Jean Renoir com­mence à réalis­er en plein âge d’or du ciné­ma muet. Quand ses deux pre­miers films par­lants, On purge Bébé et La Chi­enne, sor­tent la même année (21 juin et 19 novem­bre 1931), il est déjà un cinéaste recon­nu. Film de quar­ante-six min­utes tourné en six jours, On purge Bébé devient vite un suc­cès pop­u­laire. Cette his­toire vaude­vil­lesque et potache per­met à Renoir de s’amuser des nou­velles pos­si­bil­ités offertes par le son syn­chrone. La Chi­enne, drame social anar­chiste, va ensuite mar­quer le début d’une péri­ode réal­iste pour Renoir et pour le ciné­ma français. Le réal­isa­teur con­firme sa maîtrise de la mise en scène, son ambi­tion esthé­tique et sa fas­ci­na­tion pour le son direct avec ce film grave, servi par une dis­tri­b­u­tion par­faite.

Mau­rice Legrand (Michel Simon) s’ennuie entre son tra­vail de caissier à la bon­neterie Hen­ri­ot et sa triste vie con­ju­gale avec une femme grincheuse et avare. Pour se dis­traire un peu, il peint tous les dimanch­es, au grand dam de son épouse. Lorsque Mau­rice ren­con­tre la jeune et blonde Lulu (Janie Marèze), il en tombe éper­du­ment amoureux. Lulu et son petit ami, Dédé (Georges Fla­mant), voient dans le vieil homme une bonne dinde à plumer. Croy­ant Mau­rice pein­tre de pro­fes­sion, Lulu lui demande de réalis­er des toiles pour les reven­dre en les sig­nant d’un nom d’empreint à l’insu de l’artiste ama­teur. Lulu s’assure un train de vie décent et per­met à Dédé de régler ses dettes de jeu per­ma­nentes. Mau­rice décou­vri­ra la supercherie de la vente de tableaux et l’acceptera, mais il ne pren­dra pas aus­si bien le fait d’être dupé en amour après avoir tout quit­té de sa vie con­ven­tion­nelle pour vivre aux côtés de sa belle. Le mépris de Lulu aura rai­son de la bien­veil­lance de Mau­rice, dont la rage ven­ger­esse met­tra fin aux supercheries des deux jeunes amants manip­u­la­teurs de façon rad­i­cale. Il tue Lulu et laisse accuser Dédé, avant de tout quit­ter pour finir clochard, sans prêter gare à ses pro­pres toiles désor­mais exposées sur la rue Matignon.

Le Pari(s) de Renoir

La Chi­enne se déroule à Mont­martre, quarti­er des artistes et surtout des pein­tres, asso­cié à une atmo­sphère bohème et pop­u­laire à la fois. D’où le choix de Mau­rice Legrand de présen­ter son passe-temps comme son emploi prin­ci­pal. Le film est tourné en décors naturels. Il est donc pos­si­ble de recon­stituer la géo­gra­phie du Paris de Renoir et d’identifier à l’écran les lieux réels tra­ver­sés par les per­son­nages : Mau­rice ren­con­tre Lulu place Émile Goudeau et la tue rue Rav­i­g­nan, près des Abbess­es. Rap­pelons qu’en plus d’être tourné en décors naturels, le film est en son direct, ce qui lui con­fère une véri­ta­ble authen­tic­ité et un aspect qua­si doc­u­men­taire, comme le souligne Daniel Serceau dans sa biogra­phie con­sacrée à Renoir :

“Les scènes de rue, l’omniprésence de Mont­martre, de ses escaliers et de ses “becs de gaz” con­fèrent à cet ouvrage, qui donne si sou­vent l’impression d’avoir été pris sur le vif, un air d’époque et en fait presque un doc­u­ment ethno­graphique. […] Par-delà ses aspects de doc­u­ment soci­ologique (l’univers du peu­ple de Paris, de la petite pègre et des marchands de tableaux), Renoir filme “l’invisible” : ce qui se passe “der­rière les fronts, der­rière les crânes”.”[1]

