Explo­rant les limbes du désir depuis quelques films, Chéreau revient après une escale au pays du clas­sique (Gabrielle) pour réalis­er l’ex­act opposé de son chef d’œu­vre Intim­ité. En ten­tant de retrou­ver la frénésie de vivre à l’écran des précé­dents films, Per­sé­cu­tion som­bre rapi­de­ment dans le film par­leur un peu fade, trop obsédé par l’idée de met­tre en valeur un acteur qui ne fera décidé­ment jamais dans la nuance : Romain Duris.

L’un des aspects les plus intéres­sants de l’œu­vre de Chéreau reste son rap­port au corps : moyen de com­mu­ni­ca­tion ultime ou cos­tume des hand­i­capés du sen­ti­ment, théâtre du désir, du plaisir inavouable ou inavoué, le corps représente, met en scène ce que les mots ne diraient qu’avec lour­deur ou emphase. L’un des pre­miers prob­lèmes de Per­sé­cu­tion est juste­ment ce glisse­ment opéré par Chéreau de la sim­plic­ité (par­fois vio­lente) de ce rap­port au char­nel vers la descrip­tion psy­chologique de ce dernier. Ce qui intéresse Chéreau ici n’est donc plus la façon dont on aime, bien ou mal, mais les mécan­ismes de l’amour et du désir. Les objets du désir sont ici au nom­bre de trois : Daniel (Romain Duris) qui aime Sonia (Char­lotte Gains­bourg) qui aime Daniel, qui est aimé par un fou (Jean-Hugues Anglade) que l’on ne nomme pas, sorte de fan­tôme, de mau­vaise con­science de Daniel, et prob­a­ble­ment de Chéreau lui-même. Daniel vit au-dessous de ses moyens intel­lectuels, au-dessous de ses moyens affec­tifs. Il a besoin de sauvage, de déséquili­bre pour vivre, sen­sa­tion que lui pro­cure Sonia en s’éloignant régulière­ment pour provo­quer chez lui le désir, et pour éviter de con­stru­ire un sché­ma de cou­ple qu’elle red­oute. Rien de bien orig­i­nal jusque là. On retrou­ve, comme tou­jours dans le cadrage de Chéreau, cette idée du trem­ble­ment, de l’in­sta­bil­ité qui était autre­fois nuancée par la présence d’un être médi­a­teur (J.-L. Trintig­nant dans Ceux qui m’ai­ment pren­dront le train) ou par une sor­tie nar­ra­tive. L’un des pro­fonds man­ques de Per­sé­cu­tion est l’ab­sence de la nuance : si Chéreau avait décidé de nous livr­er de façon brute son dis­cours sur la peur d’aimer, il se serait sans doute moins noy­er dans le chichi ver­beux et la répéti­tion.

Chaque chose en son temps : on pour­rait voir dans le trem­ble­ment sys­té­ma­tique de la caméra la représen­ta­tion du rythme vital tel que le conçoit Chéreau ; mais là où ses précé­dents films pre­naient le temps du repos, de la réflex­ion, du sen­ti­ment, Per­sé­cu­tion se repose en papotant gen­ti­ment sur la vie, la mort, le désir, l’amour sous forme de dia­logues sou­vent trop écrits, sou­vent trop appuyés. Cette pesan­teur est à l’im­age du per­son­nage cen­tral : celui de Daniel/Duris, vis­i­ble obses­sion du réal­isa­teur qui ne filme que trop briève­ment les deux autres, Gains­bourg et Anglade, les empêchant d’ex­is­ter du début à la fin. Nous en arrivons ain­si au prob­lème prin­ci­pal du film : le vide inter­sidéral de Daniel/Duris, soli­taire, tête-à-claques, ouvri­er en bâti­ment qui a lu Schopen­hauer et arbore avec fierté sa barbe de trois jours… Duris sem­ble être bien davan­tage préoc­cupé par l’idée de représen­ter une généra­tion, de lui plaire, que de don­ner corps à ce Daniel car­i­cat­ur­al. Il fume, il a le regard méchant en gros plan, il pique de temps en temps une petite crise ver­sion Audi­ard ou Klapisch : Duris est le trente­naire paumé sans sub­til­ité. Sauf que l’on attendrait un peu plus de pro­fondeur de la part de Chéreau que de celle de Klapisch… et, qu’au con­traire, on attendrait ici un déchire­ment, une remise en ques­tion et non un mael­ström de phras­es toutes faites qui par­courent le film : «quand on mérite des choses, on peut les avoir» / «il y a un bon moment avec les bonnes per­son­nes». La vio­lence des rap­ports humains qui car­ac­téri­saient sou­vent les per­son­nages de Chéreau est ici dévoyée par les pos­es, les tics de Duris et de Daniel. Si par­fois le réal­isa­teur a su impos­er une cer­taine ten­dresse dans l’hys­térie (comme en témoigne le beau per­son­nage de Vale­ria Bruni-Tedeschi dans Ceux qui m’ai­ment pren­dront le train), cette hys­térie en deve­nait pos­i­tive, car nue, réelle, sans fard. Dans Per­sé­cu­tion, tout sem­ble ampli­fié, faux, poseur, à tel point que l’on finit par se dés­in­téress­er totale­ment et de Daniel, et du film.