Hypothèse : et si le foot­ball et sa mise en scène télévi­suelle évolu­aient de pair ? La preuve avec la Coupe du monde 2026 et l’ap­pari­tion de la Ref­Cam, qui vient répon­dre aux évo­lu­tions tac­tiques récentes de la dis­ci­pline.

Chaque Coupe du monde de foot­ball apporte son lot d’in­no­va­tions visuelles. En 2010, c’é­tait la général­i­sa­tion de la Spi­der­Cam ; en 2014, l’in­tro­duc­tion de la Goal Line Tech­nol­o­gy[1] ; en 2018, celle de l’ar­bi­trage vidéo. Depuis les pre­miers matchs de l’édi­tion 2026, une nou­velle image a fait son appari­tion : celle de la Ref­Cam[2]. Pro­duite par une micro­caméra directe­ment fixée sur la tête de l’ar­bi­tre, elle appa­raît régulière­ment dans la série de ralen­tis qui pro­longe une action de but, sans béné­fici­er, pour l’in­stant, du traite­ment spec­tac­u­laire réservé au slow motion, ni de la primeur d’être dif­fusée en direct. Mal­gré cette place encore mar­ginale qui lui est accordée, quelques sec­on­des suff­isent pour com­pren­dre que cet appareil ne pro­duit pas des plans comme les autres.

La Ref­Cam n’est pour­tant pas née ex nihi­lo. Des dis­posi­tifs com­pa­ra­bles avaient déjà été expéri­men­tés dans d’autres sports, notam­ment au rug­by, avant d’être rapi­de­ment aban­don­nés, sans doute parce que la tech­nique ne per­me­t­tait pas encore de sta­bilis­er suff­isam­ment l’im­age. Pen­dant la pandémie de COVID-19, la télévi­sion alle­mande avait égale­ment équipé cer­tains joueurs de Bun­desli­ga de caméras embar­quées afin de com­penser, par une promesse d’im­mer­sion, le vide lais­sé par des stades privés de spec­ta­teurs. L’ex­péri­ence tour­na court : le bal­ance­ment inces­sant de l’im­age, l’ir­rup­tion bru­tale de mem­bres désar­tic­ulés dans le cadre et la perte des repères spa­ti­aux pro­dui­saient moins une vue sub­jec­tive qu’une étrange vision mon­strueuse et impro­pre dans le champ lisse de l’industrie audio­vi­suelle. Ces essais, aus­si mal­adroits que fasci­nants, témoignent d’une même aspi­ra­tion. Depuis son pas­sage au numérique, la télévi­sion sportive ne cesse de regarder du côté du jeu vidéo, dont elle envie l’interactivité. Les grandes fran­chis­es de foot­ball d’EA Sports ou de Kon­a­mi pro­posent depuis longtemps un mode de jeu « sub­jec­tif », plaçant le joueur dans la posi­tion sup­posée d’un véri­ta­ble foot­balleur, selon une représen­ta­tion que la retrans­mis­sion télévisée sem­blait, jusqu’alors, inca­pable d’at­tein­dre. Plus récem­ment encore, les séries EA Sports FC ont sys­té­ma­tisé des ralen­tis en point of view après chaque but, comme si cette image apparte­nait déjà à l’hori­zon naturel de la représen­ta­tion du foot­ball. La Ref­Cam s’in­scrit donc dans une his­toire. Mais son appari­tion à la Coupe du monde 2026[3] ne con­stitue pas seule­ment l’aboutisse­ment d’une longue série d’ex­péri­men­ta­tions. Elle révèle surtout que quelque chose a changé dans la manière même de représen­ter le foot­ball. Loin d’être un gad­get tech­nologique sup­plé­men­taire, elle sem­ble répon­dre à une trans­for­ma­tion plus pro­fonde du jeu lui-même. Et pro­duit, par la même, un émer­veille­ment insoupçon­né.