Pour une des pre­mières fois au ciné­ma, on entend les petits bruits de l’arrière-plan, les effets de réso­nance, la pro­fondeur des rues, des pièces… En 1931, le son est vécu comme un champ d’expérimentation intéres­sant et un nou­v­el espace de créa­tiv­ité. Dans ses mémoires, Jean Renoir avoue sa pas­sion pour le son : “Pour moi, un soupir, le grince­ment d’une porte, des pas sur le pavé peu­vent être aus­si élo­quents qu’un dia­logue.”[2] La dimen­sion sonore dépasse la sim­ple expéri­ence ludique, déjà pra­tiquée par Renoir dans On purge Bébé. Avec La Chi­enne, le son devient un élé­ment essen­tiel de la con­struc­tion et de la créa­tion filmiques. Une atten­tion que l’on doit peut-être à l’assistant son, Joseph de Bre­tagne, qui “com­mu­ni­qua sa reli­gion de l’authenticité sonore”[3] à Renoir. Authen­tic­ité des lieux, aléas sonores dus aux décors naturels, incer­ti­tude tolérée dans les voix (mots écorchés, répétés) : tout ceci con­tribue à inté­gr­er l’histoire extra­or­di­naire de La Chi­enne dans un con­texte nat­u­ral­iste et quo­ti­di­en, pour mieux ren­forcer l’impact d’un réc­it trag­ique.

“Ce sont de pauvres hommes, comme moi, comme vous”

Le film s’ouvre sur un castelet présen­tant un spec­ta­cle de Guig­nol : la célèbre mar­i­on­nette va suc­ces­sive­ment présen­ter la thé­ma­tique du film et les per­son­nages de l’intrigue. Ce pro­logue théâ­tral encadre le réc­it pour lui don­ner une portée poé­tique et une valeur fab­uleuse, tout en le présen­tant comme une démon­stra­tion cri­tique. La référence au jeu pour­rait laiss­er sup­pos­er une comédie, aus­si grinçante soit-elle. Le sys­tème théâ­tral rap­pelle en effet l’ouverture de cer­tains films de Sacha Gui­t­ry. Mais l’emploi de mar­i­on­nettes évoque aus­si le thème du faux-sem­blant, de l’artifice et du sub­terfuge. On asso­cie volon­tiers Guig­nol aux thèmes de la vio­lence et de l’ordre autori­taire, à cause de ses fameux coups de bâtons. Guig­nol, c’est le théâtre de l’anarchie et du désor­dre. D’emblée, nous savons que La Chi­enne sera une his­toire non con­ven­tion­nelle (par rap­port à l’éthique sociale et aux modes ciné­matographiques). Guig­nol intro­duit les pro­tag­o­nistes de l’action en indi­quant que “ce sont de pau­vres hommes, comme moi, comme vous”. On peut donc com­pren­dre : ce sont de pau­vres mar­i­on­nettes, comme moi, comme vous. Les per­son­nages seraient les pan­tins d’un des­tin fatal et ne pour­raient échap­per à leur con­di­tion. Après avoir rossé deux mar­i­on­nettes qui se dis­putaient sur le statut du film (“comédie à ten­dance morale” ou pièce “sans inten­tion morale”), Guig­nol présente les trois pro­tag­o­nistes de la tri­an­gu­laire amoureuse de La Chi­enne : “Lui, elle et l’autre”. Cette expres­sion boule­vardière reprend les ter­mes du roman de La Fouchardière, dont le film s’inspire. Mais ces mots ne sont qu’une fausse piste, puisqu’ils sont détournés de leur con­no­ta­tion habituelle. Nous ne sommes pas dans une comédie légère ou vaude­vil­lesque avec sim­ple­ment le mari, la femme et l’amant.

