À quelques mois d’intervalle, Si tu voy­ais son cœur sem­ble enfon­cer le clou fixé par Lais­sez bronz­er les cadavres d’Hélène Cat­tet et Bruno Forzani : les deux films endossent le rôle de représen­tant hexag­o­nal d’un cer­tain ciné­ma de genre fétichiste. Cepen­dant, au con­traire de l’œuvre des deux réal­isa­teurs belges – dont le mon­tage épilep­tique deve­nait beau­coup trop rapi­de­ment un sys­tème en vase clos agaçant qui ne fai­sait que s’auto-célébrer mais témoignait, tout de même, d’une vir­tu­osité artis­tique – le pre­mier film de Joan Chem­la use et abuse d’un maniérisme cri­ard qui ne peut mas­quer un instant le vide styl­is­tique et nar­ratif de l’ensemble du pro­jet. Celui-ci se révèle être moins un film qu’un con­cen­tré de références : on pense à Snatch de Guy Ritchie pour le polar dans la cul­ture gitane et le découpage ryth­mé, aux films de Gas­par Noé à qui Chem­la emprunte l’atmosphère sor­dide et cra­puleuse ou encore à la pre­mière péri­ode de Luc Besson, ses errances urbaines et ses défilés de trognes. Comme écrasée par ces fil­i­a­tions explicites, la jeune réal­isatrice ne peut se dégager d’un regard de fan, se con­tentant de repro­duire et de citer au lieu de se créer un univers plus dense et plus per­son­nel.

Vacuité revendiquée

Soit un jeune gitan his­panophone, Daniel (Gael Gar­cía Bernal, dont la ressem­blance tra­vail­lée avec Alain Delon jeune et son per­son­nage mutique et vengeur sem­ble le faire sur­gir du Samouraï de Jean-Pierre Melville) qui s’échoue dans un hôtel miteux de Mar­seille, après la mort acci­den­telle de son meilleur ami (Nahuel Pérez Bis­ca­yart) : vivant de petites arnaques avec la pègre locale mais détru­it par le sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, il s’énamoure d’une jeune pros­ti­tuée, Francine (Marine Vacth) qu’il s’évertue de sauver des griffes du ter­ri­ble récep­tion­niste (Karim Lek­lou). La lim­pid­ité du tra­jet scé­nar­is­tique que suit Si tu voy­ais son cœur – et qui en fait, sur le papi­er, une trame tout à fait hon­nête de petit polar de série B – est con­stam­ment gâchée par une surenchère d’effets visuels en toc : réc­it désar­tic­ulé, flash-backs fur­tifs, mon­tage stro­bo­scopique, plans-séquences osten­ta­toires, ralen­tis. Ren­for­cé par des extraits du Beau Danube Bleu, le film se charge d’un roman­tisme surligné, fausse­ment pre­mier degré, qui oscille selon les scènes entre le ridicule et le vul­gaire. Empêtrés dans ce gri­bouil­lage ciné­matographique, les acteurs n’ont d’autre solu­tion que de sur­jouer l’affection, qu’elle soit dépres­sive ou exaltée. Ces masques presque car­i­cat­u­raux auraient pu sor­tir le film par le haut en lui insuf­flant un esprit car­nava­lesque voire grand-guig­nol, tant soit peu jouis­sif (en regar­dant vers un ciné­ma de genre plus généreux comme celui d’un Quentin Taran­ti­no ou d’un Alex de la Igle­sia). Mais c’est sans compter sur l’esprit de sérieux général qui domine et plombe cha­cune des inten­tions dans une surenchère de fig­ures tristes et acca­blées, à peine con­cernées.

Si Lais­sez bronz­er les cadavres était exténu­ant à cause de son out­rance, Si tu voy­ais son cœur s’avère haras­sant, mal­gré sa brièveté : à force de refuser toute forme de con­sis­tance pour, à la place, préfér­er un ciné­ma d’épate, le film revendique presque sa vacuité et sa gra­tu­ité (notam­ment quand il s’agit d’exposer la vio­lence à l’écran) comme pré­sup­posé du ciné­ma de « genre » pur. En prenant un ter­reau social sen­si­ble (la marge, la com­mu­nauté gitane, la traite des femmes) et en le réduisant à un sim­ple pré­texte pour y installer un petit film riche et fan­faron, il révèle sa vraie nature, un peu minable. Le ciné­ma bis mérite bien mieux.