La col­lec­tion « Les Introu­vables » de l’édi­teur Wild Side porte décidé­ment bien son nom : la dernière livrai­son con­siste en effet en une col­lec­tion de cinq courts métrages et doc­u­men­taires réal­isés par Mar­tin Scors­ese entre 1963 et 1978, tous inédits jusqu’à présent en DVD.

What’s a Nice Girl Like You Doing in a Place Like This? (1963)

Mar­tin Scors­ese est à peine âgé de 21 ans lorsqu’il met en scène son pre­mier court-métrage, par­al­lèle­ment aux études de ciné­ma qu’il mène à l’u­ni­ver­sité de New York. Il livre alors un petit film de neuf min­utes en noir et blanc, qui lorgne du côté de la comédie, par­o­di­ant allè­gre­ment les styles ciné­matographiques qu’il étudie alors. L’his­toire est celle d’un jeune écrivain qui tombe lit­térale­ment sous le charme d’une pho­to représen­tant un homme sur un bateau, au point d’en per­dre le som­meil et l’in­spi­ra­tion, jusqu’à ce qu’il se trou­ve pris­on­nier du cliché accroché au mur de son apparte­ment. De façon amu­sante, cer­taines idées con­tenues dans What’s a Nice Girl… , telle que la sub­ver­sion de l’art dans la vie psy­chique, réap­pa­raîtront dans un court-métrage ultérieur de Scors­ese, Life Lessons, qui fai­sait par­tie du film à sketch­es New York Sto­ries, sor­ti en 1989. Comme pour cha­cun des films con­tenus sur le DVD, on retrou­ve en guise d’in­tro­duc­tion une inter­view de Michael Hen­ry Wil­son, spé­cial­iste du ciné­ma de Scors­ese et notam­ment auteur d’un livre d’en­tre­tiens avec lui sor­ti récem­ment en France aux édi­tions des Cahiers du Ciné­ma.

It’s Not Just You, Murray (1964)

Tourné à peine un an plus tard, It’s Not Just You, Mur­ray est en quelque sorte le brouil­lon de Mean Streets. Scors­ese y traite de l’ami­tié entre deux petits mal­frats ita­lo-améri­cains, Joe et Mur­ray. Traf­ic d’al­cool lors de la pro­hi­bi­tion, pro­duc­tion de spec­ta­cle de music-hall dans les années 1960, prison, ces deux pieds nick­elés sont soudés par une ami­tié que rien ne pour­ra effac­er, ce qui ramène à un film encore plus récent de Scors­ese, Les Affran­chis, et ses deux héros insé­para­bles bien que de car­ac­tères très dif­férents, incar­nés par Ray Liot­ta et Joe Pesci. Ces films ont en com­mun de traiter de la com­mu­nauté ita­lo-améri­caine et de l’en­vi­ron­nement famil­ial du cinéaste, qui livre dans It’s Not Just You, Mur­ray une sorte de por­trait déguisé de son oncle, et qui se plaît déjà à filmer sa mère, tou­jours représen­tée avec une assi­ette de spaghet­ti dans les mains. Quant aux acteurs, la plu­part vien­nent de sa pro­pre bande de copains, dont il fut qua­si­ment le seul à s’en sor­tir et à ne pas devenir délin­quant, grâce au ciné­ma, à tra­vers lequel il témoign­era pour eux.

The Big Shave (1967)

De toute la sélec­tion de films pro­posés ici, The Big Shave est sûre­ment le plus célèbre de tous. C’est aus­si le court-métrage le plus sim­ple et le plus effi­cace de Scors­ese, qui filme là pen­dant six min­utes un homme en train de se ras­er devant sa glace, sur fond de musique jazz (le morceau I Can’t Get Start­ed de Bun­ny Beri­g­an). Très vite, l’homme se coupe à la joue, une fois, puis une deux­ième, et va aller jusqu’à se tranch­er la gorge. Le sang se mêle pro­gres­sive­ment à l’eau et à la mousse, la couleur rouge tran­chant sévère­ment avec le blanc immac­ulé du lavabo. Véri­ta­ble « cri de colère con­tre la guerre du Viêt-Nam » et l’at­ti­tude auto-destruc­trice de la poli­tique des États-Unis (un autre titre envis­agé un temps fut Viet’67), la noirceur de ce film reflète aus­si, du pro­pre aveu de Scors­ese, « la très mau­vaise péri­ode » qu’il vit alors, lui qui vient d’être quit­té par sa petite amie. À sa grande fierté toute­fois, The Big Shave recevra peu après le prix de l’Âge d’or du fes­ti­val sur­réal­iste de Knokke-le-Zoute.

