Une fois par mois, Par­al­lax regarde le ciné­ma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, Rose de Markus Schleinz­er rap­pelle un film estonien redé­cou­vert au dernier FEMA La Rochelle : Were­wolf (1968) de Lei­da Laius.

Rose, troisième film de Markus Schleinz­er, suit la tra­jec­toire d’une femme (San­dra Hüller) qui pré­tend être un homme. Au sor­tir de la guerre de Trente Ans, elle s’établit sous une fausse iden­tité dans une bour­gade reculée, où elle mène une vie prospère jusqu’à ce qu’un inci­dent ne dévoile la supercherie et l’expose à l’ire des vil­la­geois. Si le dénoue­ment du film, cen­tré sur un procès, regarde osten­si­ble­ment du côté de La Pas­sion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Drey­er (1927), Rose dia­logue aus­si avec un film moins con­nu : Were­wolf (1968) de la réal­isatrice estoni­enne Lei­da Laius, qui fait égale­ment le por­trait d’une « intruse » dans un vil­lage agraire d’Europe de l’Est. Tiina, recueil­lie après l’exécution de sa mère soupçon­née de sor­cel­lerie, grandit aux côtés de Mar­gus, avec lequel naît une idylle. Mais une fois dev­enue adulte, elle est accusée d’être un loup-garou par une autre paysanne vis­i­ble­ment jalouse, ce qui la con­traint à l’exil.

Moins austère que le film de Schleinz­er, Were­wolf, dont l’étrangeté rap­pelle loin­taine­ment celle d’un gial­lo, cir­cule entre le temps présent et des flash­backs par l’entremise de détails sonores et plas­tiques – un éclat de soleil, un reflet sur l’eau ou un bruit de cré­celle rap­pel­lent un événe­ment passé. Comme Rose, accom­pa­g­né par une voix off aux airs de fable, Were­wolf s’affranchit d’un car­can réal­iste pour s’approcher du con­te philosophique. Situés respec­tive­ment au XVI­Ie et XIXe siè­cles, les films sem­blent néan­moins évoluer dans un temps immé­mo­r­i­al, per­me­t­tant de dépli­er une réflex­ion plus large sur le principe même de com­mu­nauté et sa dimen­sion xéno­phobe et coerci­tive. D’où une atten­tion par­ti­c­ulière aux rit­uels qui soudent le groupe social : feux de joie, repas et travaux col­lec­tifs (Were­wolf), mariage, messe et exé­cu­tion publique (Rose). Le choix com­mun du noir et blanc par­ticipe d’une dialec­tique qui oppose la com­mu­nauté et son dehors en accen­tu­ant le con­traste entre l’intérieur som­bre du foy­er et l’extérieur baigné d’une lumière crue.

À ce titre, deux scènes clefs se répon­dent, met­tant en lumière la rigueur de la mise en scène de Lei­da Laius, et l’une des belles idées formelles de Schleinz­er. À la fin de Were­wolf, Tiina se présente à son anci­enne demeure, où dînent Mar­gus et ses par­ents. Le découpage repose alors sur une stricte par­ti­tion entre le cer­cle famil­ial (dess­iné par un panoramique à 360° au début de la scène) et la posi­tion satel­li­taire de Tiina, ain­si qu’entre l’intérieur et l’extérieur, dont la sépa­ra­tion trace une fron­tière au milieu des plans. Le retour de Tiina s’avère impos­si­ble et, en dépit de ses sen­ti­ments, Mar­gus ne pour­ra la rejoin­dre, pris­on­nier de son appar­te­nance au groupe.

Mal­gré sa con­clu­sion funeste, Rose ouvre briève­ment une par­en­thèse plus opti­miste que l’impasse de Were­wolf. Suzan­na, une jeune paysanne mar­iée à Rose, ne décou­vre sa féminité que tar­di­ve­ment, quand elle tente de soign­er son « époux » incon­scient suite à une piqûre d’abeille. Les deux femmes s’entendent cepen­dant pour pro­longer leur union : Rose con­serve sa pro­priété, tan­dis que Suzan­na béné­fi­cie d’un traite­ment d’égale à égale plutôt que de se pli­er à un rôle de femme au foy­er. Un plan syn­thé­tise habile­ment cette ten­ta­tive de se sous­traire aux dik­tats de la com­mu­nauté. Lorsque Suzan­na apprend la vérité sur Rose, elle ferme les volets de sa cham­bre, per­cés cha­cun d’une petite ouver­ture. Les car­reaux des fenêtres, dont les motifs géométriques évo­quent les alvéoles d’une ruche, dis­parais­sent donc au prof­it de faibles rais de lumière : sym­bol­ique­ment, Suzan­na repousse l’emprise de la « ruche » (image d’un col­lec­tif uni­forme et dom­i­nant, qui ren­voie égale­ment à la piqûre met­tant en péril le secret de Rose) pour faire émerg­er deux lignes sin­gulières – une image du chemin que les deux femmes espèrent trac­er côte à côte.