Dans le ciné­ma d’Akiko Ohku, la mise en scène pro­longe et exac­erbe la vie intérieure de ses pro­tag­o­nistes via une série de procédés formels (jump cuts, slow motion, zooms brusques, etc.), pour don­ner une expres­sion sen­si­ble à leurs sen­ti­ments. La sin­gu­lar­ité de Sous le ciel de Kyoto est que cette logique s’incarne notam­ment par la météo ; le ciel devient le baromètre des humeurs des per­son­nages. À ce motif météorologique s’a­joute une autre spé­ci­ficité : pour la pre­mière fois, la réal­isatrice délaisse les por­traits de femmes d’âge mûr qui struc­turaient jusque-là ses films pour se focalis­er sur un jeune homme, Toru. Son exis­tence se résume à son tra­vail de nuit dans un bain pub­lic, avec son exubérante col­lègue Sac­chan, les ren­con­tres occa­sion­nelles avec son unique ami, Yamane, et une pas­sion silen­cieuse pour Hana, une jeune femme qu’il observe de loin dans les couloirs de l’u­ni­ver­sité. Le pre­mier échange avec cette dernière déclenche chez Toru une crise de panique retran­scrite par des jump cuts, des sons sac­cadés et des images sur­ex­posées, comme si l’e­space lui-même se désagrégeait sous le poids de l’événe­ment. Lors de leur deux­ième ren­con­tre, c’est au tour du cadre de se con­tracter, pas­sant du for­mat 16:9 au 4:3. Pen­dant près d’une demi-heure, le film demeure enfer­mé dans ce cadre resser­ré, le temps d’une comédie roman­tique volon­taire­ment étriquée – le monde se réduit alors à l’horizon de la ren­con­tre. Cette bulle vient se rompre de manière inat­ten­due : le sou­venir de la grand-mère décédée de Toru, par l’entremise d’un flash­back, dis­sipe l’enchantement et ramène le film au for­mat large, en dehors de la brève utopie sen­ti­men­tale jusqu’ici tis­sée. Le soleil qui vient frap­per le vis­age de Toru au moment pré­cis où l’im­age retrou­ve sa pleine largeur acte le pre­mier décen­trement vis-à-vis de son point de vue.

Le son obéit à cette même logique d’ou­ver­ture et de retrait. On entend fréquem­ment les pen­sées de Toru, comme lorsqu’il imag­ine la voix de Hana en pous­sant une porte, ou repro­duit le bruit des nouilles qu’elle aspire, mâche et avale à la can­tine en une suc­ces­sion d’ono­matopées matéri­al­isant son obses­sion. Plus générale­ment, le film fait des bruits (les clo­chettes à vent, les car­il­lons d’une hor­loge) les mar­ques d’un pas­sage entre l’in­téri­or­ité du per­son­nage et le monde extérieur. Les vari­a­tions sonores pointent sou­vent les moments où Toru doit choisir entre demeur­er enfer­mé dans sa pro­pre per­cep­tion ou laiss­er le réel faire irrup­tion dans son univers sen­si­ble. Cette ten­sion trou­ve son aboutisse­ment dans le motif de la télévi­sion, lorsque Hana con­fie à Toru qu’elle est inca­pable d’en écouter le son au vol­ume max­i­mal. La remar­que paraît anodine jusqu’au moment où, regar­dant un bul­letin météorologique, le jeune homme tente à son tour d’aug­menter le vol­ume. Le jour­nal bas­cule alors vers un reportage sur les expor­ta­tions d’armes japon­ais­es au Moyen-Ori­ent, puis sur la mort de dizaines d’en­fants lors d’un bom­barde­ment à Gaza. Toru se décou­vre inca­pable d’aller jusqu’au bout de son geste. Ce qui fig­u­rait jusque-là une ouver­ture au monde devient soudain insouten­able : les infor­ma­tions font irrup­tion dans sa bulle sub­jec­tive avec une vio­lence telle que le per­son­nage ne peut plus le sup­port­er.

Comme il pleut sur la ville

L’acmé du film, en même temps que le tour­nant pour Toru, inter­vient exacte­ment à la moitié du réc­it (atten­tion, spoil­ers). Il s’ag­it d’une déc­la­ra­tion d’amour de près de dix min­utes, dont la part déli­rante est nuancée par la sobriété qu’adopte pour une fois la mise en scène, de la part de Sac­chan et des­tinée à Toru. Si cette séquence sur­git comme une sur­prise, l’affection de la jeune femme n’ap­pa­raît pas pour autant de manière soudaine. Le film en dis­sémi­nait depuis longtemps les signes : les orteils qui se replient lorsqu’il lui adresse la parole, les dans­es impro­visées au moin­dre indice de ten­dresse, puis ce geste dés­espéré qui voit le per­son­nage s’immerger sous l’eau lorsqu’elle com­prend que ses sen­ti­ments ne sont pas partagés. Pour­tant, la con­fes­sion a valeur de choc ther­mique : le film change instan­ta­né­ment de tem­péra­ture. L’idylle entre Toru et Hana nous avait enfer­més dans la même illu­sion que Toru ; comme lui, nous décou­vrons trop tard ce qui se jouait sous nos yeux.