Filmer en transition

La Ref­Cam ne con­stitue pas une inno­va­tion tech­nique qui viendrait boule­vers­er le foot­ball. Le mou­ve­ment est exacte­ment inverse : elle est une inno­va­tion formelle ren­due néces­saire par les évo­lu­tions de la dis­ci­pline. Depuis une dizaine d’an­nées, le très haut niveau est en effet dom­iné par ce que les ana­lystes appel­lent le « jeu de tran­si­tion ». Accéléra­tions ful­gu­rantes, ver­ti­cal­ité, fran­chisse­ment immé­di­at de la ligne médi­ane, appels dans la pro­fondeur, con­tre-attaques éclair : l’en­jeu n’est plus d’éla­bor­er l’ac­tion pro­gres­sive­ment mais de tra­vers­er le ter­rain le plus rapi­de­ment pos­si­ble. Chaque récupéra­tion de balle devient la pos­si­bil­ité d’une pro­jec­tion instan­ta­née vers le but adverse. L’e­space de jeu cesse d’être con­stru­it ; il est out­repassé dans un engage­ment offen­sif total et par­fois vir­tu­ose.

Wilton Sapaio, arbi­tre du match d’ouverture de la Coupe du monde 2026, Mex­ique-Afrique du Sud | © REUTERS

Cette muta­tion tac­tique appa­raît elle-même comme la réponse à une révo­lu­tion antérieure : celle du tiki-taka, porté à son apogée par le FC Barcelone de Pep Guardi­o­la et la sélec­tion espag­nole entre la fin des années 2000 et le début des années 2010. Fondé sur une cir­cu­la­tion qua­si inin­ter­rompue du bal­lon, un réseau géométrique de pass­es cour­tes et de per­mu­ta­tions per­ma­nentes, ce foot­ball fait du milieu de ter­rain le foy­er stratégique de la ren­con­tre. La pos­ses­sion ne con­stitue plus seule­ment un moyen de pro­gress­er ; elle devient une manière d’oc­cu­per l’e­space, de déplac­er l’ad­ver­saire jusqu’à l’épuise­ment et d’im­pos­er son pro­pre rythme au match.

Face à cette stratégie sont pro­gres­sive­ment apparues deux répons­es. La pre­mière est celle du « bloc bas », qui con­cen­tre les onze joueurs autour de la sur­face de répa­ra­tion et trans­forme le dernier tiers du ter­rain en forter­esse. La sec­onde, plus rad­i­cale, est pré­cisé­ment le jeu de tran­si­tion. Celui-ci accepte de laiss­er vivre le jeu de pos­ses­sion pour mieux le déré­gler : il con­siste à aspir­er l’ad­ver­saire, à lui oppos­er un press­ing intense pour couper les espaces de trans­mis­sion, puis à trans­former les récupéra­tions en con­tre-attaques mil­limétrées et super­son­iques. Là où le tiki-taka cherche à con­trôler l’e­space, la tran­si­tion cherche à le tra­vers­er, voire à le pul­véris­er.

But de Jude Belling­ham, dans le match Angleterre — Croat­ie, pre­mier tour de la Coupe du monde 2026, en direct (image 1) puis filmée par la Ref­Cam de l’arbitre, M. Clé­ment Turpin (image 2) © ITV

Cette oppo­si­tion n’est pas seule­ment tac­tique ; elle engage deux con­cep­tions men­tales de l’espace. Le foot­ball de pos­ses­sion fait du milieu de ter­rain le lieu où se fab­rique le jeu. Le foot­ball de tran­si­tion tend au con­traire à en faire une sim­ple zone à franchir. Il réac­tive ain­si, sous une forme beau­coup plus sophis­tiquée, la vieille logique du box-to-box, d’une sur­face de répa­ra­tion à l’autre, renouant avec le kick and rush des orig­ines tout en le por­tant à un degré inédit de vitesse, de pré­ci­sion et d’in­ten­sité, par la voie ter­restre plutôt qu’aérienne. Face à l’e­space con­tinu con­stru­it par le jeu de pos­ses­sion, la tran­si­tion sub­stitue un espace dis­con­tinu et frac­turé.

