Si le ciné­ma de James L. Brooks est aus­si mer­veilleux, c’est en par­tie parce qu’il donne une place très sin­gulière aux acteurs et actri­ces. La preuve en trois scènes. 

Un pas en arrière (Com­ment savoir)

Au début de Com­ment savoir, Lisa, la joueuse de base­ball incar­née par Reese With­er­spoon, tient la main de Mat­ty (Owen Wil­son), « le plus craquant des lanceurs » – dix­it une admi­ra­trice qu’ils croisent dans la rue. Dans un pur topos de comédie roman­tique, ils sont à l’opposé l’un de l’autre, en dépit de leur méti­er com­mun et de leur blondeur partagée. D’un côté, l’héroïne a per­du son poste quelques jours aupar­a­vant et a annon­cé, dans une scène précé­dente, qu’elle ne sup­por­t­ait plus de sor­tir avec des sportifs ; de l’autre, Mat­ty signe des auto­graphes, se fait pren­dre en pho­to et se réjouit comme un gosse de pass­er la soirée avec elle. Tan­dis qu’il s’attarde en com­pag­nie de ses fans, Lisa s’éloigne au bout de la rue. Dans le flou, Mat­ty lui indique la direc­tion : « à droite ». Au pre­mier plan, elle se fend d’un hila­rant petit geste tau­tologique, dirigeant ses mains vers la droite, comme pour s’assurer d’être sur le bon chemin. Tout est dit, en un plan, de la désori­en­ta­tion de Lisa. Mat­ty la rejoint alors en courant et la soulève lour­de­ment. Le sourire enfan­tin du per­son­nage et la can­deur de sa réplique pour jus­ti­fi­er son impul­sion n’empêchent pas la jeune femme d’être saisie d’un cer­tain malaise.

Elle lui avoue d’ailleurs rapi­de­ment qu’elle ne se sent pas très bien et se demande si elle ne devrait pas plutôt ren­tr­er chez elle. Aux côtés du porti­er de l’immeuble, Mat­ty lui demande si elle est vrai­ment sûre ; elle répond, « évidem­ment » que non. Le base­balleur opère alors un geste inat­ten­du : il recule douce­ment vers la porte, tout en lui expli­quant ne pas vouloir lui met­tre la pres­sion. Face à son incom­préhen­sion, il explique son mou­ve­ment : « Je veux te laiss­er de l’espace pour réfléchir et décider ». Une tri­an­gu­la­tion se met alors en place, à la fois hila­rante et oppres­sante : le porti­er (John Tormey), dans un plan bur­lesque, recule lui aus­si pour se plac­er à la droite de Wil­son. With­er­spoon se retrou­ve cernée et finit par céder, entrant dans l’immeuble. Avec presque rien, la scène éblouit par la vir­tu­osité dis­crète de ses comé­di­ens : Mat­ty ne cesse presque jamais de sourire, affichant une décon­trac­tion idiote qui recou­vre une vio­lence incon­sciente, tan­dis que Lisa sem­ble tou­jours chercher à repren­dre son souf­fle, même lorsqu’elle est immo­bile. Au milieu d’eux, une sil­hou­ette géniale apporte son air de Droopy com­plète­ment per­du (le porti­er) et par­ticipe à cette minus­cule mais pré­cise choré­gra­phie par ses légers hoche­ments de tête. Brooks laisse le temps en très peu de plans (pas même un par per­son­nage) pour faire exis­ter l’hésitation de son héroïne et une négo­ci­a­tion qui ne dit pas son nom.  Ces micro­gestes – sourires, hoche­ments, regards qui se bais­sent puis se redressent, petits pas d’hésitation – sont si ciselés qu’ils pour­raient pass­er inaperçus. C’est pour­tant là que se joue en grande par­tie l’art brook­sien : une manière de don­ner aux inter­prètes le temps d’interroger une sit­u­a­tion don­née, de faire sen­tir par de légères oscil­la­tions les hési­ta­tions de leurs per­son­nages.

