Cette année 2006 aura été l’oc­ca­sion de célébr­er un cinéaste japon­ais trop peu con­nu : Mikio Naruse. Après la sor­tie de la mono­gra­phie que lui a con­sacrée Jean Nar­boni, Le Repas, Nuages flot­tants et Nuages d’été font l’ob­jet d’une reprise en salle et d’une sor­tie DVD. Mais le grand événe­ment sera bel et bien la rétro­spec­tive qu’or­gan­ise la Mai­son de la cul­ture du Japon à Paris, regroupant l’in­té­gral­ité de ses films, dont cer­tains sont restés à ce jour invis­i­bles en France. L’oc­ca­sion de se pencher sur l’u­nivers d’un cinéaste pas­sion­nant…

Petite mise au clair

Com­mençons par répéter ce que tout le monde sem­ble dire afin de présen­ter ce cinéaste : il est le qua­trième grand du ciné­ma clas­sique japon­ais, injuste­ment oublié à un moment où les trois autres, qui sont Mizoguchi, Ozu et Kuro­sawa, sont encore et tou­jours d’ac­tu­al­ité, que cela soit sous la forme de rétro­spec­tives, d’inédits, de repris­es ou d’édi­tions DVD. Mais parce qu’il est peu con­nu, on peut dire sans exagéra­tion, et sans cacher par ailleurs la pro­fonde admi­ra­tion que nous por­tons à ce cinéaste, que 2006 sera bel et bien l’an­née Naruse, mar­quée par la pub­li­ca­tion d’un cof­fret qua­tre DVD regroupant trois des films les plus fameux du réal­isa­teur japon­ais, ain­si qu’une rétro­spec­tive de l’in­té­gral­ité de son œuvre qui aura lieu à la Mai­son de la Cul­ture du Japon à Paris. Mais c’est bien Jean Nar­boni qui, en pub­liant une mono­gra­phie entière­ment con­sacrée à Naruse il y a quelques mois, a ouvert les fes­tiv­ités. Cri­tique fameux mais trop peu pro­duc­tif – et dont on espère un jour voir pub­li­er un recueil de ses textes – Jean Nar­boni, en choi­sis­sant de s’ax­er unique­ment sur Naruse, fai­sait un geste fort, en affir­mant de façon con­crète que ce cinéaste, dont on évoque le nom seule­ment du bout des lèvres, était tout sim­ple­ment l’un des plus grands cinéastes au monde.

Briève­ment, on peut con­sid­ér­er que la place mineure, com­parée aux cinéastes japon­ais évo­qués plus haut, accordée aujour­d’hui à Mikio Naruse s’ex­plique par au moins une rai­son prin­ci­pale : la rad­i­cal­ité du style, c’est-à-dire de la mise en scène. Le style de Naruse est à pre­mière vue moins impres­sion­nant que celui d’un Kuro­sawa, vir­tu­ose, baroque et épique, que celui d’un Ozu, min­i­mal­iste et rad­i­cal, ou enfin d’un Mizoguchi, épuré et musi­cal. Il est cer­tain qu’un plan de Naruse est à pre­mière vue moins frap­pant qu’un plan de ses con­frères. À ce titre, un de ses assis­tants, dans l’un des bonus DVD, racon­te que la vision des rushs tournés dans la journée était tou­jours inquié­tante car, face à la sim­plic­ité de ces plans, plusieurs mem­bres de l’équipe se demandaient si cela suf­fi­rait, s’il y avait assez de matière visuelle pour que des gens payent leur bil­let et se ren­dent dans une salle. Mais c’est au mon­tage que tout pre­nait forme et que le génie de la mise en scène de Naruse éclatait au grand jour. Comme cela, l’air de rien, tous ces plans qui à l’o­rig­ine ne payaient pas de mine s’en­chaî­naient par­faite­ment, s’im­posant comme l’év­i­dence même.

Mais à voir et revoir plusieurs des films de Naruse, on peut aus­si tout sim­ple­ment se dire que ce cinéaste est inclass­able et étrange. Que cherche à nous dire Naruse à tra­vers ses films ? Quel est son point de vue ? Y a‑t-il une dénon­ci­a­tion, un par­ti pris clair exprimé ? On peut bien évidem­ment en douter. Naruse sem­ble tout sim­ple­ment faire un con­stat de ce qui est, de ce qui se passe, sans jamais aller véri­ta­ble­ment ouvrir une porte de sor­tie. Naruse n’est pas un cinéaste poli­tique. Il n’analyse les prob­lèmes soci­aux à tra­vers des caus­es et des con­séquences dont l’é­tude serait cen­sée fournir l’esquisse d’une solu­tion. Naruse n’est pas, comme le dit Audie E. Bock, un human­iste : «Aucun human­isme dans ce ciné­ma, car Naruse n’at­tribue pas la souf­france humaine à des caus­es externes ; aucun idéal­isme non plus.»

