Présen­té en sep­tem­bre au Fes­ti­val du film de New York, Spring­steen: Deliv­er Me from Nowhere n’est pas exacte­ment un biopic du Boss, puisqu’il s’en tient à un tour­nant pré­cis de son par­cours artis­tique, la genèse de l’album Nebras­ka. En sep­tem­bre 1981, lessivé par la tournée de pro­mo­tion de The Riv­er – cent quar­ante con­certs en moins d’une année –, Bruce s’isole dans sa mai­son de cam­pagne dans son New Jer­sey natal. Il recon­ver­tit sa cham­bre à couch­er en stu­dio d’enregistrement, avec pour seuls équipements un mag­né­to mul­ti­p­iste, une gui­tare acous­tique et un har­mon­i­ca, con­fec­tion­nant très vite une poignée de chan­sons au dépouille­ment spec­tral et à l’imagerie sai­sis­sante. Leur noirceur, qui puise au polar et à la lit­téra­ture South­ern Goth­ic, mais aus­si au ciné­ma de genre, n’occulte pas l’horizon pre­mier du disque, conçu comme « une médi­ta­tion qui s’ignore sur les mys­tères de l’enfance »[1]. Dans ses mémoires, Spring­steen ajoute qu’il cour­tise ici « une humeur, une tonal­ité qui cor­re­spondait au monde que je con­nais­sais et qui con­tin­u­ait de m’habiter » et « dont les ves­tiges sub­sis­taient à dix min­utes et dix miles à peine » de son domi­cile. Chef‑d’œuvre dépres­sif et précurseur de la vague low-fi, Nebras­ka ne sera en rien le block­buster musi­cal qu’attendaient de lui les pontes de Colum­bia, qui devront patien­ter jusqu’à Born in the U.S.A. pour que leur tête de gon­do­le rem­plisse enfin les stades du monde entier. Mais même repris en chœur par son pub­lic, ses hymnes fausse­ment héroïques ne se dépar­tiront jamais tout à fait d’une ambiva­lence vis-à-vis du suc­cès et de son cortège de grat­i­fi­ca­tions nar­cis­siques.

Adap­té d’un livre-enquête[2] pas­sion­nant du jour­nal­iste War­ren Zanes qui revient sur cet épisode charnière, Deliv­er Me from Nowhere promet­tait dès lors beau­coup. Le ratage est toute­fois à la hau­teur de l’attente, con­fir­mant que « la présence de Spring­steen au ciné­ma est générale­ment moins intéres­sante que celle du ciné­ma dans l’œuvre de Spring­steen », comme je l’écrivais en 2020. Le rôle du rock­er échoit à Jere­my Allen White, dont la dis­sem­blance avec son sujet n’est en soi pas un prob­lème, Tim­o­th­ée Cha­la­met ayant récem­ment sur­mon­té ce hand­i­cap dans Un Par­fait incon­nu, où il inter­pré­tait Bob Dylan. Mais avec une ampli­tude de jeu net­te­ment plus restreinte, White est à la peine, inca­pable d’exprimer la souf­france que Spring­steen avait mise sous le tapis pen­dant ses années de for­ma­tion, lorsqu’il était con­sumé par ses rêves de gloire : il ne suf­fit pas d’arborer le masque du taiseux et de per­dre son regard dans le vide pour faire affleur­er la mélan­col­ie. À cette presta­tion sans âme, Jere­my Strong oppose le sérieux papal de l’acteur de la méth­ode immergé dans son per­son­nage, celui de Jon Lan­dau, le man­ag­er du Boss qui fait rem­part face aux pres­sions du label désireux de cap­i­talis­er sur le tri­om­phe de The Riv­er. Plus savante, sa per­for­mance flirte néan­moins aus­si avec la par­o­die, cha­cune de ses inter­ven­tions se résumant à com­menter les tour­ments de son pro­tégé, ici car­i­caturé en artiste tor­turé, dont les femmes, naturelle­ment, fer­ont les frais.

Or, s’agissant d’elles, le script s’autorise une licence toute sauf poé­tique, en affublant Spring­steen d’une petite amie fic­tive, Faye Romano (Odessa Young). Pourquoi ce tour de passe-passe scé­nar­is­tique, alors qu’à l’époque de Nebras­ka, il était céli­bataire et fraîche­ment séparé de Joyce Hyser ? Romano se présente comme un hybride des dif­férentes com­pagnes du Boss, jus­ti­fie offi­cielle­ment la pro­duc­tion. Seule­ment voilà : elle est aus­si serveuse dans un din­er d’Asbury Park, de toute évi­dence pour attester les racines ouvrières du Boss, là où Hyser était actrice. Cette manip­u­la­tion hagiographique assez grossière cherche inutile­ment à embel­lir les let­tres de noblesse work­ing class de la rock star, alors que sa crédi­bil­ité sur ce point reste inen­tamée ; à plus forte rai­son à cette époque-là.

Ce qui aurait pu être sug­géré est ici out­rageuse­ment sig­nalé, à rebours de la retenue car­ac­térisant Nebras­ka. Chaque scène sem­ble avoir été conçue pour inté­gr­er la bande-annonce, réduisant l’expérience musi­cale à une incan­ta­tion chamanique qui ne mon­tre pra­tique­ment rien de la force de tra­vail qu’elle requiert (à une excep­tion près : la séquence de mas­téri­sa­tion pour répli­quer sur vinyle le son des démos orig­i­nales sur cas­settes). Con­fon­dant pos­es et incar­na­tion, fétichi­sa­tion et recon­sti­tu­tion, sen­ti­men­tal­isme et émo­tion, le film égrène ses clichés avec l’assurance mas­cu­line de celui qui mime la vul­néra­bil­ité sans réelle­ment l’éprouver. On en veut pour preuves une scène d’excès de vitesse au volant d’un bolide qui se sol­de par un hurlement (crise de rage !) ou encore le recours à des sec­ouss­es de caméra au ralen­ti pour fig­ur­er un malaise (crise d’angoisse). Plus loin, une rime foireuse est ten­tée entre deux plans de maisons incendiées, celle de La Balade sauvage – le pre­mier Mal­ick, qui inspi­ra la chan­son Nebras­ka –, et celle où grandit Spring­steen, qu’il imag­ine dévorée à son tour par les flammes. Revenant d’ailleurs sur la rela­tion de Bruce avec ses par­ents, qu’il pré­tend explor­er, Scott Coop­er ne livre d’eux qu’une ébauche sous la forme de sil­hou­ettes égarées dans des flash­backs en noir et blanc ou grimées en vieil­lards trem­blotants de grat­i­tude à la sor­tie des con­certs. Ain­si va ce Deliv­er Me From Nowhere de mau­vais aloi, biopic offi­ciel auquel le « patron », mag­nanime, a don­né sa béné­dic­tion. Elle ne fera illu­sion auprès de per­son­ne : Spring­steen est un bien meilleur cinéaste que Coop­er. Réé­cou­tons plutôt les chan­sons de sa fab­uleuse pre­mière décen­nie pour enten­dre tous les grands films qu’il n’a jamais tournés.

Notes

Notes
↑1 Bruce Spring­steen, Born to Run, Simon & Schus­ter, 2017, p. 298.
↑2 War­ren Zanes, Deliv­er Me from Nowhere, The Mak­ing of Bruce Springsteen’s Nebras­ka, Crown, 2023.