« Si l’élève ne dépasse pas le maître, c’est que le maître a fail­li. » La ren­con­tre du grand directeur de la pho­togra­phie Gor­don Willis et de Woody Allen n’a pas été sans heurt. Mais elle restera comme l’une des plus pro­lifiques de l’his­toire du ciné­ma améri­cain de l’après-guerre et le mod­èle réus­si d’un appren­tis­sage mutuel.

La déci­sion n’était pas facile à pren­dre. Gor­don Willis a dû hésiter longtemps quand Woody Allen l’a sol­lic­ité pour tra­vailler sur Annie Hall. Après tout, ce dernier n’avait réal­isé que cinq films comiques dont le seul but était d’enfiler gags sur gags, sans véri­ta­bles préoc­cu­pa­tions ciné­matographiques. Humoriste émérite et prodigue, les col­lègues d’Allen ont pour nom Lenny Bruce, Jer­ry Lewis ou Bob Hope. Il devient un des inter­venants plénipo­ten­ti­aires du John­ny Carson’s Show, le same­di soir sur CBS, sil­lonne les États-Unis, des hôtels de Las Vegas aux clubs de Green­wich Vil­lage à New York et devient même l’ami de Grou­cho Marx, son idole. Mais Woody Allen a le virus de la cinéphilie car il a vu des cen­taines de films lorsqu’il était enfant. Adulte, il con­tin­ue et, quand les salles d’art et essai de New York se sont ouvertes aux films européens, son goût s’est rad­i­cal­isé. S’il garde la nos­tal­gie des films d’aventures de Tyrone Pow­er et des comédies musi­cales de Fred Astaire, il n’oubliera jamais sa pre­mière vision de Moni­ka, d’Ingmar Bergman. Il venait de com­pren­dre que le ciné­ma pou­vait dépass­er le stade du diver­tisse­ment et exprimer, à l’égal de la lit­téra­ture ou du théâtre, les sen­ti­ments humains les plus pro­fonds et donc les plus com­plex­es. Alors, fort du suc­cès pub­lic de ses pre­miers films, il déci­da de remet­tre tout en jeu et de repar­tir à zéro.

Gor­don Willis ne vivait pas cette frus­tra­tion. Entre 1971 et 1976, année de sa ren­con­tre avec Woody Allen, le célèbre chef opéra­teur a tourné avec Hal Ash­by, Alan J. Paku­la (trois fois), Fran­cis Ford Cop­po­la (deux fois), Robert Ben­ton, Irvin Ker­sh­n­er et Stu­art Rosen­berg. Une fil­mo­gra­phie qui rassem­ble la fine fleur du ciné­ma indépen­dant améri­cain venant de ral­li­er les grands stu­dios. Le Par­rain et Le Par­rain II venaient de rem­porter l’oscar du meilleur film et l’ensemble de ses col­lab­o­ra­tions avaient généré 34 nom­i­na­tions dont 15 couron­nées de la récom­pense suprême. Ce suc­cès lui avait per­mis de gag­n­er la répu­ta­tion de plus grand chef opéra­teur du ciné­ma améri­cain en activ­ité. Son car­ac­tère entier et son intran­sigeance étaient devenus légendaires. Mais on savait qu’il rendait les films meilleurs et c’était large­ment suff­isant pour pass­er out­re ses sautes d’humeur. Et pour­tant, à bien y regarder, Gor­don Willis pou­vait tiss­er quelque ressen­ti­ment à l’égard de ses pairs. Jamais il n’avait réus­si à décrocher la moin­dre nom­i­na­tion aux oscars. Il se con­tentait de se réjouir du suc­cès des autres, de ceux que son tal­ent avait mis en lumière.

