Un jeune cou­ple ruiné hérite d’une ferme qu’il va ten­ter de faire fruc­ti­fi­er avec le sou­tien de toute une com­mu­nauté d’exclus : de ce réc­it typ­ique de la Grande Dépres­sion, Notre pain quo­ti­di­en tire un triple appren­tis­sage, for­cé­ment prob­lé­ma­tique, de la poly­sémie du tra­vail. Le pre­mier appren­tis­sage est celui de la néces­sité de tra­vailler le mythe améri­cain, com­pris comme une aspi­ra­tion incon­di­tion­née et général­isée, se traduisant, comme pour les colons qui se repéraient au fur et à mesure de leur épopée sur la seule ligne d’horizon, par une cer­taine modal­ité du regard où tout se mue en objet de con­quête. Autrement dit, la puis­sance du regard améri­cain est d’aplanir ce à quoi il s’adresse pour l’investir, de le dévêtir de toutes ses car­ac­téris­tiques phénomé­nales (par exem­ple : une forêt, une plaine, etc.) pour com­pren­dre sous un nou­veau jour l’étendue face à laque­lle on se tient, com­préhen­sion qui implique aus­sitôt une prise de pos­ses­sion. Une scène, une seule : lorsque l’héroïne se tient assise dans la terre et face au champ ense­mencé, il suf­fit que son regard se déplace légère­ment pour que puisse éclore un futur épi de maïs. C’est que ce regard, en plus d’être le pro­jecteur infati­ga­ble de la mytholo­gie qui l’a fait naître, gagne une fonc­tion per­for­ma­tive qui le car­ac­térise, au même titre que la main ou que l’intelligence, comme une médi­a­tion active entre l’homme et son envi­ron­nement.

Or dire que ce mythe améri­cain doive être tra­vail­lé, c’est aus­si envis­ager que le mythe ne sur­vive pas sans son actu­al­i­sa­tion con­crète, et que tout le labeur des per­son­nages ne soit peut-être rien d’autre que la volon­té tou­jours red­ite de se hiss­er au niveau de l’idéal nation­al. Il ne faudrait sans doute pas y voir une idée vague­ment imposée de l’extérieur comme une morale abstraite, mais bien plutôt le pro­duit d’une intéri­or­i­sa­tion jouée à l’échelle des indi­vidus de ce qui struc­turelle­ment les dépasse. D’où le dou­ble mou­ve­ment de l’écriture de Vidor, vir­tu­ose en ce qu’elle rejoue dans la col­lure la ten­sion entre l’individu, pierre angu­laire de sa mise en scène, et la com­mu­nauté (soit, ici : à la fois le groupe des mar­gin­aux au tra­vail et les États-Unis dans leur ensem­ble, réu­nis qu’ils sont dans le respect d’un principe de dif­férence). La scène finale est à cet égard fort par­lante : le moment de la flu­id­ité retrou­vée, à la fois prosaïque­ment (parce qu’il est ques­tion d’irrigation) et esthé­tique­ment (parce que le mou­ve­ment du mon­tage rejoue par trans­parence celui de l’eau), est logique­ment celui où l’alternance entre petite et grande échelle devient la plus sys­té­ma­tique, présen­tant par suite ce pas­sage tou­jours recom­mencé comme un guide pour l’action bonne.

Jouissance de la résistance

Le deux­ième appren­tis­sage est, tout con­tre l’horizon mythologique, celui du tra­vail comme mise en con­tact directe avec le monde, faisant sor­tir l’individu de la sphère sub­jec­tive des impres­sions. Surtout, le tra­vailleur qui entend cul­tiv­er du maïs mais qui ren­con­tre la sécher­esse com­prend que l’intention de pen­sée ne peut exercer directe­ment son action sur son objet, mais unique­ment par un détour ou par une médi­a­tion entre le pro­jet et l’œuvre. Tout le film pour­rait être une réponse polie adressée au plan sus-cité où un seul regard s’annonçait comme cause effi­ciente d’une récolte : le tra­vailleur ne saurait à aucun moment faire fi des néces­sités inhérentes à la matière qu’il informe, matière qui lui sig­nale par sa résis­tance même à ses efforts qu’elle ne saurait être ramenée à sa pro­pre sub­stance de pen­sée. L’actualisation du rêve améri­cain s’accompagne alors d’un retour à l’essence de la locu­tion latine Et in Arca­dia ego, le début du film annonçant à la let­tre qu’il s’agira de rejouer le mythe : Moi (la Mort) – c’est-à-dire, ici : le dan­ger de la famine, de devoir ven­dre l’exploitation, de renon­cer à ses rêves –, je suis aus­si en Arcadie.

C’est seule­ment par ce dou­ble appren­tis­sage – appren­tis­sage de la néces­sité de tra­vailler tout don­né et de l’irréductibilité de l’extériorité à ma sub­jec­tiv­ité – que pour­ra être jus­ti­fié le long panora­ma de sourires qui parsème le film, lequel s’achève assez lit­térale­ment sur un orgasme col­lec­tif, avec des paysans qui saut­ent à pieds joints dans l’eau venant à point nom­mé arroser leurs rêves d’Arcadie. Là seule­ment peut se nich­er le dernier appren­tis­sage : pour ces hommes et ces femmes venus avec rien d’autre que l’Amérique sur les épaules, la com­préhen­sion que le tra­vail est néces­saire­ment un proces­sus dialec­tique. Le fait que l’utopie se referme sur des acro­baties l’appuie bien, en ce que l’acrobatie opère à la fois une dis­tinc­tion (nulle pirou­ette ne ressem­ble à une autre, et le corps crée un événe­ment tou­jours sin­guli­er) et une réu­nion, tous agis­sant de la même façon et étant cap­tés, par l’usage du plan large, comme col­lec­tiv­ité ayant fait l’expérience d’une forme d’organicité. Une fois cette triple leçon assim­ilée, il ne leur reste plus, dans un fon­du enchaîné d’une élé­gance inouïe, qu’à retourn­er tra­vailler.