La mémoire tra­vaille bien des pays, dont l’Espagne. Fran­quisme et guerre civile, for­cé­ment. José-Luis Peña­fuerte se lance dans ce sil­lon avec un doc­u­men­taire qui aurait pu être pas­sion­nant. Il s’avère mal­heureuse­ment trop lisse et sage pour ren­dre compte des aspérités et de la com­plex­ité de son sujet.

1975 : on annonce à la télévi­sion que le Caudil­lo a cassé sa pipe. On le sait, le fran­quisme ne sur­vivra pas longtemps à la vieille chose rabougrie. Dauphin désigné, le roi Juan Car­los, ne tardera pas à lancer le pays vers l’aventure de la tran­si­tion démoc­ra­tique. La séquence s’avère cap­ti­vante, l’archive sera toute­fois rare au cours de ce doc­u­men­taire. Choix jus­ti­fié et per­ti­nent : Les Chemins de la mémoire tourne autour de la ques­tion mémorielle, donc du présent. Comme cette grue qui remue la terre à la recherche d’un des nom­breux charniers de la guerre civile, il s’agit de grat­ter cette mémoire, de la ques­tion­ner, d’en dévoil­er la com­plex­ité. Notam­ment de met­tre en lumière le non-dit et la cohab­i­ta­tion de mémoires con­flictuelles, élé­ments présents dès 1972 dans un doc­u­men­taire tourné dans la semi-clan­des­tinité, le bien nom­mé Les Deux Mémoires, devant lequel José-Luis Peña­fuerte place Jorge Sem­prun.

Le cinéaste cherche à débus­quer cette mémoire en suiv­ant trois pistes prin­ci­pales. Celle d’un charnier que l’on met à jour – avec l’appui du gou­verne­ment Zap­a­tero et de la Loi de Mémoire His­torique visant à dépous­siér­er cette péri­ode opaque et trau­ma­tique – pour ouvrir la voie à la resti­tu­tion et l’inhumation des corps. Afin de faire, comme on dit, son deuil, plus de 70 ans après. Celle de la trans­mis­sion vers les jeunes généra­tions lorsque le film prend place dans une salle de cours d’histoire, où le prof con­voque représen­ta­tions et mémoires famil­iales – toutes assez vagues – des élèves, ces derniers étant ensuite mis en présence de deux témoins. La ques­tion de l’exil représente la troisième piste, con­sti­tu­tive d’une mémoire – par­ti­c­ulière du fait de son extrater­ri­to­ri­al­ité – pas­sant des camps pour « Rouges espag­nols » du sud de la France (Argelès, Gurs, Rivesaltes…) à ceux du IIIe Reich, par­ti­c­ulière­ment celui de Mau­thausen pour ces réfugiés répub­li­cains.

Avec un dernier bloc plus pré­cisé­ment cen­tré sur cette ques­tion de l’exil (et de la prob­lé­ma­tique du retour au pays), on nav­igue alter­na­tive­ment entre ces voies mémorielles. Le geste doc­u­men­taire se veut pré­cis et déli­cat, mais Les Chemins de la mémoire s’enferme sur lui-même, bal­isé par les mécan­ismes de son écri­t­ure, dont José-Luis Peña­fuerte sem­ble très con­tent. On se trou­ve en fait face à l’arché­type d’un film qui veut faire ciné­ma, mais à qui il manque beau­coup des saveurs du 7e art. Plus anec­do­tique mais sig­ni­fi­catif : on se ques­tionne sur le bien-fondé de la récur­rente inter­ven­tion d’une choré­gra­phie où deux êtres s’affrontent, s’empoignent, s’emboîtent l’un dans l’autre. La visée métaphorique ne manque pas de clarté, mais était-ce bien néces­saire ?

Si l’on retient quelques plans sai­sis­sants, des paroles fortes, on regrette que le film ne soit pas davan­tage descen­du dans l’arène, comme lorsqu’il va se frot­ter au folk­lore fas­cisant des nos­tal­giques du fran­quisme avec curés béats et bras (par­fois gros) lev­és. En ces occa­sions, les mémoires sem­blent un peu plus à vif. Dom­mage aus­si que José-Luis Peña­fuerte ne mène pas plus loin la prob­lé­ma­tique de l’histoire des perdants/histoire des vain­queurs, celle de ces derniers for­mant la clef de voûte de toute con­struc­tion mémorielle col­lec­tive. Dans Notre musique, Godard insis­tait sur le fait qu’il n’est d’his­toire que des vain­queurs, les vain­cus étant mécanique­ment spoliés en la matière. Quand Jorge Sem­prun entame un raison­nement fer­tile sur ce thème, l’herbe lui est car­ré­ment coupée sous le pied. Cela s’ap­par­ente à un refus d’une véri­ta­ble com­plex­ité. D’au­tant plus regret­table que la ques­tion s’avère pas­sion­nante en Espagne, où les per­dants d’hi­er sont devenus des sortes de vain­queurs moraux dans un pays aujour­d’hui glob­ale­ment organ­isé selon des valeurs défendues par le gou­verne­ment de Front Pop­u­laire en 1936, puis l’armée répub­li­caine durant la guerre civile. Pas mal­hon­nête, loin de là, un peu mal fichu, Les Chemins de la mémoire fonc­tionne en cir­cuit fer­mé, sans décoller de sa voca­tion de trans­mis­sion sage et con­v­enue.