Woody Allen, dans un excès d’euphorie, avait envoyé un télé­gramme à Car­lo Di Pal­ma, le chef opéra­teur d’Antonioni, pour l’inviter à faire la lumière de Prends l’o­seille et tire-toi mais il s’était heurté à un refus poli du maître ital­ien. Il y a chez Allen, à la fois une forte envie d’apprendre le ciné­ma et, depuis peu, le sen­ti­ment d’être par­venu à une cer­taine matu­rité con­cer­nant l’écriture d’un scé­nario. Alors, pour qu’il accepte de col­la­bor­er avec lui, le jeune réal­isa­teur dépose les armes aux pieds de Gor­don Willis et se définit comme un sim­ple appren­ti désireux de pro­gress­er. Même s’il n’est son aîné que de qua­tre ans, Willis endosse sans hésiter ce rôle, sen­tant chez le réal­isa­teur un véri­ta­ble poten­tiel guidé par un amour sincère du ciné­ma. Les deux hommes ont aus­si de nom­breux points com­muns : ce sont de vrais New-Yorkais, tous deux d’origine mod­este. Willis, l’enfant du Queens, est pro­fondé­ment attaché à sa ville comme Woody Allen, l’enfant de Brook­lyn, le quarti­er voisin. Au moment des repérages d’Annie Hall, les deux hommes se décou­vrent des ter­rains de jeu com­muns, comme ces ciné­mas qu’ils fréquen­taient.

Mû par d’excellents dia­logues et une inter­pré­ta­tion hors pair, Annie Hall est un suc­cès qui dépasse toutes les espérances de Woody Allen. Son réal­isme décon­trac­té devient une référence incon­tourn­able, tout comme le choix d’un réc­it déstruc­turé ou de voir les per­son­nages s’adress­er directe­ment au spec­ta­teur, via la caméra. Les plans s’allongent, les comé­di­ens n’hésitent plus à jouer avec le hors-champ, les zones d’ombre ou le flou. Voilà qui offre de nou­veaux ter­ri­toires de jeu et la pos­si­bil­ité de ryth­mer dif­férem­ment les séquences. Les pre­mières leçons de Gor­don Willis ont porté. Et comme l’élève est bril­lant, il a tout de suite inté­gré ces nou­veautés styl­is­tiques pour enrichir sa mise en scène. Par­lant de son opéra­teur, il déclare : « Gor­don était telle­ment doué. Il me dis­ait : “Écoute, ce n’est pas grave si là-bas c’est som­bre et si on n’y voit rien. Les spec­ta­teurs trou­veront ça drôle quand même.” J’ai ten­té le coup, je lui ai fait con­fi­ance, parce que j’avais déjà fait qua­tre films. C’est comme ça, tout d’un coup que j’ai pris con­science que le per­son­nage qui par­le n’est pas obligé d’être dans le champ. Somme toute, ma col­lab­o­ra­tion avec Gor­don mar­que le début de ma matu­rité de cinéaste. » Annie Hall est un grand suc­cès au box-office et per­met à son auteur d’apprivoiser une nou­velle frange de spec­ta­teurs urbains et intel­lectuels qui le suiv­ent encore aujourd’hui. Mais la malé­dic­tion des oscars va frap­per à nou­veau pour Gor­don Willis. Nom­mé cinq fois, Annie Hall en rem­porte quelques pres­tigieux (meilleurs film, réal­isa­teur et actrice). Si Woody Allen est bat­tu par Richard Drey­fuss dans la caté­gorie meilleur acteur, Gor­don Willis n’a même pas eu droit à une nom­i­na­tion.

Prof­i­tant du blanc-seing d’United Artists et d’Arthur Krim, son prési­dent, Allen se lance dans un pro­jet qui lui tient à cœur depuis longtemps. Avec Intérieurs, il aban­donne Brook­lyn pour s’aventurer sur les ter­res de Tchekhov et de Bergman. Il tourne le dos à la comédie et se lance dans un film où, pour la pre­mière fois, il n’apparaîtra pas. Vis­i­ble­ment, Woody Allen a pris tout le monde à con­tre-pied et peut-être s’est-il un peu pré­cip­ité. Loin de ses repères, il peine à expli­quer ce qu’il veut à l’équipe. Si les comé­di­ens chevron­nés s’en tirent for­mi­da­ble­ment, les plus jeunes ont plus de mal. Bien qu’on ressente quelques flot­te­ments au milieu du film, celui-ci est une réus­site sur le plan formel. Mais les doutes du met­teur en scène et son inex­péri­ence ont pu exas­pér­er Gor­don Willis, au risque par­fois de créer quelques antag­o­nismes et de véri­ta­bles désac­cords. Woody Allen saura tir­er toutes les leçons de cette expéri­ence : il vient de com­pren­dre que son appren­tis­sage n’est pas fini et accepte de repren­dre le col­lier de la comédie.