Or cette muta­tion du jeu trou­ve un écho inat­ten­du dans l’his­toire des images télévisées. On con­sid­ère sou­vent que la mul­ti­pli­ca­tion des gros plans, per­mise par les pro­grès tech­niques, témoigne d’une indi­vid­u­al­i­sa­tion crois­sante du foot­ball con­tem­po­rain. C’est oubli­er que l’in­ven­tion déci­sive de la retrans­mis­sion mod­erne demeure le « plan de base » – d’après la for­mule de Charles Tes­son[4]. Ce grand panoramique légère­ment plongeant ne se con­tente pas de mon­tr­er le jeu : il organ­ise une manière de le penser. En don­nant au milieu de ter­rain la place cen­trale du cadre, il fait appa­raître les déplace­ments col­lec­tifs, les lignes de pass­es, les ouver­tures et les fer­me­tures d’e­space. Il invente une vision dou­ble du jeu, à la fois onirique – par son mou­ve­ment imper­turbable et flu­ide – et ana­ly­tique, par son angle plongeant : « Le regard en plongée tend vers un foot­ball échiquier qui insiste sur la dimen­sion tech­nique, choré­graphique et archi­tec­turale du jeu (les tra­jec­toires d’une stratégie qui se déplie, l’ouverture ou la fer­me­ture d’un espace de jeu). […] La loi nor­ma­tive du regard en plongée val­orise donc le foot­ball tac­tique. C’est le foot­ball à sché­mas, la stratégie à out­rance, [le] spec­tre de la ratio­nal­i­sa­tion, la rou­tine des com­bi­naisons stéréo­typées au détri­ment d’un foot­ball d’inspiration libre. »[5] On com­prend alors pourquoi l’âge d’or du tiki-taka a coïn­cidé presque par­faite­ment avec les pre­miers écrans plats en 16/9. L’élargissement du champ sig­nifi­ait, en retour, l’élargissement car­tographique des com­bi­naisons col­lec­tives pos­si­bles ; l’un sem­blait avoir été inven­té pour l’autre. La retrans­mis­sion télévisée n’é­tait pas seule­ment adap­tée à ce foot­ball : elle en con­sti­tu­ait la forme sen­si­ble[6].

Per­cée de Kyl­lian Mbap­pé con­tre l’Argentine, huitième de finale de la Coupe du monde 2018, filmée en Spi­der­cam | © TF1

La Ref­Cam appa­raît pré­cisé­ment au moment où cet équili­bre his­torique se fis­sure. Si le jeu con­tem­po­rain tend à court-cir­cuiter le milieu de ter­rain, à priv­ilégi­er la pro­fondeur plutôt que la cir­cu­la­tion, alors le vieux dis­posi­tif hérité des années 1950 doit se renou­vel­er en pro­fondeur pour restituer ce nou­veau régime spa­tial. Avant elle, les pre­mières répons­es ont d’abord été aéri­ennes. La Spi­der­Cam, sus­pendue au-dessus du ter­rain grâce à qua­tre longs câbles, intro­duisit un axe de vision per­pen­dic­u­laire au plan de base. D’abord can­ton­née à des mou­ve­ments flot­tants ou des plongées ver­tig­ineuses – suiv­ant la syn­taxe d’une mise en scène foraine –, elle trou­vait cepen­dant sa jus­ti­fi­ca­tion au moment de cer­taines con­tre-attaques magis­trales, où son déplace­ment puis­sant sem­blait entr­er en réso­nance avec celui des joueurs, con­tre la rigid­ité du panoramique prin­ci­pal. En ce sens, elle a déjà pro­duit une image par­ti­c­ulière­ment mar­quante – et mag­nifique – en gra­vant dans le mar­bre la course de Kylian Mbap­pé con­tre l’Argentine au début du fameux huitième de finale de la Coupe du monde 2018, pro­duisant un effet de cor­re­spon­dance exacte – de con­sub­stan­ti­a­tion – entre l’action sportive et sa mise en image. La Ref­Cam pousse cette logique un cran plus loin. Elle ne cherche plus seule­ment à accom­pa­g­n­er la tran­si­tion ; elle tente d’incarner son effet de con­den­sa­tion spa­tio-tem­porelle qui fait coïn­cider presque instan­ta­né­ment récupéra­tion, pro­jec­tion et con­clu­sion.

