À l’occasion de la sor­tie de Like Some­one in Love, nous avons ren­con­tré le cinéaste iranien de pas­sage à Paris. Tou­jours peu enclin à par­ler du con­tenu de ses films, préférant une cita­tion ou un proverbe per­san à un long dis­cours, il devient intariss­able lorsqu’il s’agit d’évoquer son acteur, Tadashi Okuno, un hum­ble samouraï à qui il n’a pas dit qu’il tenait l’un des rôles prin­ci­paux.

Vous avez déclaré que deux élé­ments étaient à l’origine du film : une grand-mère qui attend sa petite-fille et une jeune pros­ti­tuée en robe de mar­iée aperçue dans les rues de Tokyo. Com­ment avez-vous artic­ulé ces deux images?

En fait l’histoire de départ est celle d’une jeune fille avec sa grand-mère. Mais à par­tir du moment où la jeune fille est une pros­ti­tuée, il fal­lait aus­si qu’interviennent dans sa vie des per­son­nages liés à son activ­ité, il fal­lait inévitable­ment des clients. Cette douce et belle jeune fille vivant dans une grande ville avait aus­si besoin de sou­tien affec­tif, d’où le per­son­nage du petit ami. Telle que je l’avais décrite, la jeune fille que j’avais vue por­tait une robe de mar­iée, une sorte d’uniforme, d’unificateur de la fonc­tion qui n’est pas présente dans le film ; il fal­lait donc que cette noble fonc­tion soit intro­duite par une modal­ité typ­ique qui est celle du per­son­nage du souteneur, une sorte d’intermédiaire entre elle et ses clients. Finale­ment, tous les per­son­nages se sont cristallisés en fonc­tion de la déf­i­ni­tion de sa pro­pre per­son­ne et de son méti­er, alors que le point de départ n’était pas du tout ancré dans son méti­er ; il s’agissait de son lien avec sa grand-mère donc de son ado­les­cence et de son enfance, c’était quelque chose de plus affec­tif et plus abstrait que la descrip­tion de son activ­ité.

Et pour­tant la séquence de la grand-mère qui attend sa petite fille à la gare et où cet attache­ment est man­i­feste se situe au début du film, puis la grand-mère dis­paraît…

Je pense qu’on ne perd pas la grand-mère, elle n’est plus là mais des signes d’elle demeurent jusqu’à la fin du film par le fait que le vieil homme dise qu’il a fait une soupe qui vient de son vil­lage, et que la jeune fille racon­te qu’elle ne mangeait pas cette soupe lorsque sa grand-mère la pré­parait ; lorsqu’elle racon­te égale­ment que sa grand-mère la coif­fait pour l’emmener au vil­lage ; ou encore le jeune amant qui prend le client pour son grand-père. Le lien et les signes de ce lien per­sis­tent mais hélas comme la grand-mère avait déjà pris son bil­let de retour, on n’a pas pu la garder plus longtemps dans le film.

Le film pro­pose deux fig­ures antag­o­nistes de celui qui aime : le petit ami et le client âgé. Est-ce que ces deux atti­tudes face à l’amour peu­vent être lues comme étant des étapes?

Absol­u­ment, ce sont deux facettes du même per­son­nage, sauf que ce sont deux regards dif­férents portés à deux étapes dif­férentes de la vie. Il y en a un à qui l’expérience a appris des choses et l’autre qui manque encore de… Il y a un proverbe per­san qui dit « le savant con­naît l’ignorant parce qu’il l’a été lui-même un jour ».

Sans revenir for­cé­ment sur la thé­ma­tique du leurre, tou­jours large­ment abor­dée lorsqu’on dis­cute de vos films, l’homme plus âgé donne un con­seil au petit ami jaloux qui est : « Si tu sais qu’on va te men­tir, ne pose pas de ques­tions. » D’où provient cette sagesse ? Du Japon, de l’expérience, de la vieil­lesse ?

Je pense que ça vient de la com­bi­nai­son de tout ça à la fois. On con­naît des vieux qui ne sont guère sages et des jeunes qui savent d’emblée et qui parvi­en­nent à com­pren­dre des choses. Donc de façon générale, c’est l’expérience qui enseigne ce type de sagesse mais les excep­tions exis­tent.

Pour revenir au per­son­nage de la pros­ti­tuée, peut-on le con­sid­ér­er comme un pré­texte à un dis­cours sur l’amour qui se joue plus entre le client âgé et le petit ami ?

C’est un principe de la nar­ra­tion : on a d’abord une per­son­ne qui ini­tie l’histoire puis au fur et à mesure que l’histoire avance d’autres per­son­nages se joignent à elle, évidem­ment leur présence peut dire le per­son­nage prin­ci­pal, le redire, en par­ler, le con­firmer ou l’infirmer mais ne peut en tous cas jamais le détru­ire. Jamais ils ne la font dis­paraître.