La souf­france humaine qui se déploie dans une pro­por­tion impres­sion­nante dans les films de Naruse n’au­rait donc en par­tie pour orig­ine que ce que l’on appelle la vie. La force de son ciné­ma est qu’il nous ren­voie à ce qui est impal­pa­ble et invis­i­ble, à l’éter­nelle souf­france, l’éter­nelle peine con­sid­érée comme le lot de tout homme quel qu’il soit. Naruse nous laisse bouche bée face à ce con­stat. Comme il le dit lui-même : «Depuis mon plus jeune âge, j’ai com­pris que le monde dans lequel nous vivons nous trahit.»

Les hautes trahisons

La trahi­son induit un avant et un après : c’est la rup­ture entre ce qui a été et ce qui est aujour­d’hui, entre le monde tel qu’il était et le monde tel qu’il est. C’est un ordre des choses, un espoir à jamais brisé et souil­lé. Naruse fait générale­ment débuter son réc­it à un moment où «le mal est fait», pour repren­dre une expres­sion que Jean Nar­boni util­i­sait à pro­pos de Mau­rice Pialat. Dès le début d’un film de Naruse, la cause est enten­due : tout a été per­du, et ce bien avant que nous décou­vrons ces per­son­nages. À ce titre, le début de Nuages flot­tants, sor­ti en 1955, est révéla­teur, puisqu’il s’ag­it d’im­ages d’ac­tu­al­ités de rap­a­triés japon­ais en 1945, après la défaite. Ces images attes­tent d’une cas­sure fon­da­men­tale entre deux Japon, entre deux sociétés, et induit donc que tout ce qui a été fait, dit ou mis au point antérieure­ment, a aujour­d’hui volé en éclat, qu’il s’ag­it de repar­tir à zéro en faisant table rase de ses anciens rêves. L’er­reur fon­da­men­tale que font ses per­son­nages, ce qui fait l’aspect trag­ique de leurs his­toires, est que ces hommes et ces femmes que nous voyons ne veu­lent pas renon­cer à ce qui exis­tait avant. Ils s’ac­crochent dés­espéré­ment à la moin­dre par­celle de sur­vivance, essayant de raviv­er la flamme qui jadis illu­mi­nait leur vie. Nuages flot­tants, con­sid­éré comme le chef d’œu­vre de Naruse, est révéla­teur de cette atti­tude. Ce film nous racon­te l’his­toire d’un homme et d’une femme qui, en poste dans le sud asi­a­tique pen­dant la guerre, se sont aimés. Après la défaite, la jeune femme retrou­ve celui qui était son amant et qu’elle avait per­du de vue. Mais celui-ci est retourné vivre avec sa femme et ne peut plus la quit­ter. Ce syn­op­sis de base n’évoluera pas deux heures durant. Ces deux amants, bien qu’é­tant amoureux l’un de l’autre, ne peu­vent ni vivre l’un sans l’autre, ni vivre ensem­ble. Ce qui était beau, clair et limpi­de à leur ren­con­tre s’est con­sid­érable­ment com­pliqué. Quelque chose a été rompue défini­tive­ment. Le cou­ple ne peut envis­ager l’avenir, et se traîne dans un présent pesant en ne ces­sant d’évo­quer un passé qui n’est plus.

Ce qui a été brisé ne peut être uni à nou­veau. Il appa­raît impos­si­ble de rassem­bler les morceaux, de con­tin­uer à vivre mal­gré les affronts. Jamais il n’y aura, dans ce ciné­ma, de renais­sance. Les per­son­nages ont beau dire qu’ils se par­don­nent, ont beau vouloir recom­mencer à zéro, rien n’y fait. La rup­ture, la trahi­son, c’est quelque chose de pois­seux qui vous colle à la peau, dont on ne peut se débar­rass­er ; une névrose obses­sion­nelle à laque­lle on revient encore et tou­jours. C’est un rado­tage per­pétuel qui fait de nous des mon­stres rem­plis de ran­cunes.

