Une fois par mois, Par­al­lax regarde le ciné­ma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, com­parons la façon dont Edge of Tomor­row (2014) et le film d’animation All You Need is Kill (2026) s’emparent d’un même matéri­au lit­téraire et d’une même mécanique héritée du jeu vidéo, le « die and retry ».

Les stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens auront été les pre­miers à adapter All You Need is Kill de Hiroshi Saku­raza­ka[1] avec Edge of Tomor­row (2014), réal­isé par Doug Liman. Cette année, c’est au tour du ciné­ma d’animation japon­ais, sous la houlette de Kenichi­ro Aki­mo­to, de s’emparer de ce réc­it de sci­ence-fic­tion artic­ulé autour d’une boucle tem­porelle. William Cage (Tom Cruise) et Rita (Ai Mika­mi), pro­tag­o­nistes respec­tifs des deux films, sont con­damnés à s’élancer encore et encore, sur le mod­èle nar­ratif de Un Jour sans fin, dans l’ultime bataille opposant l’humanité à un alien colonisa­teur et ses servi­teurs belliqueux. Lorsque les héros meurent, la journée redé­marre et ils repar­tent au com­bat en s’appuyant sur les con­nais­sances glanées lors de leurs précé­dentes ten­ta­tives (d’où vont sur­gir les enne­mis, quand atta­quer et quand esquiver, etc.). La mécanique au cen­tre d’Edge of Tomor­row et All You Need is Kill s’approche ain­si de celle d’un jeu vidéo, où le joueur échouerait à de mul­ti­ples repris­es avant d’enfin attein­dre la fin d’un niveau et d’en occire le boss.

All You Need is Kill assume pleine­ment cette fil­i­a­tion vidéoludique en répli­quant la pro­gres­sion d’un RPG : au fil de ses raids sur Darol, la mai­son-mère alien en forme de gigan­tesque plante col­orée, Rita apprend à maîtris­er de l’équipement plus per­for­mant et des com­pé­tences avancées (coups spé­ci­aux acro­ba­tiques, déplace­ments plus rapi­des, etc.). Cette pro­gres­sion se marie à une autre : à mesure que Rita fran­chit les obsta­cles qui la sépar­ent de Darol, l’animation du film gagne en com­plex­ité avec des visions abstraites au style hétérogène, la dis­pari­tion du décor pour accentuer le mou­ve­ment d’un corps, l’insertion d’images de syn­thèse au milieu des dessins, ou encore l’apparition de glitchs. Le renou­velle­ment de la matière visuelle se recoupe avec l’avancée des per­son­nages qui, eux aus­si, décou­vrent à chaque expédi­tion plus fructueuse que la précé­dente une facette inédite du ter­ri­toire enne­mi. Aki­mo­to s’affranchit d’ailleurs du style cyber­punk du man­ga au prof­it d’un univers plus enchanteur, ce qui accentue le ravisse­ment procuré par le chem­ine­ment de l’héroïne.

Edge of Tomor­row va quant à lui, pour éviter les redon­dances, s’éloigner au cours du film du point de vue du per­son­nage prin­ci­pal au prof­it de celui de son alliée, le ser­gent Vratas­ki (Emi­ly Blunt). Con­traire­ment à Cage, cette dernière n’évolue pas dans la boucle tem­porelle et abor­de chaque recom­mence­ment avec une mémoire vierge. Alors que le film repo­sait jusqu’ici sur le plaisir bur­lesque d’assister aux essais suc­ces­sifs de Cage, Doug Liman se rap­proche de la per­spec­tive de Vratas­ki, qui ne peut qu’imaginer les précé­dentes ten­ta­tives de son parte­naire : par exem­ple, quand il la con­duit dans une base lour­de­ment sur­veil­lée sans se faire repér­er, on com­prend, comme elle, que de nom­breux échecs (ellip­sés par le film) ont été néces­saires pour éla­bor­er cette tra­jec­toire par­faite. Ce glisse­ment imper­cep­ti­ble du point de vue per­met donc à Edge of Tomor­row de revi­talis­er une dimen­sion ludique, qui cor­re­spond moins à la pos­ture d’un joueur (com­ment tri­om­pher d’un obsta­cle ?) qu’à celle d’un spec­ta­teur cher­chant à imag­in­er ce qui a été coupé au mon­tage. Con­traire­ment à All You Need is Kill, qui envis­age son pub­lic comme le témoin pas­sif d’un émer­veille­ment plas­tique, Doug Liman vise à nous plac­er dans une pos­ture active, pour jouer sur notre appréhen­sion de la mise en scène et sol­liciter notre imag­i­na­tion.

Notes

Notes
↑1 Pub­lié à l’origine en 2014 sous forme d’un light nov­el, un roman des­tiné au pub­lic ado­les­cent, All You Need is Kill a ensuite été pop­u­lar­isé par son adap­ta­tion en man­ga, dess­inée par Takeshi Oba­ta.