Pour­tant, toutes ces inter­ro­ga­tions vont être bal­ayées par l’incroyable réus­site de Man­hat­tan. La mise en scène rad­i­calise tout ce qu’Annie Hall avait lais­sé entrevoir. Au-delà du scé­nario et de l’interprétation, la mise en image a impres­sion­né tous les spec­ta­teurs de l’époque. Associ­er le for­mat scope au noir et blanc, pour un film intimiste, était une idée révo­lu­tion­naire. La déam­bu­la­tion des per­son­nages dans le cadre, les mou­ve­ments de caméra désyn­chro­nisés par rap­port à leurs déplace­ments, le partage de l’ombre et de la lumière, les avant-plans sil­hou­et­tés et surtout, l’incroyable et mon­u­men­tale présence de New-York appor­taient la preuve que Woody Allen était en train de con­stru­ire une œuvre qui allait compter dans le ciné­ma. Qui oubliera la séquence d’ouverture aux accents de Gersh­win sur laque­lle il annone quelques inep­ties lit­téraires qui, finale­ment, seront emportées par la puis­sance sug­ges­tive des images ? Le film est un suc­cès com­mer­cial plané­taire et son réal­isa­teur est désor­mais émi­nent. Il a même eu droit à ren­con­tr­er son maître, Ing­mar Bergman, le temps d’un dîn­er organ­isé par Liv Ull­mann. Mais aus­si incroy­able que cela puisse paraître, alors qu’il s’est attiré les louanges de tous ses col­lègues européens, l’Academy con­tin­ue d’ignorer Gor­don Willis. La stat­uette est ironique­ment attribuée à Vit­to­rio Storaro pour Apoc­a­lypse Now sur lequel Willis était ini­tiale­ment prévu.

Prof­i­tant de la longue post-pro­duc­tion de Man­hat­tan, le célèbre chef opéra­teur réalise son pre­mier film : Win­dows, en sorte d’hom­mage à Woody Allen puisqu’il s’agis­sait du titre ini­tiale­ment choisi pour Intérieurs. Sor­ti en jan­vi­er 1980, le film sera un échec insond­able tant com­mer­cial que cri­tique. Willis ne réalis­era plus aucun film et se con­sacr­era exclu­sive­ment à sa car­rière d’opérateur. De son côté, Woody Allen, ren­for­cé par ses suc­cès, com­mence le tour­nage de Star­dust Mem­o­ries, un hom­mage au Huit et demi de Fed­eri­co Felli­ni dans lequel il décrit les affres d’un réal­isa­teur partagé entre plusieurs femmes. Le scé­nario s’est libéré de la vraisem­blance : oscil­lant entre l’onirisme des fan­tasmes amoureux et la triv­i­al­ité du monde du ciné­ma, le film est d’une vir­tu­osité fasci­nante. Sa com­plic­ité avec Willis atteint des som­mets. Il faut voir le trav­el­ling arrière accueil­lant Marie-Chris­tine Bar­rault ou celui, tout en sub­jec­tif, rela­tant l’arrivée du héros au fes­ti­val de films organ­isé en son hon­neur. Leur mise en scène est admirable, presque choré­graphique. Jamais les actri­ces n’ont été aus­si mag­nifiées par la lumière et les cadrages. Mais la per­fec­tion effraie tou­jours un peu Woody Allen qui y voit une sorte de sclérose. Jamais à court d’imagination pour explor­er de nou­veaux ter­ri­toires, le réal­isa­teur va se lancer dans la réal­i­sa­tion de Zelig, faux doc­u­men­taire mêlant images d’archives et recon­sti­tu­tion à l’identique. Gor­don Willis va s’investir comme jamais dans ce pro­jet en se doc­u­men­tant sur les tech­niques de pris­es de vue dans les années 1930 et en trou­vant du matériel d’époque pour tourn­er le film. Il passe des heures au lab­o­ra­toire et pour obtenir la tex­ture si par­ti­c­ulière des films anciens, n’hésite pas à piétin­er le négatif créant ain­si rayures et altéra­tions. Le résul­tat est si probant que cer­tains spec­ta­teurs ont du mal à démêler le vrai du faux. Le film rem­porte un cer­tain suc­cès et Gor­don Willis sera enfin nom­iné aux oscars. Il sera bat­tu par Sven Nykvist pour Fan­ny et Alexan­dre, opéra­teur attitré de Bergman depuis 1963, notam­ment sur Cris et chu­chote­ments qui a inspiré Intérieurs.