Pierre-Jean Del­volvé

Adam San­dler aba­sour­di (Spang­lish)

Dans une scène très drôle de Spang­lish, Flor, femme de ménage his­panophone, fait des remon­trances à son employeur sur la manière dont il se mêle des affaires de sa fille. Cette dernière assure la tra­duc­tion de l’échange quand soudain un change­ment de dynamique prend des allures de mir­a­cle. L’homme, après avoir écouté docile­ment les accu­sa­tions en deux langues, réplique à son tour, en rap­pelant que Flor aus­si a inter­féré dans la vie de sa famille (c’est une autre his­toire, par ailleurs boulever­sante). La réponse de Flor, arrivant après le temps de latence de la tra­duc­tion, le prend alors totale­ment de court : « There’s no dif­fer­ence. I inter­fered. » La dis­pute s’arrête soudaine­ment, John ne pou­vant croire que quelqu’un puisse ain­si recon­naître le reproche qui lui est fait. Un zoom s’amorce sur le vis­age d’Adam San­dler, les yeux écar­quil­lés et la bouche ouverte, avant qu’il ne lâche dans un chu­chote­ment « I’m dazed here ». Cet « étour­disse­ment » de San­dler face à Paz Vega, comme une rup­ture physique du dia­logue, inter­vient à plusieurs repris­es dans le film, sou­vent pour couper une scène en deux. Dans cet acteur comique (et bizarre), qui s’est fait con­naître au Sat­ur­day Night Live à la fois dans des par­ti­tions de clown gri­maçant et d’ado­les­cent timide, James L. Brooks a trou­vé un inter­prète capa­ble de pleine­ment incar­n­er les pirou­ettes émo­tion­nelles de ses dia­logues.

Marin Gérard

Les lunettes de Nichol­son (As Good as It Gets)

Hypothèse sur le papi­er provo­cante : le meilleur rôle de Jack Nichol­son est dans As Good as It Gets (Pour le pire et pour le meilleur). Dans cette comédie roman­tique à la sur­face cheesy, l’acteur incar­ne un insup­port­able écrivain mis­an­thrope per­clus de tocs. C’est l’un des rares films de James L. Brooks où presque toute l’excentricité car­ac­téris­tique de son écri­t­ure est con­den­sée en un seul per­son­nage, par ailleurs ini­tiale­ment (et pour un bon moment) négatif. Et pour­tant, Melvin est à sa façon mer­veilleux, parce qu’il réag­it, se déplace, voit le monde comme per­son­ne d’autre ; la chose à cor­riger chez lui n’est pas sa bizarrerie, mais son aso­cia­bil­ité et son égoïsme. Même lorsqu’il est odieux, il a une part de génie. En témoigne une extra­or­di­naire inven­tion de la part de Nichol­son, dans une scène où Melvin est à l’arrière-plan de la sit­u­a­tion – mais pas du cadre, focal­isé sur lui. Assis à l’arrière d’une voiture, il est relégué à la marge d’une con­ver­sa­tion intime entre Car­ol, dont il tombera amoureux, et Simon, son voisin, qui con­fie un trau­ma­tisme d’enfance. Per­son­ne n’est dis­posé à écouter ce que Melvin, auto­cen­tré et mal­adroit, peut bien penser de ce témoignage. Alors le per­son­nage se tait, regarde Simon avec mépris, puis man­i­feste son dédain en haus­sant ses sour­cils pronon­cés, pour faire tomber mali­cieuse­ment ses lunettes de soleil sur son nez. C’est une petite acro­batie pure­ment faciale que Nichol­son effectue avec un mélange de grâce et de brio à se pâmer. Des détails de ce genre, on en trou­ve plein dans la fil­mo­gra­phie de Brooks, qui est l’un des plus grands directeurs d’acteurs au monde, pré­cisé­ment car il y a chez lui une atten­tion inouïe pour les fluc­tu­a­tions sub­tiles des comé­di­ens et comé­di­ennes. On joue dans ses films comme nulle part ailleurs.

Josué Morel