète­ment impro­vis­er aux acteurs, et finale­ment l’actrice qui joue Sakuko n’a rien dit jusqu’au bout. Et les autres ne se sont pas non plus adressés à elle. J’ai observé tout ça et je me suis dit que si Sakuko ne dis­ait rien jusqu’à la fin, c’était aus­si la vérité du jeu naturel. J’ai donc choisi de ne pas retourn­er.

Quel est le moment que vous préférez dans la créa­tion d’un film ?

Le moment que j’aime beau­coup, c’est avant l’écriture, quand je pense à la struc­ture du réc­it et que je peux me per­me­t­tre de rêver. C’est le moment où je peux me dire que je suis en train de faire un chef‑d’œuvre. Parce que, une fois que je com­mence à écrire le scé­nario, je com­mence à retrou­ver beau­coup de petits défauts. L’écriture est le moment le plus dif­fi­cile, le plus com­pliqué, qui demande le plus d’efforts. L’autre moment que j’aime beau­coup, c’est quand je com­mence vrai­ment à mon­ter des images que je viens de ter­min­er de tourn­er, parce qu’elles devi­en­nent alors du ciné­ma.

Politique et Japon

Est-ce que la légèreté avec laque­lle vous abor­dez Fukushi­ma dans le film exprime, seule­ment trois ans ans après, un dés­in­térêt de la part des Japon­ais ?

Les Japon­ais ont ten­dance à être allergiques à la poli­tique. À cause ou grâce à l’incident de Fukushi­ma, on a eu l’impression qu’ils com­mençaient à dévelop­per une con­science poli­tique. Mais peu après, au moment du tour­nage d’Au revoir l’été (2012), ils com­mençaient déjà à s’en dés­in­téress­er. Finale­ment, le par­ti libéral-démoc­rate, qui avait déjà été au pou­voir pen­dant 55 ans au Japon, a repris le pou­voir après l’incident de Fukushi­ma, alors que c’est lui qui avait appuyé la poli­tique nucléaire. Il essaye main­tenant de redé­mar­rer toutes les cen­trales. Beau­coup de doc­u­men­taristes sont allés soit dans la région de Tōhoku où a eu lieu le tsuna­mi. Mais mal­heureuse­ment, les com­pag­nies majeures de ciné­ma japon­ais n’en par­lent jamais, parce qu’ils sont liés au gou­verne­ment qui leur donne du boulot. Il y a une espèce de grande cen­sure. Pour Au revoir l’été, je n’avais pas l’intention de faire de Fukushi­ma le sujet prin­ci­pal, mais je voulais absol­u­ment l’intégrer dans la vision du monde glob­ale du film. Je voulais avoir une vision plus vaste qu’une petite his­toire d’amour enfer­mée dans son coin. C’est ce que j’essaye de faire dans tous mes films.

Votre dis­trib­u­teur en France, Sur­vivance, a sor­ti un autre film très fort poli­tique­ment : Les Bruits de Recife, de Kle­ber Men­donça Fil­ho. Votre ren­con­tre avec Sur­vivance s’est-elle faite autour de cette ques­tion poli­tique ?

Mal­heureuse­ment je n’ai pas vu Les Bruits de Recife. Mais si c’est un choix de Sur­vivance je suis sûr que c’est un film intéres­sant. J’aimerais bien le voir. J’ai ren­con­tré Guil­laume et Karine (de Sur­vivance) à Nantes. Juste après la pre­mière pro­jec­tion d’Au revoir l’été au Fes­ti­val des 3 Con­ti­nents, ils se sont présen­tés. Ils avaient adoré le film et ils m’ont dit qu’ils voulaient absol­u­ment le sor­tir en France. On n’a pas vrai­ment dis­cuté de poli­tique ni de leur vision sociale, mais quand j’ai observé leur façon d’exprimer le sen­ti­ment qu’ils ont eu en regar­dant le film, j’ai trou­vé qu’ils étaient très sincères et je me suis dit qu’ils étaient fiables. Après la remise des prix au fes­ti­val, quelques dis­trib­u­teurs français m’ont con­tac­té. Mais seul Sur­vivance m’avait con­tac­té avant la céré­monie de clô­ture du fes­ti­val.

Com­ment se passe le sys­tème de pro­duc­tion au Japon ?

Au Japon, c’est très dif­fi­cile de mon­ter des films indépen­dants. Il existe un sys­tème d’aide du min­istère de la Cul­ture, mais il est très dif­fi­cile à utilis­er. Par exem­ple, si le dossier a été accep­té, il faut ter­min­er le film six mois plus tard. C’est presque impos­si­ble. Tout est soumis à l’administration. En tant que cinéaste, je pense que c’est quelque chose qu’il faut absol­u­ment chang­er.

Com­bi­en a coûté Au revoir l’été ?

(rires) Le bud­get offi­ciel est de 10 mil­lions de yen : 70 000 euros env­i­ron, un peu moins.

Com­ment sont reçus vos films au Japon ?

Plutôt bien, je crois. En fait, quand j’ai sor­ti le film au Japon, la pop­u­lar­ité de Fumi Nikaidô (Sakuko) a vrai­ment com­mencé à mon­ter. Je pense que beau­coup de fans sont venus pour la voir. Elle tra­vail­lait déjà avec beau­coup de cinéastes, notam­ment Sion Sono (The Land of Hope, Guilty of Romance). D’habitude elle ne jouait que des per­son­nages excen­triques. Du coup, c’était presque le pre­mier film où on a vu sa fig­ure naturelle. C’était peut-être une belle sur­prise pour les spec­ta­teurs, et la rai­son pour laque­lle ils ont appré­cié ce film.