Bien que la scène tienne du solil­oque, il y a quelque chose de lyrique dans la manière dont Sac­chan s’ex­prime : elle par­le sou­vent de façon décousue, se répète, invente des mots, se con­tred­it. Filmé à dis­tance, son corps demeure inscrit dans l’e­space qui l’en­toure, et la mise en scène rend avant tout per­cep­ti­ble l’é­cart qui la sépare de Toru. Elle est mon­trée en plans fix­es, à l’ex­cep­tion d’un très lent zoom, qui s’in­ter­rompt pré­maturé­ment avant même de pou­voir attein­dre son vis­age, comme si la caméra rec­u­lait au dernier instant. Les plans con­sacrés à Toru obéis­sent à une dynamique inverse : filmés à l’épaule, tou­jours très rap­prochés, jusqu’à un zoom vio­lent qui vient enfer­mer son vis­age dans une prox­im­ité presque agres­sive. Cette dis­symétrie com­pose deux régimes de regard : Toru main­tient Sac­chan à dis­tance, inca­pable de sor­tir de sa pro­pre per­cep­tion ; Sac­chan, au con­traire, le regarde comme si la mise en scène cher­chait à abolir l’e­space les séparant.

On pour­rait décrire tout le mou­ve­ment du film comme un déplace­ment vers le vis­age d’autrui. L’en­jeu con­siste à rap­pel­er qu’un monde entière­ment intérieur ne peut se suf­fire à lui-même ; toute exis­tence sup­pose un univers de rela­tions, et donc une respon­s­abil­ité envers l’autre. Cette ques­tion affleure par la mise en espace des rap­ports entre les per­son­nages. C’est pourquoi le mono­logue de Sac­chan revient au moment du dénoue­ment sous forme de flash­backs, mais filmé autrement : cette fois, son vis­age appa­raît enfin en gros plan, et lorsqu’elle quitte le cadre, la caméra s’at­tarde quelques sec­on­des sup­plé­men­taires sur l’espace vide, comme si son absence deve­nait enfin per­cep­ti­ble. Le même principe gou­verne un autre moment impor­tant à la fin, lorsque le mono­logue de Hana est accom­pa­g­né d’un zoom bru­tal qui vient s’ap­procher de son vis­age jusqu’à une prox­im­ité incon­fort­able. Chez Ohku, l’émotion procède tou­jours de la dis­tance à laque­lle elle filme ses per­son­nages.

Je est un autre ?

À l’im­age des per­son­nages qu’il suit, Sous le soleil de Kyoto avance dans une forme d’innocence qui fait sa beauté. L’écriture d’Ohku con­siste à faire coex­is­ter les com­porte­ments excen­triques de ses pro­tag­o­nistes, sociale­ment inadap­tés, avec des sen­ti­ments à l’é­tat brut qui explosent sans médi­a­tion. Ses per­son­nages sem­blent presque tous neu­roatyp­iques, évolu­ant en marge des con­ven­tions sociales, et c’est pré­cisé­ment cette con­di­tion qui per­met à ses tropes mélo­dra­ma­tiques, par­fois à la lim­ite du for­cé ou de la mièvrerie (les auda­cieux rebondisse­ments sen­ti­men­taux, ou encore les références récur­rentes à Gaza, qui appa­rais­sent comme des injonc­tions morales déplacées), de cohab­iter avec une étrangeté qui finit par les racheter. Sous le ciel de Kyoto peut par­fois sem­bler mal­adroit et naïf – il adopte, après tout, le point de vue d’un ado­les­cent. Son inno­cence repose sur une croy­ance enfan­tine : ce que l’on ressent finit par trans­former ce que l’on voit. Mais cette croy­ance touche fatale­ment à ses lim­ites lorsque les sen­ti­ments de cha­cun dessi­nent des mon­des incom­pat­i­bles. La scène finale donne à cette con­tra­dic­tion la forme d’une impasse : l’amour de Toru pour Hana est sincère, mais ne peut plus con­stituer à lui seul la réal­ité de son exis­tence. Ain­si, dans le mono­logue final, la mise en scène acte une forme de dis­so­ci­a­tion vis-à-vis de l’intériorité du per­son­nage, en s’élevant pour ouvrir le plan à ce qui échappe à son regard. Le titre orig­i­nal du film, que l’on pour­rait traduire du japon­ais par « Je ne peux tou­jours pas dire que le ciel d’au­jour­d’hui est mon préféré », désigne la dif­fi­culté d’accepter une réal­ité qui ne se con­forme pas à nos désirs. Récep­ta­cle des sou­venirs et de la pro­jec­tion de ses fan­tasmes, le ciel demeure jusqu’au dernier plan encore autre chose : la man­i­fes­ta­tion d’un réel qui excède le point de vue de Toru et résiste à ce qu’il voudrait y voir.