Elle ne dis­paraît pas mais ils par­lent d’amour entre eux, sans elle…

Il n’y a pas d’autres façons de faire. Il peut y avoir des mono­logues ou des one-man-shows mais là aus­si vous remar­querez qu’il sera dif­fi­cile de par­ler d’une seule per­son­ne, il y a tou­jours d’autres per­son­nes. On dépasse tou­jours la per­son­ne d’origine où alors celle-ci est évo­quée par les autres en son absence.

Bien sûr, mais ce qui est frap­pant, c’est la place lais­sée au dis­cours, à pro­pre­ment par­ler, sur l’amour…

« L’oiseau est mor­tel, songe au vol » (c’est une cita­tion extraite d’un poème per­san de Forugh Far­rokhzad, explique la tra­duc­trice). L’oiseau ne compte pas, c’est l’amour qui compte. L’amant ou l’amante dis­paraît. Tout au long de l’histoire, les amants ont dis­paru mais l’amour a survécu.

Le film est mar­qué par un per­son­nage très attachant, le client âgé, inter­prété par Tadashi Okuno. Cet acteur a une présence par­ti­c­ulière à l’écran, très charis­ma­tique. Com­ment l’avez-vous choisi ?

Pen­dant toute la phase de pré­pa­ra­tion, j’allais régulière­ment à Tokyo pour faire pass­er des audi­tions et j’ai vu plus de cent acteurs. À la fin c’était assez dés­espérant car aucun d’eux ne con­ve­nait et je me suis dit « Tant pis, je ne ferai pas ce film », car il n’était pas envis­age­able pour moi de le tourn­er avec n’importe qui. Puis je suis ren­tré à Téhéran et là, la pro­duc­tion japon­aise con­tin­u­ait de m’envoyer des DVD d’essais ou d’entretiens impro­visés avec à chaque fois sept ou huit per­son­nes. Et puis un jour, j’ai vu ce mon­sieur sur l’un de ces DVD, et j’ai appelé la pro­duc­tion pour dire que c’était lui que je voulais. Ils ont éclaté de rire ! Les japon­ais ne com­pre­naient pas pourquoi je l’avais choisi, lui, car selon eux ils ne cor­re­spondait à aucun critère de recherche. Il y avait par­mi les hommes que nous avions vu de grands acteurs japon­ais, des hommes qui étaient con­sid­érés comme beaux, plaisant aux femmes, comme séduisants. Et ils ne voy­aient vrai­ment pas pourquoi j’avais choisi ce mon­sieur-là.

Et vous, vous savez pourquoi ?

Je dois vous dire que moi-même je ne saurai com­ment je l’ai choisi si ce n’est que tous les hommes que je voy­ais, l’expression util­isée en per­san est « ne se posaient pas sur mon cœur ». Je n’arrivais pas à établir de liens avec eux mais avec lui j’ai réus­si. Je dois avouer que je ne savais pas qui je cher­chais, je n’avais pas d’idée pré­cise et pos­i­tive de la per­son­ne mais je savais très pré­cisé­ment ce que je ne voulais pas. Donc c’est par déduc­tion que j’ai fini par trou­ver cet homme-là. Je me suis trou­vé dans cette posi­tion absol­u­ment insup­port­able, je sup­pose, de la jeune fille qui doit absol­u­ment se mari­er et qui doit choisir par­mi des pré­ten­dants dont aucun ne lui plaît. Et puis le jour où vous dites «oui» vous ne savez pas pourquoi, vous ne pou­vez pas don­ner d’autres expli­ca­tions que le fait que votre cœur s’ouvre à quelqu’un et pas aux autres. Vous ne pou­vez pas con­naître ça, ça n’existe plus chez nous non plus, mais cela exis­tait autre­fois, il fal­lait que les femmes dis­ent «oui» à un homme par­mi le petit groupe qui leur était pro­posé.

Vous ne par­lez pas japon­ais, il ne par­le pas per­san, com­ment com­mu­niquiez-vous sur le tour­nage ?

L’entrée en matière se fai­sait bien sûr avec l’aide d’une tra­duc­trice qui lui don­nait les élé­ments néces­saires à la com­préhen­sion de la sit­u­a­tion, mais une fois qu’il avait ces élé­ments néces­saires, je lui par­lais per­san car je savais qu’il pos­sé­dait la trame et qu’il ne restait plus qu’à la dévelop­per, à l’étoffer et pour ce tra­vail-là, il n’avait pas besoin qu’on lui par­le japon­ais.

Est-il exact que l’acteur igno­rait qu’il tenait l’un des rôles prin­ci­paux du film ?

C’est absol­u­ment vrai, il ne le savait pas puisqu’en fait je ne don­nais pas de scé­nario à mes acteurs, je leur don­nais à chaque fois la scène du jour. Il est tout à fait évi­dent que si on lui avait dit d’emblée qu’il avait le pre­mier rôle, il n’aurait jamais accep­té.

Parce qu’il fait preuve d’autant de retenue et d’humilité dans la réal­ité que dans le film ?

Mais cet homme est absol­u­ment l’homme que vous avez vu, il est comme ça dans la vie, c’est un samouraï, il appar­tient à une espèce en voie de dis­pari­tion. Si vous voyiez les images des couliss­es, il est encore plus attachant et adorable qu’il ne l’est dans le film.