Guig­nol est posté à gauche du cadre surligné par le con­tour du castelet. L’image des pro­tag­o­nistes appa­raît droite cadre en surim­pres­sion. La pos­ture des per­son­nages dans ces cour­tes appari­tions les réduit à des types soci­aux. Mau­rice Legrand (Michel Simon) est recro­quevil­lé sur lui-même, comme s’il s’excusait d’être là. Lulu (Janie Marèze) joint ses mains et lève les yeux vers le haut, le sourire aux lèvres. Cette atti­tude sug­gère le car­ac­tère rêveur et opti­miste de la jeune femme. Dédé (Georges Fla­mant) enlève son cha­peau, passe sa main dans ses cheveux et rajuste son cou­vre-chef. Sa tenue ves­ti­men­taire et ses quelques gestes suff­isent à le présen­ter comme un séduc­teur et un gang­ster de pacotille. Les com­men­taires de Guig­nol sur ces images annon­cent le cynisme et l’ironie car­ac­téris­tiques du film. De Lulu, il nous dit : “elle est tou­jours sincère, elle ment tout le temps”. De la descrip­tion de Mau­rice Legrand à celle de Dédé, le dis­cours se fait plus bref, tou­jours plus sim­ple et infor­matif. Ain­si, au sujet de du jeune homme, Guig­nol nous dit seule­ment : “c’est le môme Dédé, et rien de plus”. À l’instar du jury du tri­bunal à la fin du film, la mar­i­on­nette se soucie peu de savoir qui est vrai­ment Dédé. Cette présen­ta­tion du trio évite les fior­i­t­ures psy­chologiques du roman de La Fouchardière. La sécher­esse de ton dans ce pro­logue annonce le style général du film : Renoir ne portera pas de juge­ment sur les per­son­nages, mais pro­posera un dis­cours effi­cace, empreint de cynisme.

À la fin de cette présen­ta­tion, le rideau de fond de scène se lève et la caméra passe à tra­vers le castelet, devenu le monte-plat d’une salle de récep­tion. À cette époque, beau­coup de cinéastes sac­ri­fient les mou­ve­ments de caméra, lourds et bruyants, en rai­son de la prise de son. Mais Renoir va les mul­ti­pli­er dans ce film, prou­vant la vir­tu­osité de son équipe tech­nique et ne renonçant pas à ses objec­tifs styl­is­tiques. Ici, un repas est organ­isé en l’honneur du patron de la bon­neterie, Mon­sieur Hen­ri­ot, entouré d’employés souri­ants, voire gogue­nards. Cette atmo­sphère mielleuse nous plonge d’entrée de jeu dans une belle mas­ca­rade sociale. Au cours de la scène, la reprise de l’effet de sur­cadrage, per­mise par le monte-plat, rap­pelle l’artificialité de cette sit­u­a­tion et oblige le spec­ta­teur à adopter une dis­tance ironique. Un mou­ve­ment panoramique droite-gauche per­met de soulign­er le grotesque des per­son­nages. Le mou­ve­ment s’achève sur Mau­rice Legrand, mar­mon­nant en bout de table, seul à ne pas partager l’hilarité générale. Cet homme au regard mélan­col­ique n’est pas à l’aise avec les rites soci­aux et détonne dans cet univers mas­culin, où les plaisirs de l’alcool, du tabac et des cig­a­res lui demeurent étrangers. Cette con­stata­tion con­firme les pro­pos de Guig­nol : “Il s’est fait une cul­ture intel­lectuelle et sen­ti­men­tale au-dessus du milieu où il évolue, de telle sorte que dans ce milieu, il a exacte­ment l’air d’un imbé­cile.”