Les temps ont changé et le vent a tourné. Cer­tains ont négo­cié ce virage sans y laiss­er trop de plumes. D’autres n’ont absol­u­ment rien vu venir, ne peu­vent que con­stater l’am­pleur des dégâts et tente alors dés­espéré­ment de main­tenir un on ne sait quoi, en usant de moyens qui se révè­lent être totale­ment pathé­tiques. Dans Nuages d’été, Wasuke souhaite que ses fils ou, dans le pire des cas, sa famille, gar­dent les ter­res que lui a léguées son père. Il se sent investi par une mis­sion qui est le but de sa vie, à savoir trans­met­tre ce qui lui a été trans­mis. Ce per­son­nage est d’une cer­taine façon le garant tra­di­tion. Mais la vie, les évo­lu­tions de la société et des mœurs en ont décidé autrement. La faib­lesse fon­da­men­tale qui est la sienne et, dis­ons le franche­ment, sa bêtise, ne lui don­nent pas les moyens de lut­ter con­tre ces évo­lu­tions qui font vol­er en éclat la vision archaïque du monde qui est la sienne. Mais, Naruse oblige, ce per­son­nage a de mul­ti­ples facettes, et il serait illu­soire de ten­ter d’émet­tre un juge­ment à son encon­tre. Tour à tour bour­reau et vic­time, il se situe dans un entre-deux, tirail­lé entre les devoirs qu’il croit être les siens et la réal­ité qui va dans un sens autre. Impos­si­ble de ne pas le haïr en voy­ant son atti­tude face à la branche fémi­nine de la famille, mais impos­si­ble aus­si de ne pas être boulever­sé en le voy­ant réalis­er que son fils va bien quit­ter la mai­son pour aller étudi­er à la ville. Ce per­son­nage pen­sait avoir toutes les cartes en main pour réus­sir sa vie et trans­met­tre ce qu’il avait, c’est-à-dire assur­er la sur­vivance de sa famille et de son rang. Mais entre-temps, la vie a fait son œuvre…

Pour qu’il y ait trahi­son, il faut qu’il y ait trahi­son de quelque chose, d’une règle, une base solide. Ce qui est frap­pant dans un film comme Nuages d’été, c’est que la vie, ses évo­lu­tions et ses acci­dents, vont à l’en­con­tre de la sur­vivance du rite. Le rite, conçu pour être au cen­tre de la vie du citoyen, conçu pour organ­is­er la vie de la cité, est ce qui tente de main­tenir un sem­blant de passé dans le présent. Le rite fait comme si la trahi­son n’ex­is­tait pas. Il se doit de pro­longer mal­gré tout. Wasuke voudrait mari­er son fils dans les règles, en suiv­ant la tra­di­tion, tout en sachant per­tinem­ment qu’il n’en a pas les moyens. Il doit alors emprunter de l’ar­gent, se livr­er à des mani­gances plutôt lam­en­ta­bles afin de pou­voir organ­is­er une céré­monie digne de ce nom. Autour du rite, c’est-à-dire de ce qui se répète, c’est l’é­clate­ment, la divi­sion. Le rite n’est qu’une façade d’u­nion. Dans Frère et sœur, les plans mag­nifiques de la fête des morts font suite à la querelle d’une extrême vio­lence sur­v­enue entre le frère et la sœur. À la désunion s’op­pose l’u­nion, à ce qui per­dure s’op­pose ce qui vient de se bris­er.

La trahi­son inter­vient à par­tir du moment où un indi­vidu a décidé de vivre la vie qu’il entend et de ne pas se soumet­tre à l’or­dre que l’on souhaite lui impos­er, fut-il ances­tral. Dans Frère et sœur, Mon décide quit­ter la cam­pagne et sa famille afin de gag­n­er sa vie à la ville. Naïve et idéal­iste, elle passe de désil­lu­sion en désil­lu­sion, et revient au foy­er enceinte d’un jeune étu­di­ant dont elle n’a plus de nou­velles. Battue par son frère, elle retourne à Tokyo, avorte et, afin de gag­n­er sa vie, devient pros­ti­tuée. Le frère et la sœur qui ne cessent de se bat­tre sont en fait tous les deux vic­times de ce que la vie a fait à leurs espérances, de ce qu’ils voulaient. La sœur, cher­chant autre chose que la vie morne et ennuyeuse de la cam­pagne ou encore un mariage d’in­térêt, est passée de cat­a­stro­phes en cat­a­stro­phes et se con­sid­ère doré­na­vant avilie à jamais. Mal­gré son jeune âge, elle pense que sa vie est un échec, et que les hommes, ceux en qui elle avait mis le plus d’e­spoir, ceux dont elle attendait la félic­ité, se sont révélés être les pires créa­tures qui soient. Le frère, de son côté, s’es­time trahi par cette sœur qu’il a adorée durant toute son enfance. La petite fille qu’il a pro­tégée, choyée est dev­enue une femme qui a choisi d’être indépen­dante. Mais parce qu’elle vit cette exis­tence et qu’elle est alors mon­trée du doigt, le frère, parce qu’il est faible et pris­on­nier des idées étriquées de la pen­sée rurale japon­aise, rejette sa sœur, ne veut plus enten­dre par­ler d’elle. Au fond, il con­sid­ère, en agis­sant comme elle l’a fait, qu’elle a trahi le petit garçon et la petite fille qu’ils étaient. Ce qu’il aurait souhaité, c’est garder la petite fille qu’elle était près de lui toute sa vie. Mais la vie en a décidé autrement.

