Quelque part dans une ville du Mex­ique, un homme se meurt. Son épouse Sonia, qui cherche à lui obtenir un traite­ment d’ur­gence, fait face à une admin­is­tra­tion médi­cale fuyante, dont la pour­suite met au jour une sit­u­a­tion dan­tesque qui sem­ble même dépass­er les inter­locu­teurs de la femme, où appa­raît la posi­tion abu­sive des com­pag­nies d’as­sur­ances dans le sys­tème de san­té. En dés­espoir de cause, Sonia sort inopiné­ment un pis­to­let et entre­prend d’ac­célér­er les procé­dures par la men­ace : le drame médi­cal devient dès lors un fait divers qui, au bout de la course, aura duré vingt-qua­tre heures.

Tel est le sujet, dra­ma­tique et presque ordi­naire, du qua­trième long-métrage de Rodri­go Plá (La Zona, La Demo­ra). Or celui-ci, para­doxale­ment, tâche d’équili­br­er la ten­sion dra­ma­tique en prenant une cer­taine dis­tance avec le seul point de vue de la pro­tag­o­niste dés­espérée — non en adop­tant une pos­ture de refrène­ment d’une émo­tion bien présente, mais en faisant cir­culer son point de vue entre Sonia et les indi­vidus qui croisent son chemin. Car le film, tout en suiv­ant scrupuleuse­ment le par­cours de la femme et de son fils Darío qui l’ac­com­pa­gne en gar­di­en dés­ap­pro­ba­teur, le met en scène sous d’autres angles : ceux sous lesquels les vic­times, mais aus­si quelques témoins de pas­sage obser­vent les événe­ments, et y pren­nent par­fois part plus ou moins mal­gré eux à des degrés divers, la per­spec­tive d’un témoin for­mu­lant sou­vent le hors-champ du témoin précé­dent. Il s’ag­it moins de con­tenir la sub­jec­tiv­ité cen­trale du réc­it que de met­tre en évi­dence le nom­bre de sub­jec­tiv­ités mis­es en jeu et de par­ti-pris engagés, à quel point le drame per­son­nel devient col­lec­tif, dépas­sant même les indi­vidus et les strates sociales. De Sonia à ses ren­con­tres, des gens du com­mun aux employés et cadres des organ­ismes con­cernés, on décou­vre un panora­ma humain aux pris­es (plus ou moins en con­nais­sance de cause) à une sit­u­a­tion sociale inhu­maine qui en réal­ité les dépasse tous, même ceux les plus directe­ment impliqués. La dif­fi­culté de saisir tous les ten­ants et aboutis­sants de l’af­faire est appuyée intel­ligem­ment par le film qui, en lais­sant enten­dre des voix-off de témoins enten­dus au procès qui n’au­ra lieu qu’à la fin, sug­gère qu’il recon­stitue les faits a pos­te­ri­ori, frag­ilisant encore les sub­jec­tiv­ités des regards adop­tés.

Les angles morts du jugement

Der­rière ce choix de la mul­ti­plic­ité des points de vue, on devine sans peine un regard unique, celui du cinéaste, mais sin­guli­er non en ce qu’il chercherait à s’im­pos­er par-dessus ceux de ses per­son­nages, mais vise la justesse en partageant ces derniers, en rap­pelant à quel point il est dif­fi­cile de jeter un regard uni­latéral sur une telle sit­u­a­tion. C’est aus­si pourquoi Plá prend soin de ne jamais forcer le regard sur quiconque, de ne désign­er aucun coupable clair ni aucun inno­cent tout à fait absolv­able, de filmer chaque scène et chaque per­son­nage en ménageant osten­si­ble­ment un cer­tain hors-champ, non pour con­train­dre arbi­traire­ment l’e­space mais pour met­tre en évi­dence à quel point notre pro­pre posi­tion de spec­ta­teur-témoin ne nous per­met pas de for­muler de juge­ment arrêté. Car si tous sont par­tie prenante de la société qui a per­mis les aber­ra­tions con­tées dans le réc­it, aucun ne saurait recon­naître de réelle respon­s­abil­ité sur quelque chose qui s’est dévelop­pé bien au-dessus d’eux au point de devenir inex­tri­ca­ble. C’est sans aucun doute par une telle con­science, une telle fac­ulté de garder sa maîtrise d’artiste au niveau de son sujet, que l’on peut accom­plir une œuvre aus­si sincère d’ob­ser­va­tion du monde, une qui sait con­cili­er rigueur de mise en scène, justesse du regard et atten­tion au drame (que l’on n’a pas oublié). Cet échange de regards entre la mère et son fils, au moment où celui-ci a dérivé de son rôle de gar­di­en pour se com­pro­met­tre dans cette vio­lence, ponctue ter­ri­ble­ment le con­stat de la crise humaine à laque­lle peut con­train­dre la con­fronta­tion à l’in­hu­main.