L’intrusion interdite

La télévi­sion n’in­vente jamais des formes indépen­dam­ment du jeu, mais parce que le jeu a changé. La « vue arbi­trale » s’in­scrit dans cette logique. Elle ne relève pas d’une sim­ple caméra sup­plé­men­taire, mais d’une ten­ta­tive de résoudre, par une inven­tion de mise en scène, un défi de représen­ta­tion intro­duit par le foot­ball con­tem­po­rain. En ce sens, elle recon­duit d’abord le geste inau­guré par la Spi­der­Cam. Comme elle, elle rompt avec la frontal­ité du plan de base en intro­duisant un nou­v­el axe de vision. Mais là où la Spi­der­Cam obser­vait encore le jeu depuis une posi­tion extérieure, sus­pendue au-dessus du ter­rain, la Ref­Cam descend à hau­teur d’homme et recrée autant du vol­ume qu’une vision périphérique. Elle ne sur­v­ole plus les tra­jec­toires et les lignes de fuite nou­velles induites dans les tran­si­tions ; elle les éprou­ve.

Mais la véri­ta­ble nou­veauté est ailleurs. Car la Ref­Cam fait quelque chose de plus – et d’une cer­taine manière, une chose his­torique dans la représen­ta­tion du sport télévisé. Celui-ci s’est con­stru­it sur une règle esthé­tique fon­da­men­tale et jamais démen­tie : il est impos­si­ble pour les caméras qui par­ticipent au dis­posi­tif de franchir l’espace du jeu tant que celui-ci est effec­tif. Il n’est pas rare de voir des cadreurs entr­er sur le ter­rain, mais jamais pen­dant qu’une action s’y déroule, au mieux pen­dant un arrêt de jeu (rarement), le plus sou­vent après le coup de sif­flet de la mi-temps ou de la fin du match. Jusqu’i­ci, la retrans­mis­sion sportive s’est donc con­stru­ite sur un partage rigoureux entre l’e­space du jeu et celui de sa représen­ta­tion. Toute la puis­sance de la télévi­sion sportive repose sur cette ten­sion : promet­tre une prox­im­ité tou­jours plus grande avec l’événe­ment tout en main­tenant le spec­ta­teur à la place qui est la sienne, celle d’un regard extérieur. De ce point de vue, la Spi­der­cam n’a pas remis en cause cette économie scéno­graphique : en con­ser­vant une posi­tion extérieure et aéri­enne et en dessi­nant, par ses tra­jec­toires bom­bées, l’idée d’une cloche de verre imag­i­naire, elle accentue plus encore le sur­plomb sci­en­tifique du regard.

Ref­Cams des matchs du pre­mier tour de la Coupe du monde 2026, Pays-Bas – Japon (image 1), Argen­tine – Autriche (image 2), Cana­da-Bosnie-Herzé­govine (image 3), Croat­ie – Ghana (image 4) | © Fox / BBC / ITV