Les traits majeurs du por­trait de Legrand, dressé par Guig­nol, appa­rais­sent déjà ici. On le voit artiste incom­pris, objet de rail­leries, asservi à son épouse (elle ne lui aurait don­né que la per­mis­sion de minu­it), manip­ulé par des per­son­nes mal inten­tion­nées. La dis­cus­sion de Legrand avec un jeune employé zélé prou­ve le côté réfléchi et dés­abusé d’un Mau­rice poète. Face à lui, le jeune tient des pro­pos désuets et futiles. Il ne con­verse avec son aîné que pour le con­va­in­cre de con­tin­uer la soirée ailleurs et de servir ain­si de dis­trac­tion aux employés (un “dîn­er de cons” avant l’heure). Dans la suite du film, Legrand sera régulière­ment exploité : rack­et­té par sa femme, volé par Lulu et Dédé, objet d’un chan­tage par Alex­is Godard. À la fin de cette pre­mière scène, Legrand est le seul à don­ner un pour­boire : sa générosité et son atten­tion pour les petites gens se font déjà sen­tir et l’enjeu cen­tral de l’argent est posé.

La forte musique de fond (une chan­son enton­née par une voix mas­cu­line) provient d’un disque que nous voyons tourn­er sur un phono­graphe, pre­mière preuve de l’attention de Renoir pour le son direct. Cette ambiance musi­cale con­tribue au côté nat­u­ral­iste de la scène, ancre l’histoire dans son époque et lui con­fère une touche de poésie. La musique diégé­tique sera sou­vent util­isée dans le ciné­ma français des années 1930. Les chan­sons pop­u­laires occu­pent une fonc­tion impres­sive et affec­tive dans les films du réal­isme poé­tique. Dans La Chi­enne, leur util­i­sa­tion crée aus­si un pont dans la nar­ra­tion : on enten­dra de nou­veau un chant mas­culin lors du meurtre com­mis par Legrand.

Lulu : un premier visage du réalisme poétique

La pre­mière ren­con­tre entre Mau­rice Legrand, Lulu et Dédé est mar­quée par une lenteur pesante et un silence relatif. En effet, les per­son­nages par­lent, mais ne se par­lent pas vrai­ment entre eux. D’une cer­taine manière, la mise en scène rend compte du style de Georges de La Fouchardière. Dans le roman, l’histoire est racon­tée dans une série de mono­logues : par “Lui”, “Elle” et “l’Autre”. Le décalage entre les répliques et les temps morts fréquents dans les dia­logues du film per­me­t­tent de tran­scrire à l’écran le style du roman. Mais la mise en scène tra­vaille aus­si une sen­sa­tion d’étrangeté et per­met la « trans­fig­u­ra­tion d’un moment banal »[4]. C’est de cette manière que Renoir entend le « réal­isme poé­tique », terme qu’il emploie lui-même pour par­ler de son film. Il ne veut pas mag­ni­fi­er les per­son­nages. Selon le cinéaste, “pour que la féerie, telle qu’il l’entend, se dégage, il faut surenchérir dans la banal­ité et l’insignifiance”.[5]

Dans la scène de ren­con­tre vio­lente entre les trois pro­tag­o­nistes du drame, Dédé reproche à Lulu de ne pas avoir récupéré l’argent que le père Marchin lui doit. Il est clair qu’elle se pros­titue et Dédé est son maque­reau. L’homme s’énerve et frappe la jeune femme qui tombe en arrière sur des march­es humides. Legrand arrive à ce moment-là. Il voit Dédé rouer de coups de pied la jeune femme éten­due et se pré­cip­ite pour le frap­per. Le jeune homme, pass­able­ment éméché, tombe comme une feuille et Legrand se tourne vers Lulu pour l’aider à se relever. Le vis­age pâle de Janie Marèze est mis en valeur par un éclairage créant un effet de médail­lon. Ce procédé est fréquent dans les films du réal­isme poé­tique, où la lumière tend à sub­limer le vis­age des per­son­nages, pour soulign­er le car­ac­tère mar­gin­al mais majestueux de ces héros de la vie ordi­naire. Mais ici, ce que nous voyons sur le vis­age de l’actrice n’est pas la beauté sim­ple et pure d’une jeune héroïne. On sent déjà sa froideur et son détache­ment. Lulu est mon­trée comme une femme au physique quel­conque dans une sit­u­a­tion banale (une dis­pute de cou­ple). Son vis­age a beau être sub­limé par la lumière, elle n’apparaît pas comme une séduc­trice. Sa coupe de cheveux courte et sa voix aiguë lui don­nent un car­ac­tère étrange­ment juvénile. Pour l’anecdote, Janie Marèze fut imposée par la pro­duc­tion et ne plai­sait pas à Renoir. Elle avait une dic­tion clas­sique par rap­port au par­lé pop­u­laire, néces­saire pour inter­préter ce rôle. Elle lui sem­blait trop coincée par rap­port au naturel et à la détente du per­son­nage très sex­u­al­isé de Lulu. Claude-Jean Philippe rap­porte ain­si les pro­pos du cinéaste à pro­pos de sa jeune comé­di­enne :

