La reprise en salles d’Olivia, film sor­ti sur les écrans en 1951 et quelque peu oublié depuis, a au moins deux mérites : rap­pel­er que la pre­mière Française à avoir réal­isé des longs-métrages de fic­tion[1] ne fut pas Agnès Var­da mais Jacque­line Audry (qui fit ses armes en assis­tant Pab­st, Delan­noy ou encore Ophuls) ; (re)découvrir com­ment le ciné­ma d’après-guerre pou­vait traiter un sujet comme celui de l’ho­mo­sex­u­al­ité fémi­nine alors que le pays était encore sous le coup des lois vichystes (après une rel­a­tive lib­erté de mœurs dans les films dans le ciné­ma des années 1930, de Carné à Grémil­lon en pas­sant par Renoir). Si le roman de Dorothy Bussy, dont le scé­nario est tiré, fit scan­dale en Grande-Bre­tagne lors de sa sor­tie en 1949, l’ar­gu­ment dra­maturgique n’en est pas moins déjà enten­du, vingt ans après la sor­tie du film Jeunes filles en uni­forme de Leon­tine Sagan : l’amour chaste mais pas­sion­née d’une jeune fille — Olivia — pour sa pro­fesseure — Made­moi­selle Julie. Dans Olivia, cette dévo­tion dont l’élève fait preuve est cepen­dant com­pliquée par d’autres paramètres : fraîche­ment débar­quée dans cette pen­sion de jeunes filles, elle ignore tout des rela­tions ambiguës que son enseignante a déjà tis­sées avec d’autres élèves et pro­fesseures. Se met alors en place un jeu de rival­ités où cha­cune s’at­tache à tir­er avan­tage de chaque sit­u­a­tion, espérant exis­ter un peu plus à chaque fois dans le regard de Made­moi­selle Julie.

Huis-clos étouffant

Par bien des aspects, le film pour­rait faire penser au Rebec­ca d’Al­fred Hitch­cock : une jeune ingénue qui ignore tout des manip­u­la­tions sen­ti­men­tales débar­que dans une grande bâtisse reculée où se met en place un jeu à la fois de séduc­tion et de destruc­tion. La qua­si-inté­gral­ité de l’ac­tion d’Olivia sera d’ailleurs cir­con­scrite à ces qua­tre murs, enfer­mant chaque per­son­nage dans une somme de désirs con­tra­dic­toires. Seule­ment, à la dif­férence de la célèbre adap­ta­tion de Daphne du Mau­ri­er, la mise en scène de Jacque­line Audry sem­ble égale­ment prise au piège de cet écrin suf­fo­cant aux décors sur­chargés au tra­vers duquel déam­bu­lent des actri­ces con­fir­mées dont le jeu empesé se heurte à des lignes de dia­logue trop écrites. Avec un aplomb et un sérieux qui frisent par­fois le ridicule, chaque inter­prète joue sa par­ti­tion en ten­tant de faire dif­fi­cile­ment exis­ter son per­son­nage au-delà des car­ac­téris­tiques qui le sur­plombent : la manip­u­la­trice, la naïve, la cynique, l’é­va­porée, etc. La palme revient prob­a­ble­ment à la pau­vre Simone Simon (qu’on a con­nue autrement plus inspirée chez Renoir ou Tourneur) sur­jouant les amantes délais­sées au bord de l’im­plo­sion hys­térique. Avec une pré­ci­sion qui voudrait emprunter aux plus grands réal­isa­teurs clas­siques ayant fait de la manip­u­la­tion amoureuse un véri­ta­ble enjeu de mise en scène (Cukor dans Han­tise, par exem­ple), Jacque­line Audry fait de ces quelques femmes les pan­tins d’un théâtre trop replié sur lui-même.

De l’audace ?

Certes, on pour­ra arguer qu’en dépit de son académisme qui emprunte quelques idées à Ophuls (comme les jeux avec les miroirs), Olivia a au moins le courage d’évo­quer l’ho­mo­sex­u­al­ité alors que le ciné­ma français des années 1950 est par­ti­c­ulière­ment tim­o­ré sur le sujet. Qua­tre ans après le beau per­son­nage les­bi­en de Dora dans Quai des Orfèvres d’Hen­ri-Georges Clouzot et treize ans avant le décrié Les Ami­tiés par­ti­c­ulières de Jean Delan­noy, le film de Jacque­line Audry pro­pose sa pro­pre vari­a­tion sur le thème de l’ho­mo­sex­u­al­ité chaste, en pleine zone grise entre l’ami­tié pas­sion­nelle et l’amour tu. Seule­ment, là où la réal­isatrice aurait pu met­tre en scène le désir, laiss­er affleur­er une sen­su­al­ité en jouant sur les intérieurs et les mou­ve­ments caméra, le résul­tat s’en tient à un sta­tisme pru­dent où la seule évo­ca­tion d’un amour “con­tre-nature” vient se nich­er dans des jeux de regard trop démon­strat­ifs ou dans des déc­la­ra­tions pour­tant privées de la moin­dre incan­des­cence. (Re)découvrir Olivia soix­ante-sept ans après sa pre­mière exploita­tion en salles tient surtout de la curiosité que pro­cure un tel voy­age dans le temps : si le dis­posi­tif n’est pas sans rap­pel­er Les Garçons de la bande de William Fried­kin (autre huis-clos étouf­fant trop écrit et struc­turé autour d’une galerie de per­son­nages ouverte­ment homo­sex­uels pris au piège de rival­ités amoureuses), ce cinquième long-métrage de Jacque­line Audry rap­pelle com­bi­en la trans­gres­sion sociale dans le ciné­ma français d’alors peinait par­fois à rivalis­er avec la lit­téra­ture et le théâtre.

Notes

Notes
↑1 Hors for­mat long, la pio­nnière reste Alice Guy dont le pre­mier film La Fée aux choux — d’une durée de 51 sec­on­des — date de 1896.