« Une bête goulue, accroupie là pour dévor­er le monde » : la métaphore bes­tiale qu’utilise Émile Zola pour décrire l’inquiétant puits de mine du Voreux dans les pre­mières pages de Ger­mi­nal pour­rait s’appliquer aus­si au siège de l’entreprise Lumon, au cœur de la série d’anticipation Sev­er­ance. Le gouf­fre qui avalait jadis les gueules noires a désor­mais l’allure vit­ri­fiée et glaciale car­ac­téris­tique de l’imaginaire de la Sil­i­con Val­ley, tan­dis que les « innies » qui y descen­dent sont des cols blancs sac­ri­fiés à l’extraction d’une matière pre­mière numérique. Pour tra­vailler dans ce ser­vice haute­ment con­fi­den­tiel, ces ouvri­ers d’un nou­veau genre ont accep­té une opéra­tion con­sis­tant à dis­soci­er leurs esprits en deux per­son­nal­ités qui ne peu­vent com­mu­ni­quer entre elles : à l’extérieur, ils ne gar­dent aucun sou­venir de ce qui se passe au sein du bâti­ment ; dans les sous-sols de ce dernier, ils n’ont aucune con­science de qui ils sont à la sur­face. Par­tant de ce pos­tu­lat, la série donne aux per­son­nages un hori­zon nar­ratif sim­i­laire à celui des ouvri­ers de la pre­mière Révo­lu­tion indus­trielle : il leur fau­dra pren­dre con­science de leur con­di­tion avant d’entamer une grève. La « ger­mi­na­tion » souter­raine qui devait bien­tôt « faire éclater la terre » (les dernières lignes de Ger­mi­nal, prophéti­sant une révo­lu­tion du pro­lé­tari­at) trou­ve d’ailleurs à l’issue de la pre­mière sai­son de Sev­er­ance une expres­sion par­ti­c­ulière­ment réjouis­sante : les tra­vailleurs reclus sur­gis­sent à la sur­face, s’invitant dans la vie des nan­tis qui régis­sent leurs exis­tences restreintes, dans un moment de pure ému­la­tion éman­ci­patrice.

Mais cette idée d’une relec­ture en bonne et due forme du mythe ouvri­er, tel qu’il a été posé à la fin du XIXe siè­cle, n’est pas sans dis­tiller un trou­ble au sein d’une série pro­duite par Apple TV – et qui, dans un geste retors, s’offre comme une satire de la com­pag­nie à la pomme cro­quée. D’une part, parce que Sev­er­ance opère un déplace­ment des mécaniques du tra­vail ouvri­er dans le cadre, moins immé­di­ate­ment dan­gereux, d’un ser­vice de bureau (la frus­tra­tion pro­fes­sion­nelle et le burn-out rem­plaçant ici le coup de grisou). De l’autre, car il opte pour un décor autrement épuré qui n’est pas sans rap­pel­er le mar­ket­ing cul­tivé par les indus­tries de la tech – mou­ve­ments de caméra rec­tilignes, décor min­i­mal­iste, palette de couleurs lim­itée. Même si le fond de l’air devient rouge dans l’ultime épisode de la deux­ième sai­son, l’espace délim­ité par la série et ses con­tours apprêtés (cf. ses nom­breux effets de style : trav­el­lings com­pen­sés, cadres rigoureuse­ment géométriques, boucle musi­cale entê­tante) ne la prédis­pose pas à se faire l’écrin d’une véri­ta­ble sub­ver­sion. Der­rière une légèreté de façade (des décalages comiques engen­drés par l’absurdité man­agéri­ale), la mise en scène tra­vaille surtout une esthé­tique qui pro­longe la main­mise du cadre entre­pre­neur­ial sur les pro­tag­o­nistes : le générique de chaque sai­son, qui « plas­ti­fie » le héros prin­ci­pal, acte ain­si cette mise en boîte.