Bricolé pen­dant la post-pro­duc­tion, Comédie éro­tique d’une nuit d’été, n’apporte pas grand-chose à la gloire des deux hommes. Si la pho­togra­phie est irréprochable – les nuits améri­caines sont par exem­ple mag­nifiques – le scé­nario souf­fre de manque de pro­fondeur et les sit­u­a­tions sem­blent un peu emprun­tées. La col­lab­o­ra­tion entre Woody Allen et Mia Far­row se con­firme (elle se pour­suiv­ra dès le film suiv­ant, Broad­way Dan­ny Rose), ouvrant la voie à une nou­velle décen­nie de films à laque­lle Gor­don Willis par­ticipera de moins en moins. Leur dernière œuvre en com­mun sera finale­ment La Rose pour­pre du Caire, recon­sti­tu­tion his­torique soignée, nour­rie des sou­venirs com­muns du cinéaste et de son opéra­teur.

Ensuite, leurs agen­das respec­tifs met­tent à mal leur col­lab­o­ra­tion. Engagé sur le film de Richard Ben­jamin (Mon­ey Pit) – pro­duit par Spiel­berg – Gor­don Willis ne sera pas de Han­nah et ses sœurs. Woody Allen n’attend pas, et engage Car­lo Di Pal­ma – alors qu’il l’avait écon­duit seize ans plus tôt. Celui devien­dra son chef opéra­teur attitré jusqu’en 1997 et pour onze films. Il ne lais­sera sa place à Sven Nykvist que le temps d’une opéra­tion chirur­gi­cale à l’estomac. Le réal­isa­teur déclarait à son pro­pos : « Face à Gor­don, j’étais un éter­nel appren­ti. Aus­si ai-je alors eu la vague impres­sion de par­tir de chez mes par­ents, d’être devenu adulte, et capa­ble de m’en aller faire mes pro­pres trucs. Avec Car­lo, je savais exacte­ment ce que je voulais – en l’occurrence, faire des films avec un cachet un peu européen. Car­lo était l’homme qu’il me fal­lait. » Han­nah et ses sœurs mar­que le retour de Woody Allen au som­met du box-office : il rem­porte notam­ment trois oscars sur sept nom­i­na­tions. De son côté, Gor­don Willis retrou­ve Alan J. Paku­la et Fran­cis Ford Cop­po­la. Il fera notam­ment l’ob­jet d’une nou­velle nom­i­na­tion pour Le Par­rain III, sans suc­cès. Revenant sur Man­hat­tan, il déclar­era par la suite : « Il y a le plan célèbre du pont, où Diane et Woody sont assis et dis­cu­tent, tan­dis que le soleil se lève. Ce plan a été tourné à 5 heures du matin. Le pont pos­sède deux ram­pes de lumière, que la ville pro­gramme automa­tique­ment. À l’aube, les lumières du pont s’éteignent. Comme nous le savions, nous nous étions mis d’accord avec la ville pour que les lumières restent allumées, jusqu’à ce qu’on ait le plan. Et puis quand le soleil s’est levé, ils ont éteint une des ram­pes… Ce plan est superbe mais il man­quera une des deux ram­pes pour l’éternité. » On vous l’a dit : Gor­don Willis a un car­ac­tère impos­si­ble. La légende du ciné­ma ne lui suf­fit pas, il préfère l’éternité.