“Tu com­prends, dit-il à Braun­berg­er, cette fille-là n’a jamais joui, ça se voit. Il faut absol­u­ment qu’on sente le con­traire en la regar­dant. L’histoire repose entière­ment sur cet attache­ment char­nel, presque ani­mal au per­son­nage du maque­reau. Il faut qu’il la tienne par là, par le plaisir.”[6]

Entière­ment soumise aux volon­tés de son Dédé, Lulu est un per­son­nage masochiste, guidé unique­ment par son besoin physique d’être avec l’homme qu’elle admire. Quand il l’embrasse et la rejette brusque­ment, elle est sub­juguée. Lulu pré­fig­ure la représen­ta­tion con­ven­tion­nelle du masochisme féminin dans le ciné­ma des années 1930. Rap­pelons-nous par exem­ple le com­porte­ment de Françoise dans Le jour se lève de Mar­cel Carné (1939) : mal­gré son côté inno­cent, Françoise recherche la dom­i­na­tion mas­cu­line, comme en témoigne son admi­ra­tion aveu­gle et son atti­rance pour Valentin. Dans le nat­u­ral­isme (lit­téraire et ciné­matographique), les per­son­nages sont com­mandés par leurs pul­sions et la forme que leur milieu social donne à leurs instincts. Le com­porte­ment de Lulu, véri­ta­ble pan­tin de l’amour, obéit à cette logique. Renoir en fait un per­son­nage très com­mun afin que nous ne nous fas­sions aucune illu­sion sur son com­porte­ment par la suite.

L’aliénation d’un homme simple et généreux : un grand Michel Simon

Caissier de la bon­neterie Hen­ri­ot, Legrand est un employé con­scien­cieux, mais il fait l’objet de moqueries per­pétuelles. Il est cul­tivé et est poète dans l’âme. Il rêve d’amour, mais sem­ble bien dés­abusé quant à la pos­si­bil­ité d’un sen­ti­ment pur : “La vision de l’amour peut se pour­suiv­re par­fois au-delà de la vision d’une cham­bre crasseuse, mais il y a tou­jours le réveil”, dit-il dans la pre­mière scène, sans savoir à quel point cette phrase est pro­gram­ma­tique de son des­tin. Legrand est mar­ié à une femme acar­iâtre et pin­gre. Adèle (Magde­laine Beru­bet) se dit pris­on­nière de son mariage et se sent envahie par les toiles de son époux. Legrand est con­tin­uelle­ment infan­til­isé : il reçoit de l’argent de poche, mais il doit don­ner sa paie à Adèle, afin que cet argent ne soit pas dépen­sé à tort et à tra­vers en pein­ture. Adèle traite Legrand de fainéant par oppo­si­tion au glo­rieux Alex­is Godard (Roger Gail­lard), feu son pre­mier époux, un adju­dant mort pen­dant la pre­mière guerre mon­di­ale. Les cour­tes scènes de pein­ture asso­cient Mau­rice Legrand au monde de l’enfance. Quand il peint, la fenêtre de son salon est tou­jours ouverte, ce qui per­met de d’entendre la fil­lette de l’appartement d’en face lorsqu’elle chante ou joue du piano. On l’entend enton­ner la chan­son “Mal­brough s’en va-t-en guerre”, que Legrand repren­dra après sa ren­con­tre inat­ten­due avec un Alex­is Godard tou­jours bien en vie. Mau­rice voit dans ce retour prov­i­den­tiel le moyen d’annuler son mariage, finale­ment adultérin, et de s’unir légitime­ment à sa chère Lulu. Mal­adroit et abîmé par l’âge, Mau­rice sem­ble pris­on­nier de son corps dis­gra­cieux. Pour­tant il n’est pas exempt de légèreté et croit vrai­ment à une vie à deux avec sa jeune maîtresse. Cette union est d’ailleurs déjà con­som­mée. Lulu l’évoque en con­fi­dence à une amie et une scène dans sa garçon­nière nous mon­tre Legrand allongé dans le lit dou­ble à ses côtés.