La Ref­Cam rompt avec cette logique. Pour la pre­mière fois dans une Coupe du monde, l’im­age sur­git depuis l’in­térieur même de l’ac­tion. Non plus au bord du ter­rain, ni au-dessus de lui, mais au cœur des cours­es, à prox­im­ité immé­di­ate du bal­lon et des corps. L’e­space du jeu cesse d’être seule­ment observé : il devient le lieu même d’où l’im­age est pro­duite. Cette intru­sion demeure cepen­dant para­doxale et il serait faux d’y voir l’ac­com­plisse­ment du vieux rêve d’une immer­sion totale. La caméra se situe certes à l’in­térieur du ter­rain, mais n’épouse jamais le regard d’un joueur. Le point de vue reste celui d’un tiers. La télévi­sion con­tin­ue ain­si de jouer sur une ten­sion con­sti­tu­tive : promet­tre une prox­im­ité tou­jours plus grande avec le jeu tout en main­tenant le téléspec­ta­teur dans une posi­tion irré­ductible­ment extérieure. L’im­mer­sion demeure asymp­to­tique. On peut déjà imag­in­er les prochaines étapes de cette fuite en avant – une caméra embar­quée dans le bal­lon, peut-être un jour sur les joueurs eux-mêmes –, sans que jamais ne dis­paraisse com­plète­ment la dis­tance qui fonde le spec­ta­cle.

La Nouvelle Star

Si elle n’accomplit pas défini­tive­ment la révo­lu­tion optique du foot­ball, l’irruption de Ref­Cam reste tout de même déroutante : sa beauté tient à l’é­trangeté qu’elle sus­cite. Loin de pro­longer naturelle­ment la gram­maire « réal­iste » de la retrans­mis­sion sportive, elle sem­ble appartenir à un autre régime d’im­ages. Son grand-angle étire les corps, déforme les per­spec­tives, sac­cade les mou­ve­ments, désori­ente l’e­space ; les mou­ve­ments brusques de la tête de l’ar­bi­tre rompent avec la flu­id­ité habituelle de la réal­i­sa­tion. À cer­tains instants, le stade lui-même paraît se tor­dre sous l’ef­fet des anamor­phoses pro­duites par l’ob­jec­tif, comme si le foot­ball emprun­tait soudain les coor­don­nées visuelles de cer­tains dis­posi­tifs de réal­ité virtuelle. Même l’équipement porté par les arbi­tres – caméra fixée à la tempe, objec­tif au coin de l’œil – appar­tient à un imag­i­naire rétro­fu­tur­iste hérité de la sci­ence-fic­tion des années 1980.

La beauté de cette image tient pré­cisé­ment à son hétérogénéité. Elle s’attaque aux piliers du sys­tème télévisé du foot­ball, prô­nant la sta­bil­ité (le principe du dis­posi­tif et du « plan de base » est inchangé depuis les années 1950, sim­ple­ment agré­men­té de pro­longe­ments tech­nologiques com­plex­es) et la lis­i­bil­ité. Les évo­lu­tions tech­niques suc­ces­sives (mul­ti­pli­ca­tion des caméras, haute déf­i­ni­tion, ralen­tis, super-loupe, incrus­ta­tions numériques) n’ont jamais remis en cause l’é­conomie générale du dis­posi­tif. Toutes ten­dent vers une même trans­parence : ren­dre les rac­cords imper­cep­ti­bles, liss­er les mou­ve­ments, don­ner l’im­pres­sion que l’im­age s’or­gan­ise d’elle-même.

La Ref­Cam fait exacte­ment l’in­verse. Elle réin­tro­duit dans le spec­ta­cle télévisé la pos­si­bil­ité d’un regard impar­fait et insta­ble. Elle est, à ce titre, la pre­mière image véri­ta­ble­ment humaine du foot­ball télévisé. Certes, la plu­part des caméras sont déjà manip­ulées par des opéra­teurs[7]. Mais ceux-ci tra­vail­lent selon une par­ti­tion très cod­i­fiée, sous la direc­tion per­ma­nente du réal­isa­teur, dont le rôle con­siste à effac­er toute sin­gu­lar­ité de leurs gestes. Même lorsqu’elle est portée par un homme, la caméra doit pro­duire l’ap­parence d’une vision neu­tre, presque machinique. Mal­gré les pro­grès con­sid­érables de la sta­bil­i­sa­tion numérique[8], la « vue arbi­trale » con­serve les hési­ta­tions de celui qui la porte : un déplace­ment moins prévis­i­ble, de légères sec­ouss­es, des vibra­tions, une déf­i­ni­tion légère­ment plus pau­vre, des change­ments d’axe intem­pes­tifs, autant de traces lais­sées par le corps de l’ar­bi­tre courant der­rière l’ac­tion sans jamais pou­voir anticiper com­plète­ment ses retourne­ments. L’im­age cesse alors d’être la sim­ple tra­duc­tion d’un dis­posi­tif tech­nique et se fait l’empreinte d’une présence physique.

