En quinze ans, Kôji Fuka­da est devenu l’auteur d’une œuvre pro­téi­forme où se sont suc­cédés, avec une réus­site iné­gale, con­te rohmérien, dystopie tran­shu­man­iste, thriller et film fan­tas­tique sous influ­ence du réal­isme mag­ique. Après la réal­i­sa­tion en 2020 d’un dip­tyque amoureux long de presque 4 heures, le réal­isa­teur pro­longe ce goût des rup­tures de ton avec Love Life, un mod­este réc­it de deuil dont l’écriture se révèle plus resser­rée que dans ses films précé­dents. Comme dans Hos­pi­tal­ité (2010) ou L’Infirmière (2019), Fuka­da adopte les codes d’un genre bal­isé (ici, le mélo­drame famil­ial) afin de grat­ter le ver­nis de respectabil­ité de la famille japon­aise mod­èle. Sur ce point pré­cis, la scène d’ouverture, longue de 25 min­utes, s’avère par­ti­c­ulière­ment réussie, dans sa manière de laiss­er transparaître, sous la sur­face d’une tragédie banale, un abîme de rancœurs secrètes et de pas­sions vio­lentes. Fraîche­ment mar­iés, Jirô et Taeko per­dent en effet leur enfant lors d’une fête de famille organ­isée en son hon­neur. L’intérêt de la séquence tient à sa manière de dis­tiller patiem­ment le malaise (l’ancienne com­pagne de Jirô refait sur­face sans crier gare, tan­dis que les par­ents de Taeko bru­talisent leur belle-fille), tout en fig­u­rant dis­crète­ment la mécanique qui con­duira au drame.

Quand il s’at­tache à décrire la lente éclo­sion du cha­grin après le choc d’une dis­pari­tion, le film évoque le ciné­ma de Ham­aguchi, en par­ti­c­uli­er Dri­ve My Car, dont il con­stitue un ersatz très réus­si, notam­ment grâce au per­son­nage de Park, l’ex-mari sourd-muet de Taeko. Son irrup­tion bru­tale lors de la veil­lée funéraire, où il gifle son anci­enne com­pagne avant de se frap­per le vis­age, réveille Jirô et sa femme de la tor­peur dans laque­lle la mort de leur enfant les a plongé. À la fois rus­tre et doux, menteur et con­solant, Park fait preuve d’une ambiva­lence qui résonne avec celle du film, dont l’ap­par­ente sim­plic­ité, presque ingrate, cache une mise en scène par­fois très pré­cise, quand elle s’attache à restituer le jardin secret des pro­tag­o­nistes. Ain­si du mal-être de Taeko, qui se trou­ve fig­uré par petites touch­es tout au long du film, notam­ment dans la manière dont la jeune femme sem­ble être désyn­chro­nisée avec le monde envi­ron­nant, comme lorsqu’elle frappe dans ses mains à con­tretemps lors d’un karaoké ou reste à danser, sous une pluie bat­tante, lors d’une fête de mariage depuis longtemps aban­don­née par les con­vives. Son isole­ment à l’intérieur du cadre révèle son ostraci­sa­tion au sein d’une société qui rejette les « pièces recy­clées », pour repren­dre l’expression util­isée par son beau-père lors de la pre­mière scène. Mère céli­bataire avant de ren­con­tr­er Jirô, Taeko est avant tout l’ancienne com­pagne d’un immi­gré sud-coréen dont le statut de paria (il vit dans un square) est révéla­teur des dis­crim­i­na­tions que subis­sent encore aujourd’hui les anciens colonisés dans les mégapoles japon­ais­es. Ses échanges avec Park lui per­me­t­tent toute­fois de retrou­ver une forme d’harmonie grâce à la langue des signes. Imposant un tem­po renou­velé aux séquences, les scènes muettes met­tent en évi­dence la dimen­sion ryth­mique de la mise en scène de Fuka­da, notam­ment lors des retrou­vailles entre les anciens époux. Le pas­sage de quelques rames de métro dans la nuit, qui con­stituent alors l’unique bande-son, vient tapiss­er le dia­logue pour soulign­er le mélange de colère, de regret et de rancœur qui saisit la jeune femme face au retour d’un être autre­fois aimé. À l’instar de cette séquence, le film n’est jamais plus émou­vant que lorsqu’il fait du silence la façon la plus élo­quente d’exprimer les sen­ti­ments.