On ne peut par­ler de Mau­rice Legrand sans tenir compte de son inter­prète, Michel Simon. L’acteur con­stru­it un per­son­nage médiocre et énig­ma­tique, imper­méable aux attaques extérieures. Il apporte à Legrand son inso­lence et son car­ac­tère d’éternel enfant. Michel Simon est présent dans le précé­dent film de Renoir, On purge Bébé (1931). Il y incar­ne le ris­i­ble Mon­sieur Chouil­loux, fonc­tion­naire du min­istère des armées, venu pour dis­cuter avec Mr Follavoine de l’achat de pots de cham­bre incass­ables pour les troupes. Il est aus­si dans le suiv­ant : Boudu sauvé des eaux (1932). La déchéance finale de Legrand, devenu clochard, annonce d’ailleurs Boudu. Les deux per­son­nages vivent le vagabondage comme une forme de lib­erté et de délivrance, hors d’un car­can social nor­matif. Michel Simon a con­science de son physique peu gra­cieux : il en joue en exagérant sou­vent les pos­tures (le men­ton ren­tré, le vis­age crispé). Il tra­vaille la raideur et la mal­adresse de son corps, utilise ses défauts pour servir le ridicule trag­ique de ses per­son­nages.

Violence des passions et anarchie des sentiments

Jusqu’à l’instant du meurtre, Mau­rice Legrand appa­raît comme l’innocence même, inca­pable d’imaginer qu’on puisse se jouer de lui comme Lulu l’aura fait. Éper­du­ment amoureux, il ne sem­ble pas appréci­er de décou­vrir ses toiles dans une galerie d’art, sans en avoir été prévenu au préal­able, mais il accepte cepen­dant que Lulu utilise sa pein­ture pour sub­venir à ses besoins. Il lui con­cède par amour, mais espère en retir­er un béné­fice financier. Une fois sa rela­tion avec Lulu com­mencée, Mau­rice Legrand sem­ble oubli­er com­plète­ment l’existence de Dédé, qu’il a pour­tant aperçu lors de leur pre­mière ren­con­tre. La jeune femme était alors très atten­tion­née à l’égard de cet homme. Ses pro­pos tendaient même à offi­cialis­er ce cou­ple aux yeux de Legrand : “ça fait trois ans qu’on est ensem­ble, c’est comme si qu’on étaient mar­iés.” Mais, à la faveur de la nuit, le vis­age de Dédé était dis­simulé. Quand ils se croisent à nou­veau, Dédé se fait pass­er pour le frère de Lulu. Legrand ne soupçonne pas un instant la pour­suite de la liai­son de Lulu avec l’homme vio­lent et ivre entrap­erçu le pre­mier soir.

