Après une pre­mière fic­tion bien doc­u­men­tée, mais loin d’être exempte de mal­adress­es (Le Dernier Roi d’É­cosse, 2007), Kevin Mac­don­ald s’adonne au thriller d’in­ves­ti­ga­tion, en mêlant poli­tique et jour­nal­isme dans Jeux de pou­voir. Cette adap­ta­tion molle de la série bri­tan­nique State of Play (Paul Abbott, 2003, BBC), plébisc­itée par le pub­lic et la cri­tique, témoigne de la pré­ten­tion hol­ly­woo­d­i­enne à for­mater et absorber les suc­cès européens, qu’ils soient ciné­matographiques ou télévi­suels, sans que ce regard d’outre-Atlan­tique apporte quoi que soit de nou­veau ou d’o­rig­i­nal par rap­port à sa source.

Alors que la série situ­ait l’ac­tion à Lon­dres, au sein du par­ti tra­vail­liste, l’adap­ta­tion améri­caine la trans­pose logique­ment à Wash­ing­ton. Mem­bre du Con­grès améri­cain, Stephen Collins (Ben Affleck) dirige une com­mis­sion d’en­quête sur les dépens­es de la Défense. Avec sa tête de gen­dre idéal et son aplomb inébran­lable, cet homme a tout pour devenir un grand leader poli­tique. Mais c’est sans compter sur la mort sus­pecte de son assis­tante, Sonia Bak­er, dans le métro de la cap­i­tale. Quand la rela­tion adultérine qu’il entrete­nait avec la jeune femme est dévoilée au pub­lic, les médias en tous gen­res (presse écrite, télévi­sion, inter­net) se déchaî­nent sur Collins. Mais au Wash­ing­ton Globe, Cal McCaf­frey (Rus­sell Crowe), vieil ami du politi­cien en déroute, entend sur­nag­er au-dessus du raz-de-marée de ragots et creuser davan­tage cette affaire, sans se pré­cip­iter en con­clu­sions hâtives. Le jour­nal­iste à l’in­stinct aigu­isé va quit­ter la paperasse abon­dante de son petit bureau, pour men­er l’en­quête armé de son sty­lo et de son car­net. Dans cette entre­prise où son objec­tiv­ité risque d’être entravée par sa prox­im­ité avec le sus­pect numéro un, McCaf­frey col­la­bore avec une jeune col­lègue adepte d’in­ter­net, Del­la Frye (Rachel McAdams). Der­rière le drame adultérin, ce duo trans­généra­tionnel va décou­vrir un com­plot d’une toute autre ampleur, où la soif d’ar­gent et de pou­voir stim­u­lent la duplic­ité et la trahi­son à tous les éch­e­lons de la pyra­mide sociale.

Il peut être louable de vouloir ren­dre lis­i­ble une his­toire de com­plot, où les moti­va­tions divers­es et les enjeux var­iés pour­raient s’en­tre­crois­er et s’en­tre­cho­quer à out­rance, quitte à per­dre le spec­ta­teur en cours de route. Ici, la lim­pid­ité du réc­it empêche cette dérive. À l’in­verse même, la lenteur de l’ac­tion laisse le temps d’an­ticiper les rebondisse­ments d’une his­toire sans grande sur­prise, finis­sant par sus­citer un cer­tain ennui. En sim­pli­fi­ant l’in­trigue dense de la série orig­inelle (com­posée de six épisodes d’une heure cha­cun), le scé­nario du long-métrage perd en pro­fondeur et se con­fond en banal­ités : un homme poli­tique a une aven­ture avec sa jeune assis­tante, cette femme n’est pas ce qu’elle pré­tend être et l’a­mant en sait plus qu’il n’y paraît. Du jamais vu… On nous promet un feu d’ar­ti­fice de con­spir­a­tion, mais il s’ag­it plutôt d’un feu de paille. Ce thriller d’in­ves­ti­ga­tion est donc mal­heureuse­ment loin d’être à la hau­teur des grands films du genre réal­isés par Alan J. Paku­la, auquel Jeux de pou­voir pour­rait se rat­tach­er. Les enquêtes jour­nal­is­tiques sur le Water­gate dans Les Hommes du prési­dent (1976) et sur l’as­sas­si­nat de deux mag­is­trats de la Cour Suprême dans L’Af­faire Péli­can (1994) avaient un autre souf­fle. La réal­i­sa­tion académique de Jeux de pou­voir manque d’au­dace et de cachet, sans être dénuée de bonnes inten­tions. En col­lab­o­ra­tion avec le directeur de la pho­togra­phie Rodri­go Pri­eto, Kevin Mac­don­ald a tra­vail­lé sur des ambiances visuelles dis­tinctes pour représen­ter les deux univers con­fron­tés dans le film : le monde sim­ple et prag­ma­tique du jour­nal­isme d’in­ves­ti­ga­tion et le monde super­fi­ciel et opaque de la poli­tique et des affaires (que le film dévoile beau­coup moins). Dans le dossier de presse con­sacré au film, Rodri­go Pri­eto explique ain­si : “Nous avons util­isé des objec­tifs anamor­phiques pour le monde du jour­nal­iste, et la caméra numérique pour le monde de la poli­tique − en par­tie parce que nous autres, citoyens ordi­naires, voy­ant sou­vent la poli­tique à tra­vers une caméra vidéo.” Le choix est per­ti­nent (bien qu’un peu facile) et ne suf­fit pas à ren­dre pal­pa­ble le malaise et la ten­sion que devrait pro­cur­er l’in­trigue.

Même si elle dif­fère du choix ini­tial, la dis­tri­b­u­tion finale des deux rôles prin­ci­paux parais­sait a pri­ori judi­cieuse : un Rus­sell empâté et ren­frogné dans le rôle de la taupe de rédac­tion et un Ben au sourire écla­tant et à la coif­fure impec­ca­ble dans celui d’un manip­u­la­teur manip­ulé (ou l’in­verse). Mais l’in­ter­pré­ta­tion en demi-teinte offerte par Rus­sell Crowe et Ben Affleck (décidé­ment meilleur der­rière une caméra que devant) ne per­met pas d’ap­porter un rythme digne à cette enquête qui ne nous fait que fort peu fris­son­ner. Les per­son­nages restent ternes, noyés dans des décors som­bres et plu­vieux, en accord sage avec les critères icono­graphiques d’un genre dont Jeux de pou­voir restera une occur­rence anec­do­tique.