Après le remar­qué Leçons d’harmonie du jeune Emir Baigazin et L’Étudiant du chef de file Darezhan Omir­baev, un autre film kaza­kh parvient cette année sur les écrans français et dépeint à nou­veau le pays sous un jour peu réjouis­sant. Récom­pen­sé au fes­ti­val du ciné­ma asi­a­tique de Deauville, Naguima décrit une société glacée, morne et sans hori­zon, à tra­vers le des­tin mis­érable d’une orphe­line de 18 ans à qui la vie n’a pas franche­ment souri. Tra­vail­lant en cui­sine dans un petit restau­rant, elle ren­tre tous les soirs dans un baraque­ment insalu­bre, auprès de deux amies déclassées – Nin­ka, une pros­ti­tuée, et Anya, une Russe enceinte. Cette dernière, atteinte d’une mal­adie infec­tieuse, meurt en couch­es : Naguima se retrou­ve alors plus seule que jamais et cherche dés­espéré­ment une issue à sa con­di­tion.

Nulle trace d’humour ou de légèreté dans ce monde asphyx­ié. Zhan­na Iss­abaye­va priv­ilégie une mise en scène austère, où cadrage et durée imposent une chape de plomb sur le réc­it. Lumières bla­fardes, vis­ages neurasthéniques : l’air ne cir­cule guère entre les per­son­nages, sou­vent isolés par le mon­tage ou séparés à l’intérieur du plan. Les moments de chaleur tant désirés tour­nent rapi­de­ment au désas­tre (la mère reje­tant une sec­onde fois sa fille) ou à l’illusion (Naguima glane un faux récon­fort dans les bras de l’épicier, à qui elle soutire un « Je t’aime » men­songer). Les mots sont rares, directs, et la cru­auté s’exprime sans détour. Aucune place ici pour le sen­ti­men­tal­isme, comme sem­ble le sug­gér­er une scène où les colo­cataires regar­dent d’un œil vit­reux un talk-show col­oré et psy­chol­o­gisant à la télévi­sion.

Chemin de croix

Cette sécher­esse vaut certes mieux que la niais­erie débitée à longueur de mélo­drames. Elle peut néan­moins provo­quer une sen­sa­tion d’engourdissement, tant le chemin de croix de Naguima appa­raît rec­tiligne, privé de la moin­dre étin­celle. De la bande-son oppres­sante à la pho­togra­phie soignée, de la direc­tion d’acteurs uni­forme aux décors tristes de la ban­lieue d’Almaty, rien ne vient faire con­tre­point au cal­vaire éprou­vant de l’héroïne. Et quand la réal­isatrice veut cass­er son pro­gramme rigoureux par une pointe de lyrisme, elle se prend les pieds dans le tapis d’effets mal­venus – ponc­tu­a­tions musi­cales, soleils ras­ants ou mou­ve­ments de caméra grandil­o­quents. Mal­gré une démarche appliquée, il manque ici une véri­ta­ble ten­sion, une énergie sup­plé­men­taire pour faire bas­culer le drame hors de ses gonds, et tir­er à l’ar­rivée le film hors de sa tor­peur et de son acca­ble­ment.