Pour­tant, Mau­rice décou­vri­ra les deux amants alités. Sur­pris et choqué par cette image, il quitte immé­di­ate­ment la garçon­nière, sub­mergé par les pro­pos secs et méprisants de Lulu. Il revien­dra après le départ de Dédé, pour un dernier tête-à-tête fatal avec celle qui l’a trahi. Son geste meur­tri­er sera motivé par le rire et la moquerie de Lulu, qui crache son venin sur cet homme frag­ile lors de cette nou­velle con­fronta­tion. Son rire stri­dent crée un effet miroir, con­frontant Mau­rice à lui-même : son corps dis­gra­cieux et vieil­lis­sant, son esprit cré­d­ule, sa vie fade et mis­érable. L’homme ne sup­porte pas d’entendre de la bouche de Lulu ce qu’il sait finale­ment déjà. Il ne peut accepter toutes ces évi­dences qu’il voudrait se cacher à lui-même. La voix de Lulu se fait l’écho toni­tru­ant des moqueries de ses col­lègues. Son geste meur­tri­er n’est donc qu’un élan impul­sif et un aveu d’impuissance. C’est le seul moyen pour la faire taire et étouf­fer la réal­ité d’une sit­u­a­tion déplorable et pathé­tique.

Arrê­tons-nous sur quelques élé­ments sig­nifi­ants dans la mise en scène majestueuse de cette séquence de con­fronta­tion meur­trière. Legrand décou­vre les amants au lit, l’un à côté de l’autre. Il s’arrête dans l’encadrement de la porte d’entrée pour observ­er ce tableau inat­ten­du. Nous voyons le cou­ple depuis le point de vue de Legrand, puis les trois per­son­nages depuis l’extérieur de la cham­bre. La caméra se trou­ve alors à la hau­teur de la fenêtre, dont le pour­tour crée un effet de sur­cadrage. Ce point de vue et cette com­po­si­tion d’image ont déjà été util­isés aupar­a­vant, quand Lulu fai­sait vis­iter la garçon­nière à une amie. L’axe de prise de vue ne cor­re­spond ici au point de vue d’aucun per­son­nage. Il crée donc une rup­ture dans le découpage qui favori­sait jusqu’alors le champ con­trechamp entre les per­son­nages. L’axe et la valeur de plan font de la cham­bre ain­si sur­cadrée un espace scénique prop­ice au drame. Le point de vue sur la scène devient soudain omni­scient. Au sein d’un film réal­iste comme La Chi­enne, ce plan styl­isé vise peut-être à rap­pel­er que les per­son­nages ne sont pas libres de leurs actions, mais guidés par leurs pul­sions. Voilà pourquoi le regard du spec­ta­teur n’est plus asservi ou proche de celui des per­son­nages, mais cor­re­spond à cet instant à un point de vue irréel : les trois pro­tag­o­nistes appa­rais­sent de nou­veau comme des mar­i­on­nettes dans un castelet. Quand Mau­rice revient pour trou­ver Lulu seule, leur con­ver­sa­tion houleuse est mise en con­tre­point avec la voix d’un chanteur des rues enton­nant la “séré­nade du Pavé” au pied de l’immeuble. Le chanteur et sa musi­ci­enne sont entourés de pas­sants atten­tifs et souri­ants, igno­rants tout du drame qui se joue quelques mètres plus haut. Le mon­tage par­al­lèle entre la rue et la cham­bre con­stru­it la ten­sion dra­ma­tique de la scène. À l’instant où Legrand se saisit du coupe-papi­er de Lulu pour la tuer, Renoir choisit de nous mon­tr­er les artistes de rue. L’ellipse n’enlève rien à l’impact du meurtre, bien au con­traire. L’image de Mau­rice embras­sant le vis­age ren­ver­sé et inerte d’une Lulu cou­verte de sang crée un effet sai­sis­sant et émou­vant. Son com­porte­ment con­trit fait de son acte meur­tri­er un geste d’amour dés­espéré.

