Quel rap­port Toledano et Nakache, papes de la comédie pop­u­laire, entre­ti­en­nent-ils à la société française et à la chose poli­tique ? Juste une illu­sion, leur dernier film, per­met de faire le point.

C’est la pre­mière fois que le titre d’un film d’Éric Toledano et Olivi­er Nakache n’affiche pas une lim­pid­ité en sym­biose avec la ron­deur du feel-good movie pro­pre à leur ciné­ma. Quelle est au juste « l’illusion » en ques­tion ? Il s’agit d’abord d’un motif. Le film se passe en 1985 et se con­cen­tre sur une petite famille de la ban­lieue parisi­enne, les Dayan – et plus par­ti­c­ulière­ment sur le cadet, Vin­cent (Simon Bou­blil), alors que se pro­file sa bar-mitsvah. L’intrigue oscille entre la chronique d’une sor­tie douce-amère de l’enfance et le por­trait famil­ial, avec une place comique de choix accordée au leit­mo­tiv du faux. Yves, le père (Louis Gar­rel), est un cadre au chô­mage qui cache à ses enfants (ou du moins croit cacher) qu’il a été licen­cié de sa boîte ; Vin­cent ment pour séduire Anne-Karine, son béguin au col­lège ; il porte une doudoune rose tein­tée en noir (car le mod­èle est moins cher) ; avec sa bande d’amis, il se pro­cure un film porno bap­tisé « La Ruée vers Lau­re » qu’il dis­simule dans un jeu d’échecs, etc. L’illusion, c’est aus­si plus large­ment le ver­nis rétro du film, qui recon­stitue avec délec­ta­tion le milieu des années 1980 et le présente comme un âge d’or para­dox­al : le chô­mage bat son plein, la crise n’est pas loin, mais il est encore pos­si­ble de s’élever sociale­ment, les femmes com­men­cent à pren­dre du galon dans les entre­pris­es (San­drine, la mère de famille jouée par Camille Cot­tin) et la jeunesse se mobilise autour de SOS Racisme et de son slo­gan « Touche pas à mon pote ». On com­mence à le voir : une fois encore, Toledano et Nakache font de la comédie un ter­rain de jeu qui n’est pas exempt de con­sid­éra­tions poli­tiques, même si la poli­tique s’exprime sou­vent chez eux sur le mode de l’inconscient (Le Sens de la fête et sa vision de l’entreprise).

Ma place dans le trafic

Com­ment faire société ? C’est l’une des ques­tions cen­trales du duo de réal­isa­teurs, apôtres d’un vivre-ensem­ble rassem­bleur, mais moins inno­cent qu’il n’en a l’air. Elle s’articule au début du film autour de la notion de « place ». Yves a dou­ble­ment per­du la sienne : pre­mière­ment son poste de « cadre », dont il s’enorgueillit – pour ce juif d’origine maro­caine, c’est un insigne à plas­tron­ner –, puis sa place de park­ing, mod­i­fiée par le concierge du HLM, M. Berg­er (Pierre Lot­tin). Ce dernier, avec sa sim­plic­ité mal dégrossie (homme à tout faire, il se démar­que surtout par sa con­ju­gai­son hasardeuse), con­stitue une présence presque menaçante dans l’espace de son foy­er où, en qual­ité de répara­teur, il fait mon­tre d’une viril­ité et d’une aisance dont Yves est dépourvu. La piste du con­flit, pur moteur comique, ne sera pas creusée sur un ver­sant dra­ma­tique. On y devine pour­tant une angoisse d’être rem­placé, d’autant que Berg­er aide San­drine à installer un ordi­na­teur qui pour­rait per­me­t­tre à celle-ci de pren­dre la place du chef de famille, octroy­ant au foy­er le con­fort matériel auquel elle aspire (autre sit­u­a­tion con­flictuelle autour d’une « place » : celle de la cham­bre qu’on promet à Vin­cent, lequel doit en atten­dant partager celle de son grand frère). Même l’intrigue amoureuse entre Vin­cent et Anne-Karine est tra­vail­lée par un con­flit non seule­ment de classe, mais aus­si d’origine : fille d’un père con­ser­va­teur (genre catho tra­di) qu’elle ne sup­porte pas, elle s’amuse de la pos­si­bil­ité de sor­tir avec un Arabe ou un Juif pour le faire enrager. Ce qui fait bien les affaires de Vin­cent, puisqu’il est les deux.

