Le plan-séquence qui ouvre Notre enfance à Tbilis­si résume toute l’ambition du film : tan­dis qu’un vieil homme remonte dif­fi­cile­ment une rue pavée, un camion passe en sens inverse, rem­pli de jeunes gens fêtant l’indépendance, dra­peaux bran­dis au vent. D’un mou­ve­ment calme et flu­ide, la caméra fixe ce va-et-vient puis longe la façade d’un immeu­ble d’où s’échappe une douce mélodie. Par la fenêtre appa­raît le vis­age d’un petit garçon, aux pre­mières loges de cette agi­ta­tion. À l’image de cette scène inau­gu­rale minu­tieuse­ment choré­graphiée, la Géorgie de 1991 se retrou­ve prise entre deux feux, à un car­refour his­torique : prenant con­gé de l’Union Sovié­tique, le pays s’avance vers un futur incer­tain, et l’ancien monde laisse place à une nou­velle généra­tion. Mais la crise économique et les con­flits séparatistes men­a­cent l’équilibre social et débouchent rapi­de­ment sur une guerre civile. Dans ce vaste champ de ruines, com­ment l’enfance et la cul­ture peu­vent-elles s’épanouir ?

Pour retrac­er cette péri­ode chao­tique, Teona et Thier­ry Grenade focalisent leur réc­it sur deux frères aux par­cours con­trastés. Datu­na, 10 ans, ne jure que par le piano, écoute Glenn Gould avec pas­sion et inter­prète Schu­bert avec une aisance vir­tu­ose. Gior­gi, son aîné presque adulte, lui voue un attache­ment sans faille mais plonge inex­orable­ment dans une vie de trafics. Jour après jour, la vio­lence gagne du ter­rain, investit le quo­ti­di­en, alour­dit les regards et pèse sur les con­sciences. Le malaise s’infiltre dans les veines et la tristesse affleure. Datu­na et Gior­gi sont les reje­tons mau­dits d’une époque trou­ble, comme Aida Begić fil­mait récem­ment dans Dje­ca la paix impos­si­ble des orphe­lins de Sara­je­vo. Dans les deux films revient d’ailleurs la même référence à Taxi Dri­ver et à la célèbre tirade de Robert De Niro devant son miroir : ici, Gior­gi jouit du pou­voir que lui con­fère un pis­to­let et ne peut s’empêcher de jouer au caïd devant ses amis du quarti­er.

L’écume de la tragédie

Si la réal­isatrice bosni­aque optait pour un style rêche et une caméra à l’épaule, les époux Grenade choi­sis­sent plutôt la douceur et l’épure. Pro­gres­sant lente­ment, Notre enfance à Tbilis­si priv­ilégie les creux et les ellipses, désosse les moments forts pour ne garder que l’écume de la tragédie : la joie qui s’évapore, les traits qui se dur­cis­sent, la musique qui s’éteint. Au niveau visuel, la pho­togra­phie glisse peu à peu de tons chauds à un glacis embau­mant l’image dans un hiv­er sans fin. Cette retenue générale donne au film son aspect sin­guli­er, comme un cri étouf­fé. Mais elle le prive égale­ment d’une cer­taine énergie : à trop éviter les ressorts dra­ma­tiques, la par­ti­tion s’essouffle par­fois et peine à pren­dre son envol. De même, la rigid­ité de la mise en scène (recon­sti­tu­tion soignée, maîtrise des cadres et choix musi­caux) frise par instants un académisme solen­nel. Mal­gré ces faib­less­es, restent de beaux éclats, et une his­toire encore trop peu sou­vent racon­tée.