Legrand per­dra con­nais­sance à l’annonce du ver­dict lors du procès de Dédé, accusé du meurtre de Lulu. On ne sait s’il s’évanouit de con­tente­ment à l’annonce de la con­damna­tion à mort ou s’il est choqué par l’issue de cette affaire. Dans l’épilogue, il retrou­ve Alex­is Godard. Tous deux sont d’heureux clochards, mar­gin­aux mais libres. Cette fin abrupte appa­raît comme cynique et amorale. Legrand est heureux de sa con­di­tion, comme s’il avait oublié ses mésaven­tures et son passé meur­tri­er. Le dénoue­ment du film affirme son ton provo­quant et ses inten­tions anar­chistes, lais­sant le spec­ta­teur béat devant la froideur de ce drame pas­sion­nel. L’esthétique nat­u­ral­iste de La Chi­enne, très tra­vail­lée, vient ren­forcer l’incongruité d’une vio­lence psy­chologique et physique dans une atmo­sphère pais­i­ble et poé­tique. Renoir joue en per­ma­nence du con­tre­point entre la banal­ité des lieux, la quo­ti­di­en­neté appar­ente des sit­u­a­tions et l’excès impul­sif du com­porte­ment de ses héros.

De Jean Renoir à Fritz Lang

Chef‑d’œuvre incon­testé de Renoir, La Chi­enne fait l’objet d’un remake de Fritz Lang en 1945 : La Rue rouge (Scar­let Street). Le film de Renoir mar­que les prémiss­es du réal­isme poé­tique, quand La Rue rouge s’inspire des car­ac­téris­tiques esthé­tiques et thé­ma­tiques du film noir. Mais le pre­mier point com­mun entre ces films est de ne pas être com­plète­ment ancrés dans un genre par­ti­c­uli­er, mais infor­més par les obses­sions respec­tives de leurs auteurs, aus­si bien dans leurs car­ac­téris­tiques styl­is­tiques que dans leurs enjeux nar­rat­ifs. Les deux films méri­tent d’être vus suc­ces­sive­ment pour appréci­er la spé­ci­ficité de cha­cun et remar­quer la qual­ité du remake, qui recon­fig­ure avec intel­li­gence l’histoire et le style de La Chi­enne en fonc­tion du con­texte de pro­duc­tion améri­cain, sans pro­pos­er une pâle copie de l’original. Dans les deux cas, les films doivent beau­coup de leur pou­voir de fas­ci­na­tion à la présence trou­blante des acteurs : Michel Simon dans La Chi­enne et Edward G. Robin­son dans La Rue rouge. Si une impres­sion de malaise plus grande naît à la vision de La Chi­enne, du fait de son nat­u­ral­isme abrupt et de son pes­simisme, La Rue rouge con­stru­it un réc­it tout aus­si som­bre, voire plus, puisque Cross (le Legrand améri­cain) ne peut espér­er aucune rédemp­tion, pris­on­nier d’un sen­ti­ment destruc­teur qui le tue lente­ment. Sa jalousie per­dure après la mort des deux amants manip­u­la­teurs et le con­duit aux portes de la folie. Jean Renoir et Fritz Lang nous offrent deux œuvres tout aus­si intéres­santes l’une que l’autre, deux films tout aus­si émou­vants et déroutants, en emprun­tant des voies styl­is­tiques opposées. Ils pro­posent un grand nom­bre de scènes sim­i­laires, mais les met­tent en scène dans une atmo­sphère très dif­férente et leur appliquent un dis­cours sous-jacent diver­gent. Les deux films demeurent tout aus­si trou­blants : La Chi­enne pour son cynisme et son âpreté de ton, La Rue rouge pour son aspect fausse­ment lisse et moral.

Notes

Notes
↑1 Daniel Serceau, Jean Renoir, St Amand, Edilig, 1985, p.47–48.
↑2 Jean Renoir, Ma vie et mes films, Évreux, Flam­mar­i­on, 1974, p.95.
↑3 Ibi­dem, p.96.
↑4 Ibid.
↑5 Claude-Jean Philippe, Jean Renoir — Une vie en œuvres, Gras­set, 1970, p.79.
↑6 Ibi­dem, p.68.