Dans le roy­aume de la mesure qu’est la retrans­mis­sion sportive, la Ref­Cam intro­duit une désori­en­ta­tion pas­sagère, mais cru­ciale. Quelques frac­tions de sec­onde sont néces­saires pour que l’image rede­vi­enne intel­li­gi­ble et que le téléspec­ta­teur retrou­ve ses repères, recon­stitue les direc­tions du jeu et dis­tingue les corps. Cette perte momen­tanée de lis­i­bil­ité du jeu n’est pas un défaut ; elle con­stitue au con­traire la con­di­tion même de son inten­sité. Pour la pre­mière fois, la télévi­sion ne nous donne plus seule­ment à voir le foot­ball ; elle nous donne à expéri­menter ce que sig­ni­fie suiv­re une action depuis l’in­térieur de son mou­ve­ment. Qui plus est lors des phas­es de tran­si­tion qui se par­ent, sous cet angle neuf, d’un sen­ti­ment d’urgence et d’euphorie exaltés. Ce sur­gisse­ment du reg­istre épique dans l’écologie visuelle du foot­ball tranche avec la froideur tech­nologique habituelle. Car si l’ar­bi­tre se doit de garan­tir l’in­tégrité du match, il n’en demeure pas moins son pre­mier spec­ta­teur. Les images de la Ref­Cam sem­blent alors trans­met­tre quelque chose de cette posi­tion sin­gulière : celle d’un regard placé au plus près de l’événe­ment, partagé entre les exi­gences de l’in­tégrité sportive et l’in­ten­sité des grandes actions dont il est le témoin priv­ilégié.

Sec­ond but de Kylian Mbap­pé con­tre le Séné­gal, pre­mier tour de la Coupe du monde 2026, filmé par la Ref­Cam de l’arbitre, M. Alireza Faghani | © Fox

L’in­tro­n­i­sa­tion offi­cielle de l’ar­bi­tre comme pre­mier spec­ta­teur du match implique par ailleurs une sec­onde con­séquence, plus inat­ten­due. Il devient, par la force des choses, l’un des com­posants clés du dis­posi­tif tech­nique et l’un des prin­ci­paux cadreurs de l’événe­ment, par­tic­i­pant non plus seule­ment au bon déroule­ment du match, mais désor­mais à sa représen­ta­tion. Au risque d’être juge et par­tie ? L’hy­pothèse est à nuancer : cette pro­mo­tion sym­bol­ique inter­vient après plusieurs années durant lesquelles la cor­po­ra­tion s’est vue pro­fondé­ment remise en cause par l’in­tro­duc­tion de l’ar­bi­trage vidéo, qui a offi­cial­isé la con­cur­rence de l’œil tech­nologique. Cette réin­té­gra­tion au cœur de l’or­gan­i­sa­tion médi­ati­co-sportive sonne ain­si presque comme une com­pen­sa­tion. Déjà, l’in­stal­la­tion de la VAR avait don­né nais­sance à un nou­veau plan : celui de l’ar­bi­tre faisant le geste du cadre télévi­suel avec ses mains, puis courant vers l’écran de con­trôle situé au bord de la touche, avant de se retrou­ver seul à l’im­age, unique objet du regard. Ce dis­posi­tif le fai­sait défini­tive­ment sor­tir de l’anony­mat. La Ref­Cam parachève ce mou­ve­ment en faisant de l’ar­bi­tre un cinéaste poten­tiel. Car, sait-on jamais, demain, l’homme en noir ne sera peut-être plus seule­ment jugé sur ses déci­sions, plus ou moins litigieuses, mais égale­ment sur la qual­ité des images qu’il aura con­tribué à pro­duire. Peut-être sera-t-il même choisi, un jour, en fonc­tion de ses qual­ités d’opéra­teur.

