Un début de car­rière en haut des charts, un rôle clé pour la vis­i­bil­ité des Afro-Améri­cains dans la musique et au ciné­ma, une rela­tion tumultueuse avec Bob­by Brown, la drogue et enfin une sor­tie de scène trag­ique dans une cham­bre d’hôtel… Whit­ney Hous­ton, à la manière d’une Amy Wine­house plus grand pub­lic, n’a pas fini de faire par­ler. L’an passé, un doc­u­men­taire de la BBC vis­i­ble sur Net­flix pro­po­sait déjà un por­trait un peu racoleur mais assez com­plet de la star avec quelques révéla­tions à la clé (notam­ment sur sa bisex­u­al­ité). Que restait-il donc à racon­ter ? Quel scoop encore mécon­nu per­me­t­trait d’éveiller l’intérêt du pub­lic ? Ceux qui ont décou­vert Whit­ney à Cannes se sont empressés de relay­er LA révéla­tion du film : le viol dont a été vic­time la chanteuse dans sa jeunesse et qui pour­rait, en par­tie, expli­quer ses addic­tions. Mais le doc­u­men­taire de Kevin Mac­don­ald vaut bien mieux que cette approche sen­sa­tion­nal­iste. Il est même tout l’in­verse, aus­si respectueux (il préfère expli­quer que juger) que sobre et dénué de tout fanatisme. Les drames sont tenus à la juste dis­tance. À l’enfilade de tubes, il priv­ilégie des extraits de chan­sons qui ont une vraie réso­nance avec la vie de la star ou bien des images rares en back­stages.

A piece of me

Bien qu’initié par des proches de la chanteuse, Whit­ney n’a pour­tant rien du film hagiographique. Le réal­isa­teur a su con­tourn­er les pièges du por­trait offi­ciel pour nous inviter à lire entre les lignes. Car sous son apparence clas­sique, Whit­ney est un mod­èle de mon­tage. On pense à ces inter­ludes clipesques qui repla­cent la chanteuse dans l’histoire de la pop-cul­ture, de l’Amérique des années 1990 ou encore du mou­ve­ment afro-améri­cain. Mais on retient surtout à la manière dont les entre­tiens (plus de soix­ante-quinze ont été réal­isés) sont découpés et mis en regard les uns avec les autres. Les voix, par­fois, se con­tre­dis­ent. À nous d’y trou­ver la vérité dans ces ambiva­lences. Une chose est sûre : on ressent très vite un malaise à écouter famille et col­lab­o­ra­teurs dévelop­per un dis­cours décul­pa­bil­isant. Car tous ont assisté à la chute de Whit­ney. Cer­tains y ont par­ticipé, médias com­pris. D’autres ont préféré fer­mer les yeux pour garder leur place dans le sérail, voire prof­iter de la sit­u­a­tion. Le pas­sage le plus édi­fi­ant est sûre­ment celui où Bob­by Brown refuse de par­ler de la drogue. “Je ne suis pas là pour ça. Je suis là pour par­ler de la vie de Whit­ney Hous­ton”, donne-t-il comme expli­ca­tion. Ce à quoi le réal­isa­teur répond à juste titre “Mais la drogue fait par­tie de la vie de Whit­ney”.

Dès l’en­fance, Whit­ney Hous­ton a été obsédée par la con­struc­tion d’une image qui cor­re­spondrait aux attentes des autres. Celles de sa mère, d’abord, femme extrême­ment exigeante qui a pro­jeté sur elle les frus­tra­tions d’une car­rière à moitié réussie. Celles du pub­lic, ensuite, et notam­ment de la com­mu­nauté afro-améri­caine qui a pu lui reprocher de faire de la musique “trop blanche” (hasard ou non, mais c’est à ce moment-là qu’elle ren­con­tre Bob­by Brown alors en plein suc­cès). Celles, enfin, d’une société où il est encore dif­fi­cile d’im­pos­er d’autres mod­èles que celui de la famille hétéro­sex­uelle. Et on sait le rôle qu’a pu avoir Robyn, amie et col­lab­o­ra­trice dans la vie affec­tive de la chanteuse. Sans assén­er de vérités toutes faites, Kevin Mac­don­ald laisse enten­dre que les failles de Whit­ney seraient à chercher dans cette dual­ité, ces choix non assumés et cet aban­don com­plet aux désirs des autres. Sur les dernières notes de “I Have Noth­ing” qui accom­pa­g­nent le générique, on ressort le cœur rem­pli d’une pro­fonde mélan­col­ie face à ce des­tin trag­ique aux dom­mages col­latéraux (sa fille en a été aus­si vic­time) qui aurait très bien pu servir d’in­spi­ra­tion au film Une étoile est née.