Sono Sion fait fig­ure de cinéaste bor­der­line bien frap­pé allant tit­iller les extrêmes avec un mélange de frontal­ité et d’ironie per­vers­es. Guilty of Romance demeure assez fidèle à cette sig­na­ture, mais avec le sen­ti­ment d’une œuvre plus aboutie. Petit événe­ment : il s’agit de la pre­mière dis­tri­b­u­tion du Nip­pon en France.

Par du vrai­ment pas ragoû­tant : on entre dans Guilty of Romance comme on avait quit­té le dernier film vu de Sono Sion – Cold Fish, une boucherie nihiliste trash qui était en sélec­tion de la sec­tion Oriz­zon­ti à la 67e Mostra de Venise en 2010[1]. Dans les bas-fonds du quarti­er des love hotels de Tokyo, on décou­vre un corps, ou plutôt un sub­til assem­blage mêlant des par­ties d’un man­nequin et d’autres de chair et d’os : un impec­ca­ble tra­vail de psy­chopathe. On se dit qu’on est repar­ti pour un nou­veau tour de la bou­tique des hor­reurs du cinéaste (Cold Fish suiv­ant notam­ment Strange Cir­cus et Sui­cide Club, pas piqués des vers non plus[2]), mais Guilty of Romance s’avère bien plus, si on peut dire, « équili­bré ». Après cette mise en bouche sanglante, Izu­mi devient le cen­tre de grav­ité du film. Elle a fait un beau mariage ; enfin, façon de par­ler… Elle tient le rôle de soubrette pour son mari, écrivain à suc­cès, dont l’emploi du temps est réglé comme du papi­er à musique. Mon­sieur se fait vrai­ment très pin­gre d’un point de vue affec­tif et sex­uel, il lui per­met tout juste de lui tâter le pénis lorsqu’elle a été sage.

Par­tant de la ques­tion de l’assujettissement, Guilty of Romance rejoint ain­si tout à fait Cold Fish. Sauf qu’ici, d’une façon très volon­tariste, Izu­mi se libère de son alié­nante con­di­tion domes­tique. Elle se fait embauch­er dans un super­marché comme démon­stra­trice pour sauciss­es luisantes et dodues. Petit détail amu­sant : à cha­cune des occur­rences, elles devi­en­nent de plus en plus gross­es ; on com­mence par un for­mat apéro pour finir avec des sortes de gross­es wurtz teu­tonnes. « Qui veut goûter mes sauciss­es ? » lance-t-elle, d’abord avec timid­ité, avant d’acquérir un aplomb à toute épreuve.

Avec Sono Sion, on peut se per­me­t­tre de l’affirmer : la saucisse va ouvrir les portes des désirs à Izu­mi, bien­tôt recrutée pour des pho­tos de charme avant que ça ne tourne très rapi­de­ment à la coucherie dans le stu­dio, puis – nous y revoilà – à la tournée des love hotels où elle se lance dans la pros­ti­tu­tion. Sur son chemin, elle croise une sorte de dandy charis­ma­tique et dan­gereux, et surtout s’entiche d’une démo­ni­aque prophétesse du sexe, pro­fesseur de lit­téra­ture – les références abon­dent : Sade, Kaf­ka et Le Château – dans le civ­il. Ain­si libérée du car­can d’un extrême con­formisme ménag­er, la voici assu­jet­tie à une addic­tion sex­uelle, ou plutôt une sorte de fuite en avant dans l’expression de ses désirs. La beauté trag­ique du film se loge dans ce pas­sage d’un enfer­me­ment à un autre, comme une malé­dic­tion tein­tée d’une mélan­col­ie assez déchi­rante, faisant aus­si fig­ure de cri­tique sociale par­ti­c­ulière­ment vir­u­lente.

Guilty of Romance s’avère assez frus­trant tant l’élan, le trou­ble et les ful­gu­rances se trou­vent trop sou­vent rom­pus par une forme de com­plai­sance qui sem­ble unique­ment guidée par un goût de la provo­ca­tion, régulière­ment insis­tant et dis­pens­able. Le réc­it s’enlise égale­ment ; moins dans les effets de répéti­tion, qui vien­nent for­muler la tour­nure obses­sion­nelle des agisse­ments, que dans l’idée se faisant de plus en plus pré­cise que le film n’en finit pas de finir. Il reste que Guilty of Romance dégage une autre saveur que Cold Fish qui sem­blait s’adonner à une invraisem­blable com­péti­tion de bizarreries dégueu­lass­es. Sono Sion pro­pose en effet autre chose ici, notam­ment un tra­vail chro­ma­tique séduisant quoique iné­gal – par­fois trop lit­téral. Le chem­ine­ment d’Izumi aboutit à un final par­ti­c­ulière­ment mar­quant ; uri­nant sur une plage au petit matin, elle est regardée, par des enfants, pour la pre­mière fois comme autre chose qu’un objet usuel (par son mari) ou de con­som­ma­tion et pré­da­tion (par ses com­pagnons de cabri­oles). Comme si, au bout de son cal­vaire, elle ren­con­trait une forme d’innocence. « Je m’immobilise dans tes larmes » prononce-t-elle alors à voix basse.

Notes

Notes
↑1 Sono Sion était en sélec­tion offi­cielle à Venise lors de la 68e Mostra avec Himizu, non vu.
↑2 En guise d’amuse-gueule, on peut voir la scène d’ouverture com­plète­ment dingue de Sui­cide Club sur ce lien : http://www.youtube.com/watch?v=sI2-gcmDH_0.