Comme sou­vent, Toledano et Nakache frot­tent leur pro­gramme comique à cette matière abra­sive jusqu’à un cer­tain point, avant de pren­dre la tan­gente. Cette tan­gente est ici lit­térale et pré­cise le rap­port du film à « l’illusion », à ce stade du réc­it encore un peu flou. Dans une scène accom­pa­g­née par « Ma place dans le traf­ic » de Fran­cis Cabrel, Yves attend pour un entre­tien d’embauche dans une salle peu­plée de cadres dans le même cas que lui : des pères de famille revê­tant l’uniforme costard-imper, qui encer­clent avec angoisse chaque petite annonce présente dans Le Figaro ou Les Échos. Le désar­roi du per­son­nage face à la con­cur­rence accouche d’une bas­cule : Yves s’enfuit en courant dans les couloirs de l’entreprise, tan­dis qu’en mon­tage alterné, San­drine com­mence à danser seule chez elle au son de « I’m so excit­ed ». Défait, son époux ren­tre alors à l’appartement et la décou­vre en train de se déhanch­er. Mais l’énergie pos­i­tive de San­drine l’emporte sur sa sin­istrose, au même titre que la sec­onde chan­son rem­place la pre­mière. À rebours de la con­fronta­tion que sem­blait alors installer le scé­nario, Yves lâche sa servi­ette et son man­teau, pour rejoin­dre San­drine dans sa frénésie. À par­tir de là, le film com­mence à déten­dre les fils de la con­flict­ual­ité pour se branch­er sur une énergie col­lec­tive qui adoucit les con­tours de cette famille où l’on se dis­putait jusqu’alors beau­coup. Autrement dit, aux petits tra­cas du réel, Toledano et Nakache opposent une logique de fuite, qui prend dif­férentes formes : les ver­tus de la sus­pen­sion, de l’artifice, du mir­a­cle (Yves dit y croire, avant de décrocher une jolie somme dans un jeu radio) et du « rêve d’un autre monde » que chante alors le groupe Télé­phone sur la place de la Con­corde, après un dis­cours d’Harlem Désir, fon­da­teur de SOS Racisme. Même si là encore, des petites scènes rap­pel­lent le fond idéologique brassé par les fluc­tu­a­tions de l’intrigue : le mariage de San­drine et d’Yves sem­ble ain­si sauvé pour de bon lorsque la pre­mière obtient à son tour le statut de cadre.

Juste un symptôme

Le choix des années 1980 est à ce titre à dou­ble tran­chant, voire un peu ambiva­lent. S’il est certes le ter­reau de gags qui pla­cent Juste une illu­sion plutôt dans le haut du panier de la fil­mo­gra­phie des deux réal­isa­teurs, il pose aus­si ques­tion en miroir du présent dans lequel sort le film. Pourquoi 1985 ? Il y a certes le chô­mage et le SIDA (dont il est fait men­tion, d’une manière aus­si rapi­de qu’anecdotique), mais au fond cette époque, qui cor­re­spond à l’enfance des réal­isa­teurs, appa­raît comme une oasis per­due ; une époque précé­dant la pre­mière per­cée de taille de l’extrême droite, aux lég­isla­tives de 86 ; une époque où l’on peut encore être cadre et devenir copain avec son concierge aux remar­ques racistes et inno­cem­ment anti­sémites (le bon bougre sera même invité à la bar-mitsvah de Vin­cent) ; une époque où il fai­sait, en somme, plutôt bon vivre. Et l’on finit par com­pren­dre que le titre est une invi­ta­tion, à moitié assumée, lancée au spec­ta­teur qui tire la gueule devant l’actualité, de se réfugi­er dans la tiédeur mol­leton­née d’une salle de ciné­ma pour un shot de soleil et de « jours heureux ». Un détail par­mi d’autres en atteste : dans l’ouverture de « La Ruée vers Lau­re » (le porno évo­qué plus haut), on aperçoit les deux réal­isa­teurs qui s’amusent à jouer les valets en livrée, clin d’œil qui vaut aus­si comme une pro­fes­sion de foi – l’euphorie est dans le faux.

Mais un autre jeu post-mod­erne mon­tre aus­si, cette fois de manière incon­sciente, la part d’aveuglement et de déni que représente pareille entre­prise. C’est la pre­mière image du film, son pre­mier gag : en amont du générique, on voit défil­er les logos des sociétés pro­duc­tri­ces comme elles appa­rais­saient dans les années 1980 (à l’exception, bien sûr, de celui de Dis­ney +). Celui qui ouvre le bal est Canal + (chaîne lancée, ça tombe bien, en 1984), avant que le fameux brouil­lage qui a ren­du la chaîne célèbre ne par­a­site le logo. Beau symp­tôme de ce film, qui s’ouvre donc avec la nos­tal­gie d’un Canal + antérieur à l’ascension de Bol­loré et de son empire médi­a­tique. Sur l’écran de sa télé, San­drine regarde avec ten­dresse défil­er une France qui n’existe plus vrai­ment, où la foule se rassem­ble pour célébr­er la dif­férence et la diver­sité. Car­ac­téris­tique emblé­ma­tique de Toledano et Nakache depuis au moins Intouch­ables (sur un mode incon­séquent) et Sam­ba (avec des inten­tions human­istes plus affichées) : ils s’emparent, par­fois avec une cer­taine audace, de sujets ou de champs poli­tisés pour mieux leur sub­stituer un tableau radieux, un monde dans lequel on aurait sup­posé­ment envie de se gliss­er, une heure ou deux, pour « faire pause ». Pro­gramme char­mant, une fois encore mieux tenu que les précé­dentes réal­i­sa­tions du duo, mais dont le mirage repose sur une dépoli­ti­sa­tion pour le coup tout à fait volon­taire.