Orfeu Negro rival­i­sait lors du fes­ti­val can­nois avec des films restés cultes aujour­d’hui: Les 400 Coups (François Truf­faut), Cer­tains l’ai­ment chaud (Bil­ly Wilder), La Mort aux trouss­es (Alfred Hitch­cock), ou encore À bout de souf­fle (Jean-Luc Godard). Quels sont donc les élé­ments ciné­matographiques qui lui val­urent un tel suc­cès ?

Le film se fonde sur une pièce de théâtre de Vini­cius de Moraes, Orfeu da Con­ceição dans laque­lle le mythe grec s’in­scrit dans les fave­las de Rio. Mar­cel Camus rend par­faite­ment cette tran­scrip­tion mod­erne puisqu’il mêle la pop­u­la­tion noire brésili­enne aux comé­di­ens et danseurs pro­fes­sion­nels. Le cast­ing de ce film est à lui tout seul une his­toire. Le réal­isa­teur, à son habi­tude, pub­lie dans les jour­naux brésiliens des por­traits-robots d’Or­phée et d’Eury­dice. C’est pourquoi le per­son­nage d’Or­phée est joué par un très célèbre foot­balleur brésilien de l’époque, Breno Mel­lo.

Le mythe grec relate la descente aux Enfers d’Or­phée qui tente d’ar­racher Eury­dice au Roy­aume des morts. Seule con­di­tion pour la ramen­er à lui, ne pas la regarder. Orphée ne résiste pas, en se retour­nant vers elle, il la per­dra à jamais. Orfeu Negro, c’est l’Or­phée noir de Mar­cel Camus, chauf­feur de tramway. Il est regardé par la pop­u­la­tion de son vil­lage comme le maître entre tous de la sam­ba. Orfeu est celui qui fait lever le soleil au seul son de sa gui­tare. Quant à la belle Eury­dice, pour­suiv­ie par un homme qui veut la tuer, celle-ci se réfugie chez sa cou­sine Ser­a­fi­na la veille du car­naval. La mort est ain­si per­son­nifiée par le biais du déguise­ment car­nava­lesque: un homme vêtu de noir et por­tant un masque mor­tu­aire pour­suit Eury­dice pen­dant la fête. Les couleurs vives des cos­tumes et la musique énergé­tique de la sam­ba dans beau­coup de scènes don­nent au film le rythme fréné­tique qui lui val­ut cer­taine­ment son grand suc­cès. La joie portée par la musique fes­tive de la sam­ba (bande son de Luiz Bon­fá et Anto­nio Car­los Jobim, com­pos­i­teurs des «tubes» brésiliens) tran­scende ain­si le drame.

Mar­cel Camus a tou­jours défendu de voir dans son Orfeu Negro une adap­ta­tion lit­térale du mythe grec. Les élé­ments du drame et surtout ceux de la mort des deux amants sont bien sûr trans­posés dans le réal­isme de la vie quo­ti­di­enne des Brésiliens. Mais bien plus, le film mêle adroite­ment le mythe solaire, celui de l’Amour éter­nel, et celui d’une Des­tinée que toutes les ten­ta­tives de l’homme ne pour­ront infléchir. Rien ne peut empêch­er la tragédie d’Eury­dice et d’Or­phée, lesquels courent à leur perte mal­gré leurs efforts pour échap­per à la Mort. Les images illus­trent remar­quable­ment la ten­sion inévitable entre la gai­eté pro­duite par la fête et le trag­ique de la mort prochaine des héros. L’at­mo­sphère de liesse qui porte les Brésiliens lors du car­naval est ren­due par une suc­ces­sion de scènes ryth­mées au gré des pré­parat­ifs de la grande fête. Tous cri­ent, chantent, courent, rient pen­dant qu’Eury­dice, pâle et effrayée, tente de fuir la Mort. Les couleurs solaires font pen­dant au trag­ique instal­lé dès le début du film: la joie n’ar­rivera pas à chang­er le des­tin trag­ique des deux per­son­nages.

Notons enfin la sen­su­al­ité qui affleure de part en part. D’abord, par la présence du soleil et des corps noirs tran­spi­rant, chaleur du Brésil qui lutte dés­espéré­ment con­tre l’at­mo­sphère funèbre de la légende. Puis, par le thème du car­naval de Rio de Janeiro qui est le lieu de la jouis­sance, celle qui, par la danse et la transe, libère les corps. Sur le fond de la sen­suelle bossa nova, s’ex­pri­ment l’amour intéressé de Mira pour Orfeu, celui, pas­sion­nel, de Ser­a­fi­na pour Chico et enfin l’amour éter­nel d’Or­feu pour Eury­dice. L’amour et la mort, des thèmes uni­ver­saux que les enfants de la dernière scène accueil­lent d’un sourire encore inno­cent et plein d’e­spérance.