La pêche n’é­tant plus ce qu’elle était en Corée du Sud suite à la “crise asi­a­tique” (nous sommes en 1998), un cap­i­taine et son équipage acceptent de récupér­er et de con­voy­er des immi­grés clan­des­tins sur la mer de Chine. C’est évidem­ment dan­gereux, mais bien­tôt les garde-côtes seront le cadet des soucis des per­son­nes à bord… Sans trop éven­ter l’in­trigue de Sea Fog, ajou­tons sim­ple­ment que, con­traire­ment à un cer­tain film de John Car­pen­ter, le brouil­lard du titre, qui appa­raît à la moitié du long métrage, ne véhicule rien de fan­tas­tique. Pré­tex­té par un élé­ment naturel mais dont la tex­ture appelle l’ab­strac­tion visuelle, il sert au con­fine­ment d’un huis-clos où les rap­ports de pou­voir et les pul­sions des dom­i­nants macèrent jusqu’à la prévis­i­ble explo­sion. Le film n’est pas pour autant étranger au domaine de l’épou­vante. Tra­vail­lant effi­cace­ment les cir­cu­la­tions entre les espaces à sa dis­po­si­tion — soit l’ex­térieur cerné (le pont), l’in­térieur large et obscur (la cale) et l’in­térieur exigu aux mul­ti­ples recoins (la salle des machines), s’ap­puyant sans effort sur l’ab­strac­tion de l’ar­rière-plan brumeux pour créer à l’ex­térieur une ambiance fan­toma­tique, Shim Sung-bo, dont c’est le pre­mier long métrage, main­tient avec suc­cès une ten­sion per­ma­nente, et fait flirter son film à la fois avec le film de fan­tômes et l’a­vatar d’Alien, où le bateau paraît une entité plus grande qu’elle ne devrait être, un espace hors du réel, han­té par des hommes dans les rôles de dan­gereuses créa­tures.

Reste que, quand la dimen­sion de fable moral­iste sur la folie des hommes prend le dessus, les qual­ités de faiseur qui sou­ti­en­nent Sea Fog dis­simu­lent moins bien ses lim­ites. C’est que mal­gré tout son tra­vail d’at­mo­sphère, Shim Sung-bo a du mal à con­va­in­cre tout à fait de l’a­ban­don des per­son­nages à leurs bas instincts — c’est-à-dire con­va­in­cre qu’il serait dû à autre chose qu’à une mécanique de scé­nario. Que ces per­son­nages soient car­ac­térisés à gros traits n’est pas vrai­ment le prob­lème, mais le film n’en glisse que plus facile­ment vers une hys­térie générale cen­sée exprimer bruyam­ment les pul­sions agres­sives, et qui laisse le spec­ta­teur observ­er un peu en sur­plomb ce spec­ta­cle ges­tic­u­lant entre bouf­fon­ner­ie et grav­ité, entre dérisoire et tragédie. S’agis­sant de jouer sur les rap­ports de pou­voir, de pos­ses­sion, de dom­i­na­tion, le fait que le cinéaste laisse son pro­pre pou­voir de con­teur forcer ces rap­ports a quelque chose de gênant, qui inter­fère avec l’é­mo­tion que le film sem­ble appel­er avec sa propen­sion au pathos (lequel pour­rait être appré­cié s’il ne virait pas à cette hys­térie chorale).

Navigation sous influence

Ce n’est pas nou­veau : le poids du pou­voir du cinéaste, c’est une grande affaire du ciné­ma sud-coréen, qui verse sou­vent dans l’abus de pou­voir sur ce point. Shim Sung-bo, lui, reste sage, mais le spec­ta­cle de Sea Fog a tout de même des accents bien fam­i­liers. La men­tion la plus notable du CV du réal­isa­teur est d’avoir coécrit le scé­nario de Mem­o­ries of Mur­der de Bong Joon-ho — lequel lui ren­voie en quelque sorte l’as­censeur en coécrivant et copro­duisant Sea Fog. Dif­fi­cile donc de voir une sim­ple coïn­ci­dence dans les simil­i­tudes entre ce film et ceux de Bong Joon-ho : Snow­piercer en pre­mier lieu, sur la com­mu­nauté en vase clos et la régres­sion vers un ordre dom­i­nant-dom­iné établi puis ébran­lé avec la plus grande bru­tal­ité ; mais tous, pour le souci de maîtrise de la mise en scène (nonob­stant la dif­férence de vir­tu­osité) et le cynisme un peu facile bran­di en excuse à la jouis­sance dis­tan­ciée des com­porte­ments régres­sifs (le prob­lème étant, bien enten­du, moins dans la jouis­sance que dans l’ex­cuse de la vision moral­iste). Du coup, la sym­pa­thie qu’on pour­rait nour­rir pour ce con­te de marin se trou­ve, elle aus­si, mise à dis­tance.