Notes

Notes
↑1 Dis­posi­tif numérique, proche du Hawk-Eye util­isé pour le ten­nis, qui recon­stru­it arti­fi­cielle­ment les lignes du ter­rain et cal­cule la tra­jec­toire prob­a­ble du bal­lon pour, dans un pre­mier temps, déter­min­er si ce dernier a franchi réelle­ment la ligne de but. Plus tard, le même dis­posi­tif a été déployé pour déter­min­er « semi-automa­tique­ment » les hors-jeux.
↑2 Pour Ref­er­ee Cam, aus­si appelée Ref­er­ee View, lit­térale­ment « caméra de l’arbitre » ou » point de vue de l’arbitre ».
↑3 Pour être par­faite­ment pré­cis, le dis­posi­tif tech­nique tel que décrit dans l’article a déjà été testé spo­radique­ment lors de matchs de cham­pi­onnats nationaux, en Ligue 1 française ou, comme indiqué, en Bun­desli­ga alle­mande. Il a même par­fois été agré­men­té de son direct, via l’ajout d’un micro – option non retenue pour l’actuelle Coupe du monde. Mais l’aura d’un tel événe­ment à échelle mon­di­ale dépasse large­ment la spé­ci­ficité des com­péti­tions locales : c’est la FIFA qui fait défini­tive­ment entr­er les nou­velles fig­ures de réal­i­sa­tion dans la cul­ture visuelle foot­bal­lis­tique com­mune.
↑4 For­mule inven­tée dans un arti­cle fon­da­teur « Le Bal­lon dans la lucarne », écrit dans les Cahiers du Ciné­ma, n°386, de juil­let-août 1986, à l’occasion de la Coupe du monde organ­isée au Mex­ique.
↑5 Charles Tes­son, ibid.
↑6 « En déplaçant, la « zone de vérité » plus au cen­tre du ter­rain, ce jeu de pass­es mod­i­fie le sens même d’un match de foot­ball. Il ne s’agit plus d’inscrire un nom­bre de buts supérieur à celui de l’adversaire, mais d’assurer le con­trôle d’un ter­ri­toire. Plus exacte­ment, il s’agit de s’approprier un ter­ri­toire physique (la par­tie adverse du ter­rain) en y déploy­ant un ter­ri­toire men­tal (l’espace spé­ci­fique du jeu). », Patrice Blouin, Télégénie du foot­ball (2011).
↑7 À l’exception des micro­caméras accrochées aux filets des buts, dont les images peu­vent se com­pren­dre comme la symétrie par­faite de celles de la Ref­Cam : même inver­sion de la logique axi­ale du plan de base, même hau­teur que le regard humain. Égale­ment insérées dans le mon­tage des ralen­tis qui suiv­ent les buts, elles pro­duisent une émo­tion toute par­ti­c­ulière : d’abord inerte, le plan se met à s’ébranler chao­tique­ment au moment où la balle entre dans les filets, pas­sant instan­ta­né­ment d’un état à l’autre, au dia­pa­son de la libéra­tion physique et psy­chique que sig­ni­fie un but pour l’équipe qui le mar­que.
↑8 Les ten­ta­tives pio­nnières de Ref­Cam, notam­ment dans le rug­by où elles étaient har­nachées à la poitrine ou sur le front des arbi­tres, ont été très rapi­de­ment aban­don­nées tant l’instabilité de l’image ressem­blait à des plans de ciné­ma expéri­men­tal et con­tre­di­s­ait le pacte de trans­parence que se doit de respecter la pro­duc­tion télévisée.