Italianamerican (1974)

De tous ses pro­pres films, Ital­ianamer­i­can serait le préféré de Scors­ese. À l’o­rig­ine une com­mande à l’oc­ca­sion de la com­mé­mora­tion du bicen­te­naire de la créa­tion des États-Unis, il livre là son film le plus per­son­nel, en choi­sis­sant de filmer ses par­ents dans leur apparte­ment, façon pour lui de retourn­er à ses orig­ines, et d’of­frir un con­tre­point doc­u­men­taire à Mean Streets, tourné l’an­née précé­dente. Durant trois quarts d’heure, dans l’im­pro­vi­sa­tion la plus totale, Char­lie et Cather­ine Scors­ese vont racon­ter leur vie d’en­fants d’im­mi­grés siciliens. La mère de Scors­ese est fidèle à l’im­age que l’on avait pu se faire d’elle, après l’avoir décou­verte dans Les Affran­chis, où on la voy­ait servir en plein milieu de la nuit un plat de spaghet­ti à son fils et ses amis mafieux, à peine remis de l’en­ter­re­ment d’un corps. On la voit ici pass­er en cui­sine et en bonne mam­ma ital­i­enne qu’elle est, expli­quer la recette de sa sauce tomate pour les pâtes (dont on retrou­ve même la liste com­plète des ingré­di­ents dans le générique de fin). Mais au-delà de l’aspect volon­tiers folk­lorique (il faut pré­cis­er que ses par­ents jouent le jeu à mer­veille), Scors­ese rend ici, à tra­vers un sim­ple por­trait de sa famille, un vibrant hom­mage à l’ensem­ble de la com­mu­nauté ita­lo-améri­caine.

American Boy – A Profile of Steven Prince (1978)

À peine sor­ti du tour­nage haras­sant de New York, New York, et alors qu’il est en train de suiv­re The Band pour The Last Waltz, Scors­ese invite dans sa mai­son de Mul­hol­land Dri­ve Steven Prince, fils à papa bour­ré de fric (plus pré­cisé­ment l’un des fils du directeur de la William Mor­ris, la grosse agence artis­tique de New York), afin de capter ses con­fes­sions sur pel­licule. D’une cer­taine façon, ce doc­u­men­taire trou­ve un écho dans des films de fic­tion de Scors­ese tels que Taxi Dri­ver, dont il partage la même désil­lu­sion, et dans lequel Prince lui-même appa­rais­sait, en plus d’en être l’as­sis­tant sur le tour­nage, dans le rôle du per­son­nage qui vend des armes au psy­chopathe incar­né par De Niro. Amer­i­can Boy laisse donc pen­dant près d’une heure la parole à Steven Prince, qui nous délecte d’anec­dotes toutes plus tor­dues les unes que les autres, tan­tôt drôles (on sait désor­mais où Taran­ti­no a été chercher son inspi­ra­tion pour la scène de Pulp Fic­tion où Tra­vol­ta plante en plein cœur d’U­ma Thur­man une énorme seringue d’adré­naline), tan­tôt dérangeantes (il y est tout de même ques­tion de morts par balle ou par élec­tro­cu­tion, entre autres). De tous les films pro­posés dans ce DVD, Amer­i­can Boy est de loin celui qui mérite le plus d’être vu. Si les pre­miers courts-métrages con­tenus dans cette col­lec­tion ont un indé­ni­able intérêt his­torique, et s’il est pas­sion­nant d’y trou­ver déjà les ger­mes, tant au niveau de la réal­i­sa­tion en elle-même que des sujets abor­dés, de la fil­mo­gra­phie à venir de Scors­ese, ce doc­u­men­taire en revanche est l’œu­vre d’un cinéaste au pic de sa forme (mal­gré la grande déprime dont il souf­fre à cette péri­ode de sa vie, et qui le pousse à enchaîn­er les pro­jets), qui va de façon très naturelle s’ap­pro­prier le sujet filmé pour l’en­traîn­er à l’en­droit souhaité afin de servir pleine­ment son pro­pos, et livr­er grâce à lui le por­trait d’une généra­tion qui mit un point d’hon­neur à bris­er le rêve améri­cain.