Nice Girls Don’t Stay for Break­fast s’achève sur une scène à la fois belle et anodine où Robert Mitchum, après avoir fait preuve d’une cer­taine théâ­tral­ité, attend seul mélan­col­ique­ment un taxi la nuit, avant de finir, à la fois par gêne et caboti­nage, par hauss­er les épaules. La var­iété de ce qu’exprime l’acteur dit bien la dif­fi­culté de cern­er une fig­ure aus­si com­plexe que la sienne, défi de taille que le film va ten­ter – vaine­ment – de relever par le biais d’un por­trait intime. Bruce Weber s’attelle ain­si à dépein­dre les facettes con­tra­dic­toires du comé­di­en : force de la nature à la mau­vaise répu­ta­tion (« Why can’t Mitchum behave ? » titre un jour­nal), homme en apparence bru­tal dont tous les proches louent pour­tant la douceur, séduc­teur qui restera mar­ié à une seule et même femme (Dorothy, fig­ure énig­ma­tique que le film ne parvient pas à faire sor­tir de l’ombre), idole détachée dont on dit toute­fois qu’il serait dans l’intimité un timide dévoré par son manque de con­fi­ance en soi, etc. L’intérêt du film réside toute­fois moins dans sa capac­ité à dis­siper le mys­tère – au con­traire, il butte sur la dimen­sion iconique de Mitchum –, qu’à faire des nom­breux para­dox­es de l’acteur le nœud du mon­tage, qui des­sine en creux un début de réponse en entre­laçant trois régimes d’images :

1) Des frag­ments du quo­ti­di­en d’un Mitchum âgé, un peu cabot et dandy, mais qui n’en demeure pas moins étrange­ment réservé et par­fois taiseux, man­i­fes­tant autant une forme de dédain aris­to­crate qu’une timid­ité per­lant ici et là.
2) Des entre­tiens avec des célébrités (John­ny Depp, Clint East­wood, Beni­cio del Toro), qui par­ticipent à nour­rir la légende, aux­quels s’ajoutent les con­fi­dences des proches de Mitchum (sa famille, ses anci­ennes amantes, ses cama­rades) qui pren­nent en charge tout le hors-champ du per­son­nage, à l’image de cette scène de sim­u­lacre de sui­cide dont par­le avec une cer­taine émo­tion sa petite-fille.
3) Des extraits de films de Mitchum, ain­si que de nom­breuses pho­tos.

Cette var­iété des sources pro­duit d’abord un curieux effet de dis­sem­blance, puis de super­po­si­tion. Si le pre­mier régime per­met de dépein­dre un « per­son­nage » (un mythe, une trogne, une image), la parole des proches révèle quant à elle une dimen­sion diamé­trale­ment opposée de Mitchum, qui vient nour­rir de plus belle la piste d’une fig­ure « con­tra­dic­toire ». On pour­rait dès lors regret­ter que Bruce Weber reste à une dis­tance déférente et admi­ra­tive du colosse, mais ce serait occul­ter un peu vite l’importance de la troisième strate au cœur du mon­tage, qui ménage un espace où cohab­itent les dif­férents vis­ages de Mitchum (séduc­teur, parangon de la viril­ité, mar­gin­al, cro­quemi­taine, sex-sym­bol), un endroit où peu­vent s’exprimer à la fois sa sen­su­al­ité effrayante (Cape Fear), sa droi­ture d’aristocrate et sa nature de mau­vais garçon (Celui par qui le scan­dale arrive), sa force de séduc­tion et d’indifférence (Un si beau vis­age) : ses films. Le mérite (mais aus­si la lim­ite) du doc­u­men­taire tient dès lors qu’à défaut de résoudre le « mys­tère Mitchum », il sus­cite le désir de rep­longer dans la fil­mo­gra­phie du « dernier des Mohi­cans » pour explor­er ses aspérités.