Se mordre la queue

La série écrite par Dan Erick­son, pro­duite et réal­isée (en par­tie) par Ben Stiller, puise d’abord sa force de séduc­tion dans sa mécanique sur­réal­iste inspirée par les séries de Damon Lin­de­lof (Lost, The Left­overs), elles-mêmes trib­u­taires du mod­èle canon­ique que con­stitue Le Pris­on­nier. Dans un réc­it labyrinthique, les per­son­nages enfer­més (sur une île, dans un monde inex­plic­a­ble­ment endeuil­lé ou, ici, au sein d’une entre­prise car­cérale) accè­dent à des révéla­tions qui appor­tent moins de répons­es qu’elles ne per­me­t­tent d’élargir les con­tours d’un univers enten­du comme une pure analo­gie philosophique. Les innies de Sev­er­ance se trou­vent ain­si dou­ble­ment enfer­més au sein du dédale des couloirs blancs et des open spaces. Ils se con­fron­tent d’abord à une lim­ite physique matéri­al­isée par un ascenseur (comme dans une mine, là encore), sas au-delà duquel ils n’existent plus. Ils ne peu­vent donc se déplac­er qu’horizontalement et sont privés de com­mu­ni­ca­tion avec les autres étages de la pyra­mide sociale. Plus encore, comme ils n’ont aucune mémoire d’un autre cadre référen­tiel – la série s’ouvre d’ailleurs par un plan de la nou­velle employée Helly (Britt Low­er) en posi­tion fœtale sur une table de réu­nion –, ils ne peu­vent remet­tre en cause l’étrange régime man­agér­i­al qui les infan­tilise. Une sucrerie et au boulot ! La peur de mal faire ou la quête d’une récom­pense suff­isent à les main­tenir à leur poste. Comme le sug­gère la faible sécu­rité (leurs déplace­ments sont rarement entravés par le per­son­nel encad­rant), la prison se trou­ve surtout dans la tête des innies. Dans la sai­son 2, la série se déploie au-delà de l’imagerie doucereuse du bureau, pour inve­stir plus claire­ment le monde de l’hôpital psy­chi­a­trique avec ses cham­bres capi­ton­nées et ses opéra­tions crâni­ennes, notam­ment dans l’épisode 7, con­sacré à la dépres­sion d’une femme présen­tée comme un évène­ment fon­da­teur du réc­it. Sa décom­pen­sa­tion débouche d’ailleurs sur une sépa­ra­tion avec son mari, traduite formelle­ment par une seg­men­ta­tion de l’image : un cou­ple hier rassem­blé, aujourd’hui dis­so­cié par un split screen.

La dual­ité du cerveau des salariés se présente de fait comme la clef de cette microso­ciété de con­trôle. Bien servis par ce pro­gramme, les acteurs s’en don­nent à cœur joie pour dédou­bler leurs vis­ages avec une remar­quable plas­tic­ité. Au sous-sol, ils sont Helly, Mark (Adam Scott), Irv­ing (John Tur­tur­ro) et Dylan (Zack Cher­ry), col­lègues enjoués dont l’innocence appa­raît aus­si touchante qu’inquiétante ; à la sur­face, ils ploient avec dés­espoir sous le joug d’une dystopie néolibérale après avoir signé un pacte faustien – leur âme con­tre un tra­vail. La dis­so­ci­a­tion entre vie per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle est, cela va sans dire, à lire ici comme une analo­gie cru­elle de ce que subis­sent les tra­vailleurs con­tem­po­rains des grandes entre­pris­es. Chez les cadres et autres man­agers, la vorac­ité ne serait plus le seul jeu du patron, mais bien du tra­vailleur lui-même, devenu son pro­pre pré­da­teur. Sev­er­ance pour­suit ain­si son étude émo­tion­nelle de la vie en entre­prise en orches­trant un jeu de débor­de­ment entre les deux dif­férents régimes de con­science – cha­cun restant her­mé­tique à l’autre. La mise en scène sug­gère cet entredévore­ment par d’habiles jeux de mon­tage alternés, mis­ant par­fois sur des effets de boucle (la récur­rence de l’arrivée en ascenseur) ou d’ellipses soudaines. Sous la car­casse sophis­tiquée de ce thriller schiz­o­phrène, la série ménage son lot de scènes désar­mantes : un N‑1 qui ose s’opposer à son N+1, un bais­er adultère entre col­lègues, ou un licen­ciement occa­sion­nant un déchire­ment décu­plé ; car le salarié viré perd au pas­sage aus­si la moitié de son iden­tité. Telle est la men­ace qui plane sur les per­son­nages de cette série obsédée par la perte de l’emploi (« Sev­er­ance », qui désigne une seg­men­ta­tion, peut égale­ment se traduire par « indem­nités de licen­ciement »). Pris en étau entre le chô­mage et le har­cèle­ment, con­damné à l’abrutissement ou au néant, la fig­ure pré­caire et duale de l’innie, dont l’existence ne peut out­repass­er les fron­tières de son lieu de tra­vail, offre une autre métaphore ani­male pour sym­bol­is­er l’aliénation indus­trielle : Ouroboros, le ser­pent qui se mord la queue, fig­ure autode­struc­trice évo­quant para­doxale­ment une boucle tem­porelle infinie.

