On croy­ait avoir tout vu, ou presque, de la « vague argen­tine », entre cinéastes aujourd’hui con­fir­més, comme Lucre­cia Mar­tel (La Cié­na­ga, La Niña San­ta, La Femme sans tête), ou jeunes pouss­es déjà plus que promet­teuses telles Pablo Fendrik (L’Assaillant, La San­gre Bro­ta) ou Rodri­go Moreno (El Cus­to­dio). C’était sans compter sur José Celesti­no Cam­pu­sano, réal­isa­teur téméraire et sans con­ces­sion qui cen­tre son regard sur des fig­ures de la mar­gin­al­ité.

« Cine­bru­to », voici ce qui s’inscrit à l’écran au générique. Il s’agit de la mai­son de pro­duc­tion de Vil Romance, ce pour­rait aus­si être le qual­i­fi­catif du genre ciné­matographique pra­tiqué par José Celesti­no Cam­pu­sano : un ciné­ma brut de décof­frage. Le réal­isa­teur est un habitué des bas-fonds, ceci pas­sant aus­si bien par l’écriture, un recueil de nou­velles Argen­tine Mar­gin­al Mythol­o­gy (1995), que par le ciné­ma doc­u­men­taire, notam­ment dans Fer­ro­cen­tau­ros qui suit les motards des bar­rios pop­uleux de Buenos Aires.

La démarche ren­voie évidem­ment à celle de Pier Pao­lo Pasoli­ni qui avait comme objet de fas­ci­na­tion le petit peu­ple de la ban­lieue romaine, auquel il con­sacra ouvrages (Les Ragazzi, Prom­e­nades romaines) et, bien sûr, films, à com­mencer par son pre­mier long-métrage, Accat­tone. Comme Fran­co Cit­ti pour inter­préter Accat­tone, José Celesti­no Cam­pu­sano s’entoure de comé­di­ens ama­teurs (sig­nalons toute­fois que Pasoli­ni, dès son pre­mier film, fai­sait inter­venir égale­ment des pro­fes­sion­nels), pour « ne laiss­er la parole qu’à ceux qui vivent en intime ce qu’ils dis­ent dans le film » pré­cise-t-il. Il ne s’agit pas de jouer, mais de rejouer, ceci ayant pour objec­tif d’arracher à la fic­tion une forme de vérité dans la charge dra­ma­tique. Voici donc Rober­to (Nehuén Zap­a­ta), jeune homme désœu­vré qui flâne et tient les murs du quarti­er. Dans une de ses péré­gri­na­tions, il tombe sur Raúl (Oscar Géno­va), vir­il et de cuir vêtu, la crinière poivre et sel de la quar­an­taine bien entamée. Tombé de son véhicule comme cer­tains anges du Ciel, c’est un motard déchu. On ver­ra d’ailleurs furtive­ment son engin croupis­sant dans son garage. Rober­to atter­rit manu mil­i­tari dans la cham­bre de ce dernier, pour une sodomie bien peu ten­dre. Vil Romance, quel beau titre, est lancé.

Sem­ble-t-il habitué aux pas­sades incon­séquentes, Rober­to s’attache cette fois à ce mau­vais (presque vieux) garçon. Il s’installe rapi­de­ment chez lui. Une vie de cou­ple émerge, Raúl ren­con­tre même sa « belle-famille », la mère et la sœur de Rober­to. Mais le réal­isa­teur inscrit la vile­nie de cette his­toire d’amour sans jamais laiss­er plan­er le doute qu’elle pour­rait se trans­former en un fleuve tran­quille bor­dé d’un tapis de fleurs. Les zones d’ombres sont nom­breuses, notam­ment les absences de Raúl – il vend des armes à feu sous le man­teau et est le père de deux fil­lettes. Les rap­ports sex­uels sont bru­taux et uni­latéraux, ce dernier n’accepte pas d’être pas­sif et reste en fait mar­qué par une sorte de con­vic­tion hétéro­sex­uelle. Ceci con­duisant le jeune homme à aller voir ailleurs, pour son plus grand plaisir sex­uel, et pour le plus grand mal­heur de cet amant espag­nol.

Vil Romance est ain­si la tra­jec­toire d’êtres dévastés, par la vie et l’amour, qui s’enfoncent vers la tragédie. Les ges­tic­u­la­tions pour l’éviter sem­blent accélér­er un courant invis­i­ble con­duisant vers l’issue fatale. Il y a bien quelques réserves qui se situent dans la fragilité de cer­taines scènes, par­ti­c­ulière­ment le jeu des comé­di­ens et le rythme de la mise en scène. Sur ce dernier point, c’est aus­si le revers de la médaille, tant le cinéaste prend des lib­ertés avec les canons de la gram­maire ciné­matographique, ce qui ren­voie d’ailleurs, à nou­veau, vers cer­tains films de Pasoli­ni, L’Évangile selon Saint Matthieu notam­ment, à pro­pos duquel cer­tains esthètes crièrent au scan­dale et à l’a­ma­teurisme. Ce qu’on appré­cie par ailleurs, c’est la capac­ité de la fic­tion à pren­dre place au sein d’un réel non con­trôlé, on sent un goût et un tal­ent pour la cap­ta­tion de ce qui advient, notam­ment par la manière qu’a la caméra de suiv­re et d’accompagner les corps des per­son­nages, mais aus­si en s’intéressant à la périphérie de la fic­tion. Un tel regard vers les lais­sés-pour-compte pour­rait sus­citer un cer­tain malaise, mais l’empathie, plutôt que la con­de­scen­dance ou la fas­ci­na­tion exo­tique, et la con­vic­tion très vis­i­ble­ment non feintes du cinéaste ren­dent caduc ce péché ren­con­tré par bien des films. José Celesti­no Cam­pu­sano est une tête brûlée qui force le respect et mérite large­ment la curiosité du cinéphile.