C’est d’e­spérances trahies dont il est aus­si ques­tion dans Le Repas. Dès le début, la femme au foy­er qu’est Michiyo fait part en voix off de la pro­fonde décep­tion qui est la sienne. Son mariage est d’une monot­o­nie dés­espérante et le quo­ti­di­en n’of­fre rien de grandiose. Rien de ce qu’elle avait espéré n’a pu avoir lieu. Elle est comme pris­on­nière. Elle reproche à son mari le peu de com­mu­ni­ca­tion qu’ils ont. Elle est déçue. L’ar­rivée de sa jeune nièce vient alors boule­vers­er le cou­ple. Cette jeune nièce, vive, pétil­lante et légère­ment irri­tante, est à l’op­posée de ce qu’est Michiyo aujour­d’hui. Cette jeune fille sym­bol­ise ce qu’é­tait Michiyo avant la décep­tion qui est la sienne. Elle n’a pas encore été trahie par la vie, a des espoirs à la fois lumineux et stu­pides. Mais à la dif­férence de Voy­age en Ital­ie, c’est-à-dire d’un catholi­cisme à la Rosselli­ni, il n’y a chez Naruse, comme nous l’avons déjà dit, aucune renais­sance pos­si­ble, c’est-à-dire aucun véri­ta­ble hap­py-end, fut-il dans les larmes et dans le chaos. La fin de ce film laisse songeur car, bien que le cou­ple se remette ensem­ble après une courte péri­ode de sépa­ra­tion, on ne voit pas en quoi l’avenir serait dif­férent du passé. Ce que nous dit cette femme, c’est que la vie, pour elle, con­sis­tera à accepter cet état de fait et donc,de façon sous-enten­due, à se con­tenter de cette vie qui la dés­espère. Ce cou­ple ne va pas repar­tir sur des bases nou­velles. Alors qu’ils sont dans le train qui les ramè­nent chez eux, le mari de Michiyo dort. Assise à côté de lui, elle en prof­ite pour déchir­er et jeter par la fenêtre la let­tre qu’elle lui avait écrite durant cette péri­ode de sépa­ra­tion afin de s’ex­pli­quer. Alors qu’il s’éveille légère­ment, elle souhaite lui dire de vive voix ce qui était con­tenu dans la let­tre. Mais son mari préfère se repos­er et se ren­dort. Cette fin, mal­gré ce que la femme va ensuite nous dire, sonne comme le tri­om­phe du refoulé. Ce qu’elle trahit à ce moment là, c’est elle-même, ses idéaux et ce qu’elle espérait. Selon une idée de morale de soumis­sion à cet homme qui tra­vaille et endure la vie, elle accepte ce qu’elle ne pou­vait au début du film sup­port­er.

La trahi­son, cela peut être ce moment où ce que l’on avait espéré de l’autre ne se réalise pas. Mais l’at­tente de l’autre est quelque chose d’am­bigu. Attend-on ce que l’autre a promis ou bien est-ce l’idée de l’autre qui n’est qu’un fan­tasme ? En fon­dant des espérances sur autrui, l’in­di­vidu est aveuglé par sa recherche d’idéal. Il pro­jette alors sur untel ses pro­pres fan­tasmes sans tenir compte de la réal­ité. Ce ne sont alors pas for­cé­ment les autres qui ne sont pas à la hau­teur, mais plutôt la con­stata­tion que le réel est dif­férent de celui que nos cerveaux enfan­tins avaient espéré. D’où, chez Naruse, cette absence d’hu­man­isme, que nous évo­quions plus haut, c’est-à-dire le refus de voir dans les caus­es extérieures les respon­s­ables d’une sit­u­a­tion, et le refus de pren­dre par­ti pour tel ou tel per­son­nage, tel ou tel mode de vie. Il n’y a chez lui aucune promesse de libéra­tion. L’air de rien, dis­crète­ment, sur la pointe des pieds, à tra­vers des moyens min­imes, Naruse nous peint un monde d’une portée dra­ma­tique intense.