Le temps des salariés

De nom­breuses séries récentes ont inté­gré dans leur univers par­fois étranger à tout réal­isme une représen­ta­tion de la lutte du tra­vailleur, jouant de la longueur et des effets de répéti­tion pour soulign­er l’oppression (en par­ti­c­uli­er Andor, avec ses épisodes mêlant prison spa­tiale et toy­otisme). Sev­er­ance s’avance comme une propo­si­tion plus ambitieuse, ne retenant pas seule­ment (voire pas du tout) la dialec­tique aliénation/émancipation pour pro­pos­er une sci­ence-fic­tion man­agéri­ale et, au-delà, fonder une mytholo­gie des indus­tries de la troisième révo­lu­tion indus­trielle – celle des tech­nolo­gies de l’information. C’est sur ce dernier point que la série d’Apple TV se mon­tre la plus mor­dante, mais aus­si la plus frag­ile. En témoigne d’abord cette étrange con­tra­dic­tion dans laque­lle baig­nent les décors de Lumon : à l’extérieur, le siège s’affiche comme un espace de tech­nolo­gie dernier cri ; en son cœur, le per­son­nel tra­vaille sur des ves­tiges de l’ère numérique (Mac­in­tosh et de vieilles inter­faces) ; enfin, la com­mu­ni­ca­tion de la famille Eagan, la légende des fon­da­teurs de la firme, épouse une icono­gra­phie qui évoque les pre­miers temps de l’industrie. On peut y lire une envie de sign­er une cri­tique glob­ale du cap­i­tal­isme (de Marx aux bull­shit jobs théorisés par David Grae­ber, en quelque sorte) autant qu’une ten­dance à se laiss­er gris­er par les arti­fices du déco­rum – l’attrait pour le loufoque – pro­longeant vaine­ment un univers mys­térieux qui n’intéresse jamais plus que lorsqu’il appa­raît tan­gi­ble. Cette forme de déréal­i­sa­tion pèse par­ti­c­ulière­ment dans la mise en scène des supérieurs hiérar­chiques : c’est para­doxale­ment dans l’expression de cette force man­agéri­ale coerci­tive que la série se mon­tre la moins rigoureuse, jusqu’à fig­ur­er un peu plate­ment dans cette sai­son 2 le PDG de Lumon comme un patri­arche démo­ni­aque, au risque d’une irrup­tion trop facile du mal absolu dans le cer­cle vicieux et fer­mé du cap­i­tal­isme.

La série n’avait cer­taine­ment pas besoin de mon­tr­er ses antag­o­nistes, ni même de désé­pais­sir le mys­tère qui recou­vre encore les activ­ités de l’entreprise pour refer­mer son piège sur l’existence de ces tra­vailleurs, et par là même touch­er droit nos cœurs (de salariés). En orches­trant la pré­va­lence de la vie au tra­vail sur les émo­tions ressen­ties dans le privé, la con­clu­sion de la sai­son 2 acte une inver­sion des valeurs prob­a­ble­ment plus red­outable que toute forme de répres­sion d’une grève : ne vivons-nous pas mieux au tra­vail ? Comme le sug­gère Helly à Mark, « par­fois un bâti­ment devient plus grand qu’un con­ti­nent » : l’ambivalence de Sev­er­ance est tout entière con­tenue dans cette célébra­tion de la vie au fond de la mine.