Après Zoolan­der, l’acteur et réal­isa­teur Ben Stiller nous livre une nou­velle comédie jouis­sive à l’humour régres­sif et ren­tre-dedans. Cette grosse farce intéresse surtout par son dis­cours réflexif sur un sys­tème hol­ly­woo­d­i­en sans pitié pour ses acteurs. Cela sent le déjà-vu, mais Ton­nerre sous les tropiques atteint une dimen­sion inat­ten­due grâce à la par­tic­i­pa­tion de Tom Cruise dans un rôle qui sym­bol­ise et trans­fig­ure à lui seul le pro­pos du film.

Ben Stiller, acteur doté d’un vrai sens du bur­lesque, est devenu une fig­ure incon­tourn­able du renou­veau de la comédie améri­caine de ces dernières années aux côtés des frères Far­rel­ly, Adam San­dler, Judd Apa­tow ou encore Mike Myers. Son amour pour les sit­u­a­tions régres­sives, traitées le plus sou­vent au pre­mier degré, prend toute son ampleur dans sa nou­velle réal­i­sa­tion qui est un déluge de gags hila­rants à la bêtise assumée – la représen­ta­tion sans tabous des retardés men­taux a d’ailleurs provo­qué un scan­dale aux USA. Cette farce se mon­tre toute­fois plus fine que ce que l’on pou­vait en atten­dre. Ton­nerre sous les tropiques débute par des faux trail­ers qui présen­tent intel­ligem­ment chaque per­son­nage. Cette intro­duc­tion expose d’emblée le dis­posi­tif réflexif du métrage: il s’agit d’une œuvre sur le star-sys­tem, le réc­it prenant pour pré­texte le tour­nage d’un film d’action qui vire à la débâ­cle. Les pro­tag­o­nistes – une bande d’acteurs losers en perte de crédi­bil­ité et qui cherchent à se relancer – se retrou­vent pro­jetés dans une vraie zone de con­flit alors qu’ils pen­saient tourn­er des séquences d’un film de guerre. Ce genre est alors util­isé ici comme une métaphore bien pen­sée du par­cours du com­bat­tant pour touch­er au graal: l’Oscar. Nos héros, qui sem­blent bien fatigués par le stress, l’alcool et la cocaïne, sont prêts à tout pour acquérir la petite stat­ue afin d’obtenir le respect du milieu. Stiller – pris­on­nier d’un groupe armé qui voue un culte à Sim­ple Jack, le per­son­nage de demeuré men­tal qu’il a inter­prété par le passé – se voit offrir une stat­ue de pacotille qui le rend fou de joie et lui amène enfin une recon­nais­sance minable mais grat­i­fi­ante. Tout est résumé ici. Entre deux vannes bien placées, le réal­isa­teur délivre un dis­cours très drôle sur le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en.

Bien que Ton­nerre sous les tropiques désacralise le statut des acteurs – instru­ments d’une mécanique ciné­matographique implaca­ble – il repose en grande par­tie sur le tal­ent comique de ses inter­prètes. Le cast­ing est dom­iné par un Ben Stiller excel­lent de can­deur imbé­cile et un Robert Downey Jr – car­i­ca­ture de l’interprète de com­po­si­tion, devenant noir pour jouer son rôle de sol­dat afro-améri­cain – tou­jours aus­si en forme depuis sa résur­rec­tion. Il est présen­té comme une star bor­der­line qui baigne dans la drogue et l’alcool. Réflex­iv­ité tou­jours. L’œuvre est égale­ment par­o­dique en se référant ouverte­ment à tous ces films des années 1980 qui trait­ent de la guerre du Viêt-Nam, tels que les iné­narrables Ham­burg­er Hill et Portés dis­parus ou le plus sérieux Pla­toon, mais il serait facile de la résumer à cela. Sous l’avalanche de gags et d’actions se cache une fig­ure qui métapho­rise à elle seule le dis­cours de Stiller: Tom Cruise.

La thé­ma­tique du film atteint son parox­ysme grâce à la par­tic­i­pa­tion de l’une des plus grandes stars hol­ly­woo­d­i­ennes de ces vingt dernières années. Cruise – grimé en pro­duc­teur vul­gaire au lan­gage fleuri – livre une presta­tion comique incroy­able. Il est le sym­bole même de l’acteur qui est passé de l’adulation à une cer­tain déclin – tout du moins en ce qui con­cerne son image, forte­ment égratignée par ses affinités avec l’Église de Sci­en­tolo­gie, sa rup­ture de con­trat avec Para­mount et ses inter­views télévisées improb­a­bles. Le voilà ici dans le rôle d’un pro­duc­teur tout-puis­sant à la tête d’un block­buster com­posé d’acteurs ringards, ce qui le con­fronte directe­ment à ce qu’il risque de devenir dans la réal­ité. Cette mise en abyme par­ti­c­ulière­ment per­verse démon­tre aus­si que l’acteur con­serve un brin de recul sur ses récents déboires. La star con­clut le film par une danse finale en forme de grand bras d’honneur des­tiné à tous ses détracteurs; il crie haut et fort qu’il faut tou­jours compter sur lui. La volon­té de Cruise de réha­biliter son image peut sem­bler agaçante mais elle prou­ve le car­ac­tère ridicule du star-sys­tem améri­cain qui oblige ses vedettes à faire dans la surenchère pour paraître tou­jours dans le coup. Sa presta­tion trans­porte alors le film dans une autre dimen­sion: l’acteur qui lutte pour ne pas être oublié devient une pure fig­ure réflex­ive qui nous ramène à une réal­ité aus­si comique que trag­ique.