Avec Poli­na, danser sa vie, le choré­graphe Angelin Preljo­caj, accom­pa­g­né de Valérie Müller, s’essaie pour la pre­mière fois au ciné­ma de fic­tion. Ce titre, clin d’œil au Vivre sa vie de Godard, a ici valeur de pro­gramme puisque le film entrelace des scènes de danse embras­sant plusieurs gen­res (clas­sique, mod­erne, break-dance) avec le réc­it d’une jeune fille qui rêve de devenir danseuse. Poli­na se présente ain­si comme un por­trait très bal­isé, découpé en trois temps (enfance/adolescence/âge de la matu­rité – artis­tique et sen­ti­men­tale), dont la sin­gu­lar­ité tient toute­fois à ce rôle qu’occupe la danse au sein de la nar­ra­tion. Sur ce point, le film pose trois pistes pos­si­bles de mise en scène de cette dis­ci­pline que con­naît bien Preljo­caj : 1) faire de la danse un pur enjeu fig­u­ratif, en sus­pen­sion du réc­it, 2) filmer moins le per­son­nage que le corps de l’actrice, en l’analysant et en le décom­posant par le mon­tage, 3) lier intrin­sèque­ment le flux de la vie de Poli­na à l’évolution de son art, en faisant donc des choré­gra­phies le cœur même de la fic­tion. Le film priv­ilégie très net­te­ment la troisième piste, délaisse la pre­mière et s’aventure seule­ment le temps de deux séquences (les seules à sauver de ce long-métrage) sur le ter­rain de la frag­men­ta­tion des corps.

De la danse à la chronique

Si le par­ti-pris ne manque pas d’intérêt, Preljo­caj et Müller ne parvi­en­nent toute­fois pas véri­ta­ble­ment à inté­gr­er les choré­gra­phies à une dynamique dra­maturgique, ce qui explique que les enjeux (par exem­ple : la sépa­ra­tion de Poli­na avec son com­pagnon, joué par Niels Schnei­der) soient redou­blés par une expli­ca­tion de scé­nario, pour soulign­er ce que la mise en scène peine à dégager. C’est toute­fois lorsque le réc­it se pour­suit en par­al­lèle de la danse que le film touche vrai­ment le fond, tant il s’embarrasse d’arcs nar­rat­ifs éculés et s’empêtre dans une forme de chronique dont il ne sait que faire. Le mon­tage, cat­a­strophique, rafis­tole alors laborieuse­ment des embryons de scènes, comme ce plan fugace où Niels Schnei­der boit seul une bière dans sa cui­sine pour fig­ur­er que son cou­ple bat de l’aile. Le tan­dem de réal­isa­teurs s’en remet par ailleurs à des effets ridicules (un trav­el­ling com­pen­sé à la Ver­ti­go, la répéti­tion d’un même plan sym­bol­isant le quo­ti­di­en monot­o­ne de Poli­na) qui achève de sabor­der ce pro­jet inca­pable à la fois d’embrasser le souf­fle d’une fresque (le film s’étend pour­tant sur une dizaine d’années et trois pays) et de dress­er le por­trait con­trasté d’une artiste en devenir.