Pain noir nous arrive auréolé d’une pluie de Goyas (équiv­a­lent espag­nol des Magritte en Bel­gique). Si tout le monde ne mange pas à sa faim dans le film, il est cer­tain que l’on a mis dans les petits plats dans les grands pour accouch­er de cette fic­tion dra­mati­co-his­torique cal­i­brée pour aspir­er les récom­pens­es.

La guerre civile espag­nole demeure aujourd’hui un gros morceau à avaler dans le pays. Le ciné­ma s’en empare régulière­ment, plus sou­vent en toile de fond que frontale­ment. Comme dernière­ment Bal­a­da Triste d’Álex de la Igle­sia, d’une façon toute­fois très dif­férente, Pain noir se penche sur l’après, c’est-à-dire com­ment la ques­tion con­tin­ue d’irriguer per­fide­ment les veines de la société. Ici, en Cat­a­logne, quelques années après la fin des hos­til­ités, vain­queurs et per­dants (du moins, pour ces derniers, ceux qui sont restés au pays) cohab­itent tant bien que mal. De même que le doc­u­men­taire Les Chemins de la mémoire de José Luis Peña­fuerte, il est sig­ni­fi­catif de con­stater que Pain noir énonce – par le biais du cours don­né par cet insti­tu­teur désen­chan­té – lui aus­si que l’écriture de l’histoire échoue entre les mains des vain­queurs. Et les deux films ont ceci de com­mun de bifur­quer immé­di­ate­ment en élu­dant cette prob­lé­ma­tique tout à fait intéres­sante.

Pour le reste, on a bossé dur au scé­nario pour éla­bor­er cette intrigue touf­fue qui sem­ble avoir été tournée au sein de l’éco-musée nation­al des tra­di­tions pop­u­laires et rurales – on note au pas­sage que la France n’est donc pas la seule à suc­comber au goût du bon vieux temps, même si à cette époque tout n’était pas rose, le pain était même noir. Tout part ici d’un meurtre atroce com­mis à l’encontre d’un père et de son fils par un – croit-on – ban­dit de grand chemin cam­ou­flé sous une anachronique tenue d’émeu­ti­er anglais à capuche. Ceci met en émoi la petite com­mu­nauté, fait ressor­tir de vieilles rancœurs sur fond de croy­ance poli­tique des uns et des autres. Sus­pect du fait de ses sym­pa­thies com­mu­nistes et répub­li­caines, un père doit fuir vers la France, son fils, Andreu, s’installe chez grand-mère. Quant à maman, elle ren­dra des vis­ites à fis­ton en fin de semaine.

À par­tir de là, on suit les événe­ments à par­tir du regard de cet enfant de dix ans, témoin d’un nom­bre impres­sion­nant de com­pro­mis­sions, arrange­ments et strat­a­gèmes crasseux d’adultes sym­bol­isant la crise morale de tout un pays. Surtout qu’Andreu a des insom­nies, écoute aux portes et glisse son regard partout dès qu’il en a l’occasion – et les occa­sions ne man­quent pas. Ajou­tons à cela divers­es formes d’apprentissage, notam­ment sous la férule d’une cou­sine qui n’a pas froid aux yeux. Il faudrait aus­si par­ler du tuber­culeux vivant chez des moines esclavagistes, puis de ces oiseaux en cage, dont on se demande de quoi ils peu­vent bien être la métaphore. On pour­ra recon­naître les par­en­tés entre Pain noir et ces films espag­nols ini­ti­a­tiques « à hau­teur de regard d’enfant » tra­vail­lés par le nœud de la guerre civile, de L’Esprit de la ruche de Víc­tor Erice au Labyrinthe de Pan de Guiller­mo del Toro. On retrou­ve notam­ment ici la fig­ure fan­tas­ma­tique du mon­stre et, pour le sec­ond, des bois pleins de secrets.

En dépit d’un terme qui étonne par son aspect très abrupt, cette intrigue à tiroirs embar­rasse et lasse. Pain noir souf­fre d’à peu près tous les défauts de la fic­tion ampoulée. Cela passe par un académisme – avec com­men­taire musi­cal, trois options disponibles : « poésie », « drame », « frousse » – que ne con­tre­car­rent pas de faux airs de ner­vosité. Les inter­prètes n’habitent pas leurs per­son­nages mais se livrent à une per­for­mance per­ma­nente ; évidem­ment, les enfants n’y échap­pent pas. Sous ses aspects de réc­it rugueux d’un appren­tis­sage de la cru­auté du monde, Pain noir ne con­stitue finale­ment qu’un pro­duit lisse qui ne brille pas par la qual­ité d’un regard for­mu­lant in fine que la poli­tique fait rien que divis­er les gens et attir­er les emmerde­ments. Peut-être bien, mais c’est un peu léger… Le film ressem­ble fidèle­ment à cette scène où grand-mère assure la veil­lée en racon­tant des his­toires aux enfants : une fable vouée à pré­par­er le ter­rain pour le marc­hand de sable.